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1 septembre 2008 1 01 /09 /septembre /2008 03:23

Par son passage rapide à Maillé, Nicolas Sarkozy a braqué les projecteurs médiatiques sur ce petit village oublié de l’Histoire. Récupération ou travail de mémoire ? Seconde partie.


Le 25 août 1944, le petit village de Maillé, en Indre-et-Loire, à la frontière entre la Touraine et le Poitou, a subi un sort funeste. Le quart de la population a été massacré et les quatre cinquièmes des maisons détruites (quatre-vingts obus tombèrent sur le bourg).

J’avais expliqué dans mon précédent article que le massacre de Maillé n’était pas isolé et que de nombreux autres ont été perpétrés aveuglément, surtout par les SS mais aussi parfois par la Wehrmacht, contre des populations civiles.

Le fait qu’on retrouve ce type de massacres dans de nombreuses guerres n’enlève rien à l’atrocité de ceux-ci. Et les excuse encore moins.

Je ne vous cache pas la nausée à la lecture de commentaires d’une ultra-minorité de lecteurs qui n’ont aucune considération pour la portée de ces massacres et qui parfois les justifient sous prétexte que des résistants, parfois peu opportunément, ont agi contre l’occupant nazi.

Mais revenons à aujourd’hui et à Maillé.


Venue du Président de la République à Maillé

Le 25 août 2008, pour la commémoration du soixante-quatrième anniversaire de la folie nazie à Maillé, le Président de la République Nicolas Sarkozy a fait le déplacement en compagnie des secrétaires d’État Jean-Marie Bockel (chargé des Anciens combattants) et Hervé Novelli (chargé des PME et surtout, élu de la circonscription incluant Maillé).

C’était la première fois qu’un représentant de l’État français se déplaçait pour cette manifestation. En général, les officiels participent à la célébration de la Libération de Paris qui a lieu le même jour.

Après avoir déposé une gerbe en l’honneur aux 124 victimes, Nicolas Sarkozy a prononcé une courte allocution (retransmise à la télévision) où il déclara réparer une injustice tout en ouvrant une possible polémique avec ses prédécesseurs.

« Je le dis en tant que Président de la République, les morts de Maillé ont leur place dans la mémoire nationale. (…) J’ai voulu réparer une injustice. (…) En ignorant si longtemps le drame de Maillé, en restant indifférente à la douleur des survivants, en laissant s’effacer de sa mémoire le souvenir des victimes, la France a commis une faute morale. (…) C’est cette faute qu’au nom de la Nation toute entière je suis venu reconnaître et réparer aujourd’hui. »

Nicolas Sarkozy a par ailleurs affirmé ne pas vouloir « rester prisonnier du passé » et a insisté sur le fanatisme : « Il ne faut jamais transiger avec le fanatisme. » en faisant un parallèle avec le « sacrifice de nos dix jeunes soldats face à ces barbares moyenâgeux, terroristes, que nous combattons en Afghanistan ».


À la suite de cette intervention, certains ont critiqué cette démarche présidentielle sur plusieurs registres.



Opération de communication ?

La principale critique est évidemment la récupération politique avec cette rancœur : l’appropriation des victimes pour une simple opération de communication politique.

N’étant pas dans le secret des dieux, il ne m’est évidemment pas possible de dire s’il y avait au départ volonté réelle ou pas d’une opération de récupération.

Mais il est aussi patent que dans ce cas, toute intervention présidentielle, qu’elle émane de Nicolas Sarkozy ou qu’elle émanât de ses prédécesseurs, a une part évidente de communication politique.

Au même titre que toute personnalité politique nationale chemine normalement avec ces deux inspirations : la sincérité de ses convictions politiques et l’efficacité de son ambition personnelle.

Et malgré cela, aucun de ses prédécesseurs, depuis soixante-quatre ans, ne s’était penché sur le sort de Maillé. Les élus de Maillé avaient déjà, à de nombreuses reprises, contacté le locataire de l’Élysée.

Jacques Chirac n’avait même pas daigné répondre. Lui qui, pourtant, sur les questions de racisme et d’antisémitisme, a toujours montré ses convictions morales (on se rappelle son émouvant discours du 16 juillet 1995 sur la reconnaissance de la responsabilité de la France dans les rafles du Vel d’Hiv).

Le maire de Maillé avait donc pris contact avec les trois grands candidats à l’élection présidentielle de 2007 et Nicolas Sarkozy, avant le premier tour de l’élection présidentielle, lui avait promis qu’il viendrait, une fois élu.

Donc, ce déplacement, communiqué apparemment tardivement, seulement le 22 août 2008, était prévu depuis un an et demi sur son principe.


Récupération politique ?

Il n’en demeure pas moins que la commémoration de 2008 pouvait venir à point après les dix soldats français tués en Afghanistan et les allusions présidentielles à ce sujet, maladroites lorsqu’il s’agit de qualifier de moyenâgeuse une barbarie qui n’a pas d’âge sinon celle de l’espèce humaine, ne pouvaient que convaincre que Nicolas Sarkozy pouvait lier les deux sujets.

À quelle fin ? Pour ressouder l’unité nationale ?


Pour remonter dans les sondages ?

Récupération politicienne pour faire une intervention saluée par tous au moment d’une rentrée politique sans doute assez houleuse (discussions de quelques lois ‘chaudes’, congrès du PS qui va attiser les attaques de l’opposition, préparation des élections européennes de juin 2009 etc.).

D’ailleurs, si calcul il y a, il aura été bon puisque Nicolas Sarkozy semble remonter un peu dans les sondages.



Pas de repentance ?

Autre critique, ou plutôt surprise, c’est le mode présidentiel qui a complètement changé (et pour ma part, je trouve ça pertinent). Nicolas Sarkozy avait affirmé qu’il refuserait toute sorte de repentance, notamment pour la colonisation ou d’autres sujets. Et voici que ce 25 août 2008, il parle d’une faute qu’il veut reconnaître et réparer.


Sans tabou ?

On parle aussi de l’homme de la rupture. Nicolas Sarkozy n’aurait aucun tabou. Pourrait remettre tout en cause. Tout serait discutable, tout serait négociable. Cet angle de vue a heurté ou agacé bon nombre de Français qui souhaitent préserver quelques principes fermes de la société française.

En venant à Maillé, Nicolas Sarkozy reprend donc à son compte la longue tradition républicaine d’unité nationale face à son destin, derrière son malheur, de la façon la plus classique. Le Général De Gaulle était allé à deux reprises à Oradour-sur-Glane. François Mitterrand se rendait régulièrement aux commémorations du massacre de Dun-les-Places car le village se trouvait autrefois dans sa circonscription. Les a-t-on taxé d’opportunisme à l’époque ?


Jouer avec les émotions ?

Une critique plus grave est aussi que Nicolas Sarkozy ne cesse de jouer avec les émotions. Chaque fait divers est par exemple instrumentalisé pour justifier une politique pénale qui se voudrait ferme.

Mais on ne peut non plus ignorer que les émotions se jouent de Nicolas Sarkozy. L’homme est très sensible aux émotions. C’est d’ailleurs une caractéristique du personnage qui l’a beaucoup avantagé, qui le rend sympathique (demandez à Simone Veil pourquoi elle l’adore), spontané parfois (ce qui peut aussi le rendre vulgaire le cas échéant).

Et c’est ce côté particulier de Nicolas Sarkozy qui peut aussi garantir une certaine sincérité dans ses propos. Et aussi une certaine maladresse.

Prenez l’obligation de lire la dernière lettre de Guy Môquet. Sur le principe et l’intention, c’est louable. Sur l’application, c’est très contestable. Un Président de la République n’a pas à rédiger le programme des écoles. De plus, Guy Môquet n’est pas mort parce qu’il était un résistant mais parce qu’il était un militant communiste (est-ce un ‘clin d’œil’ d’ouverture aux communistes ?). La lettre en elle-même a un faible intérêt historique (et littéraire) même s’elle contient un fort pouvoir émotionnel.

Même raisonnement pour le parrainage systématique d’une victime de la Shoah. Maladroit voire dangereux d’un point de vue psychologique pour des enfants en cours de construction personnelle.

La moindre évocation d’un massacre fait jouer l’émotion, c’est sûr. A-t-il insisté sur ce registre à Maillé ? Je ne le pense pas.


Oradour-sur-Glane, symbole global des massacres nazis

Parce qu’il fut celui qui a tué le plus grand nombre de civils, parce qu’il fut le plus aveugle dans le but de créer un sentiment de terreur dans la population occupée, le massacre d’Oradour-sur-Glane a été dès la fin de la guerre considéré implicitement comme le symbole de la barbarie nazie.

Mais il n’y a aucune raison pour qu’il soit le symbole unique, d’autant plus que l’histoire entre Oradour-sur-Glane et la République française a été très chaotique (voir article précédent).

L’horreur de ce qu’il s’est passé à Maillé nécessite dans tous les cas un devoir de souvenir, et si celui-ci est aidé par le représentant de la Nation, ce n’est que mieux.


Témoigner et refuser les idéologies révisionnistes

Le discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995 (évoqué plus haut) est, à mon sens, un texte majeur de la politique française. Sans doute le discours le plus fort du Président Chirac, peut-être la seule chose qui restera de ses deux mandats présidentiels dans quelques décennies.

Jacques Chirac disait ainsi : « Quand souffle l’esprit de haine, avivé ici par les intégristes, alimenté là par la peur et l’exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d’une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance (…) qui nous anime doit se manifester avec plus de force que jamais. En la matière, rien n’est insignifiant, rien n’est banal, rien n’est dissociable. Les crime racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre (…) puisent aux même sources. ».

Et il insistait aussi : « Témoigner encore et encore. Reconnaître les fautes du passé (…). Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’œuvre. ».


Ne pas oublier et transmettre, sans haine ni vengeance

Dans une ou deux générations, il n’y aura plus aucun témoin vivant de ces atrocités. Leurs circonstances pourraient même être remises en cause par quelques fanatiques extrémistes voire par quelques gouvernants.

Insister pour ne pas oublier, pour transmettre aux générations futures est un impératif absolu.

Paraphrasant Jacques Chirac, toute la France doit se souvenir, sans esprit de haine ou de vengeance, mais se souvenir : « pour que de telles atrocités ne se reproduisent jamais plus. ».

Alors, peut-être que Nicolas Sarkozy a instrumentalisé cette commémoration pour des sombres considérations de politique politicienne.

Et alors ? Qu’importe ! Les bénéfices de l’intervention présidentielle sont bien plus forts qu’un calcul personnel à court terme.

Que la France rappelle une partie de son histoire, qu’elle se remémore les drames qu’elle a vécus, encore une fois, pas pour se venger, mais pour savoir que l’espèce humaine, de quelque origine qu’elle soit, est capable du pire.

Bien après la présidence de Nicolas Sarkozy, le souvenir de Maillé restera certainement plus vivace qu’une éventuelle remontée dans de futiles sondages.


Rappeler l’horreur, c’est marteler qu’il faut être toujours vigilant, toujours rester sur ses gardes. Les idéologies nauséabondes sont toujours bien présentes et ont tout intérêt à refuser ces rappels salutaires.

N’oublions pas.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (1er septembre 2008)


Pour aller plus loin :

Allocution du Président de la République Nicolas Sarkozy le 25 août 2008 à Maillé.

La répression en France à l’été 1944 (colloque de Saint-Amand-Montrond du 8 juin 2005).

Témoignages de deux rescapées au massacre de Maillé (recueillis notamment en 2000).

Répression et persécution en France occupée de 1940 à 1944 (Thomas Fontaine, avril 2008).



 



http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43894




http://www.lepost.fr/article/2008/09/12/1263551_carnage-de-maille-2-faut-il-toujours-tout-critiquer-du-president-sarkozy.html



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