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28 août 2008 4 28 /08 /août /2008 10:23

Textes issus du site d'Anne-Christine Roy., petite-fille de deux survivants au massacre de Maillé du 25 août 1944.


Mes grands-parents ont pu échapper au massacre parce qu'il se sont réfugiés dans la cave de l'école en compagnie d'une dizaine d'autres personnes. Voici les témoignages (receuillis au printemps 2000) de ma grand-mère Jacqueline Roy et de Christiane Benoist, à l'époque employée de maison de Mr et Mme Gandar, les instituteurs.

Le témoignage de Madame Jacqueline ROY, gérante de l'Agence Postale :

 

Ce matin-là, je suis seule à la poste ; ma petite fille Liliane, âgée de 15 mois, dort encore dans la chambre.

Mon mari, facteur, est parti à bicyclette porter le courrier au bureau de poste de la Celle-st-Avent , commune voisine.

Sur la voie de chemin de fer, un train est mitraillé par l’aviation Anglaise. Mon mari ne peut donc pas franchir le passage à niveau et se cache vivement dans le fossé afin de ne pas être atteint par une balle perdue. Il décide donc de rentrer à la maison et me dit : " Il se passe quelque chose de grave, j’aperçois de la fumée venant de la direction des fermes de la Heurtelière et du Moulin. "

Notre voisin, Monsieur André METAIS, nous rejoint aussitôt et nous dit : " Il y a des soldats allemands camouflés route du cimetière qui tirent des coups de feu. "

Nous sommes très inquiets. Je vais chercher ma petite fille dans la chambre. Pendant ce temps

Mon mari et Mr METAIS ont décidé de descendre dans la cave de la poste pour nous mettre à l’abri.

Apeurée, je refuse de les suivre , réaction dûe peut-être de ma part à une certaine angoisse. Puis, sur ma demande, nous décidons de rejoindre M.et Mme GANDAR, les instituteurs.

(la poste et l’école étant deux bâtiments communaux attenants.)

Nous essayons donc de les rejoindre en passant par les jardins. Mais la porte communicante est fermée de l’intérieur par un verrou. Après avoir abattu cette porte à coups d’épaule, nous entrons dans la buanderie, puis nous arrivons dans la cour de l’école.

Mme GANDAR , nous ayant aperçu, nous fait signe vivement de la rejoindre dans la cave de l’école. (celle-ci se situe sous les préaux à l’écart du bâtiment d’habitation). Mme GANDAR est déjà là avec son mari, ses deux enfants Michel 10 ans et Annette 2 ans, et leur employée de maison Christiane BENOIST, 17 ans.

M. GANDAR referme vivement la porte. Nous sommes tous très inquiets. Nous nous asseyons sur des planches servant de chantier à barriques et le silence s’installe rapidement.

Nous voyons par les soupiraux de la cave des pieds bottés qui parcourent le jardin d’où nous sommes arrivés il y a seulement quelques minutes. Dans la cour de l’école, des pas, puis des coups de feu proches, un coup est tiré dans la porte de la cave où nous sommes terrés.

Aucun de nous n’est atteint heureusement ; pourtant, une balle est allée se ficher dans le mur.

Tétanisés par la peur, les enfants pleurent mais instinctivement nous avons mis nos mains sur leurs bouches pour atténuer les cris.

Le temps passe ; nous entendons toujours des coups de feu ; des odeurs de fumée parviennent jusqu’à nous. Maintenant, l’appartement de M. Mme GANDAR est en flammes ; nous entendons le bruit de la vaisselle cassée. Et puis, une accalmie s’installe. Mme GANDAR ouvre un bocal de fruits pour nourrir les enfants.

Vers 14 heures, un bombardement a commençé. ; des obus sont projetés sur le bourg ; un obus s’écrase sur le pignon du bâtiment de la poste.

De temps à autre, on entend des coups de feu. Vers 17 heures je crois, le calme semble revenir

Les hommes sortent de la cave et par dessus le mur du jardin qui longe la rue principale, ils découvrent l’horreur. Plusieurs morts sont étendus au milieu du bourg et au carrefour, des corps brûlent.

Ensuite, mon mari se dirige vers notre habitation pour chercher le landau et du lait pour notre enfant. Dans la cour de l’école, il est vite mis en joue par trois jeunes allemands qui lui intiment de s’arrêter et lui crient " Terroriste ". Mme GANDAR réplique vivement : " Non Terroriste ", et ils le laissent donc s’éloigner.

Pendant ce temps, l’Abbé PAYON, curé de la paroisse, est arrivé. Il parlemente avec les allemands. Mme GANDAR leur demande d’intervenir pour nous aider à sortir du bourg. A nouveau, l’Abbé PAYON s’adresse aux Allemands et obtient de nous laisser sortir. L’Abbé nous accompagne jusqu’au passage à niveau, route de Ste Maure et nous dit : " Allez doucement, restez grouper, ne vous retourner pas . "

Nous sommes arrivés à la ferme de Pessé, chez Mr. Et Mme GARNIER, des amis de M.et Mme GANDAR. Nous y avons passer la nuit. Comment ? Je ne sais plus.

Le lendemain matin, M.GANDAR et mon mari sont revenus au bourg. La poste, par miracle, n’a pas brûlé ; un obus a dévasté le pignon. Une grenade a été jetée dans la cave où nous aurions pu être , sans cette certaine peur citée plus haut qui nous avait certainement sauver la vie.

Très angoissée par ces évènements tragiques que nous venons de vivre, il a fallu me convaincre de revenir au bourg pour reprendre mon emploi à la poste (j’avais à peine 18 ans à l’époque et j’attendais mon 2ème enfant).

124 victimes dans ce petit bourg de MAILLE, toutes des personnes connues dont ma belle-sœur Georgette GUERRIER tuée dans le cellier où elle s’était réfugiée avec son petit garçon Michel 4 ans que mon frère Emile GUERRIER ne connaît même pas. (il est depuis plus de 4 ans prisonnier en Allemagne).

Comme des automates, nous avons assisté aux obsèques le dimanche suivant.

Et puis, tant bien que mal, la vie a repris son cours. Pendant 4 mois, nous avons hébergé notre voisin M. André METAIS et sa femme Maria (absente du village ce jour-là dont la maison a brûlé).

En écrivant ces lignes, 56 années après, je me demande encore par quel miracle nous avons été épargnés.


Madame Jacqueline ROY, née GUERRIER.

 

Le témoignage de Christiane Benoist :

 

Mon nom est Christiane BENOIST ; le 28 Août 1944 j’aurai 17 ans. Depuis l’âge de 14 ans, je travaille à MAILLE comme employée de maison chez M et Mme GANDAR. Ils ont deux enfants un garçon de 10 ans et une petite fille de ans Michel et Annette. M et Mme GANDAR sont instituteurs à MAILLE.

Ce jour-là, comme les autres jours, je me lève puis après toilette et petit déjeuner je commence mon travail quotidien, à savoir l’entretien de la maison.

Il fait très beau, le ciel est bleu, un soleil d’été brille en dépit des jours anxieux que nous vivons.

C’est l’occupation Allemande après la débâcle de 1940. En cet été de 1944, on sent bien que le denouement est proche….

Ce matin, sur la voie de chemin de fer toute proche, un train est mitraillé par les avions Anglais. Curieuse, je monte dans le grenier et inconsciente du danger d’un éclat ou d’une balle perdue, j’ouvre le vasistas afin de mieux voir. Et je les vois, les avions piquent sur le train et mitraillent. Plus loin, je vois des nuages de fumée qui montent dans le ciel ; j’en conclu que là-bas, sur la route PARIS-BORDEAUX (devenue nationale 10) des convois militaires Allemands, remontant sur le pont de Normandie, sont attaqués aussi par l’aviation Anglaise.

Le devoir m’appelle (même sir les horaires sont moins stricts, nous sommes en période de vacances), mais au fait, quelle heure est-il ? 10 heures, 11 heures….Je ne sais plus.

J’entreprends de peler des pommes de terre pour la préparation du repas. Soudain, M GANDAR passe en coup de vent et me dit de rejoindre Mme GANDAR dans la cave.

Ce ne doit pas être très urgent ; je continue mon travail, mais M. GANDAR réapparaît

Et, courroucé de me voir encore là, m’enjoint de filer dans la cave car des balles sifflent un peu partout dans le bourg et dans la cour de l’école.

Tenace, j’emporte " mes pommes de terre " et descend dans la cave. Pour ce faire, j’ai dû traverser une portion de cour, le préau délimite la cour et le jardin, il commence au mur qui longe la rue et se termine au bâtiment qui abrite la buanderie(par laquelle on accède au clos où deux baraquements ont été occupés par les Allemands), puis le garage et resserrre de bois et enfin la mairie. On y accède par un escalier longeant le mur qui jouxte la poste (PTT). La cave où je me rends se trouve dans l’angle du bâtiment pré-cité. Elle n’est pas très grande, quelques marches et c’est là, contre le mur, à gauche des casiers avec des bocaux de conserves, à droite il me semble un casier à bouteilles, puis en forme de L un chantier sans barriques nous servira de sièges.

Mais je reviens à mon arrivée dans la cave. Mme GANDAR est là avec ses deux enfants ; presque en même temps arrivent M. Placide ROY, Jacqueline son épouse et leur bébé Liliane ; elle a 15 mois. M .André METAIS, un voisin, les accompagne ; ils sont passés par le clos , venant de la poste où ils habitent. Puis M. GANDAR rentre et ferme la porte.

Nous exprimons nos craintes, mais le silence s’installe rapidement. Nous entendons des bruits de pas et nous voyons aussi par le, ou les soupiraux de la cave des pieds bottés qui parcourent le jardin. Nous retenons notre souffle à l’idée qu’une grenade jetée là nous anéantirait.

Dans la cour, des pas ; puis des coups de feu proches, un coup tiré dans la porte de la cave, la balle passe tout près de ma tête pour se ficher dans le mur derrière moi.

Tétanisés par la peur, personne ne crie, pas même les enfants, me semble-t-il, mais les mamans attentives ont peut-être devancé la réaction.

Le temps passe. Nous entendons toujours des coups de feu puis nous sentons la fumée ; là-haut, ils tirent et ils brûlent.

Quand l’appartement de M et Mme GANDAR (appartement situé au bout du bâtiment scolaire) brûle, nous entendons la verrerie éclater dans le brasier. Il y a une accalmie, mais quelle heure est-il ? 12 heures, 13 heures ou plus…. ?

Maintenant, nous sommes soumis au bombardement, un obus s’écrase sur la corniche du bâtiment que je décris plus haut. Quand cela finira-t-il ?

Mme GANDAR et Mme ROY ouvre un bocal de fruits pour désaltérer et nourrir un peu les enfants. A quel moment aussi arrivent Mme GUERIN et M.METAIS, le père d’André ? Ils viennent nous rejoindre. Mme GUERIN nous apprend la mort de son mari, nous parle des circonstances et comment elle a survécu. C’est horrible.

Je sors de la cave mais à quel moment ? est-ce entre la fin de l’incendie et le début du bombardement ? Je ne sais plus.

Ce dont je me souviens : je traverse la parcelle de cour qui sépare la cave de la rue, sur ma droite le bâtiment scolaire fumant calciné, la petite porte dans le pan de mur a dû être épargnée. Sans bruit, j’ouvre doucement cette porte, qu’y a t ‘il derrière ?

Derrière, c’est la rue et je vois là, à deux pas de moi, M et Mme VINCENT, un couple de gentils vieillards étaient là, étendus, sans vie. Quelqu’un avait dû passer, le tablier de Mme VINCENT était remonté sur son visage, tandis que la casquette de M. VINCENT était rabattu sur le sien. Dans la cour, au fond, je vois Marie DOUCELIN qui s’avance doucement le bras en écharpe. Nous échangeons un signe amical et là, lui demande ce qui lui est arrivé, mais un bruit sur ma droite… un bruit de botte trop connu, je me retire dans la cour, par signe de nouveau je fais comprendre à Marie de repartir dans sa cache, alors que sans bruit je referme la porte et redescends dans la cave. Je raconte ce que j’ai vu et la raison de mon retour précipité : Mme GANDAR, sévère, me dit : " s’ils t’ont vue, c’est grâce à toi que nous mourrons tous ". Je pleure sur mon inconscience, de peur et d’énervement.

Le temps passe, le calme et le silence se prolongent dehors. Puis, je pense que les hommes ont décidé qu’il fallait faire quelque chose. Nous ne pouvons passer la nuit ici.

Nous sortons donc de la cave et par le même trajet que j’ai fait quelques heures ? plus tôt, nous voilà dans la rue. La patrouille Allemande est là de nouveau, les soldats nous font signe de nous aligner contre le pan de mur et nous surveillent, mitraillette au poing. Je suis à la gauche de Mme GANDAR, elle-même à la gauche de son mari, leur petit Michel " dans " leurs jambes alors qu’Annette est sur le bras gauche de sa maman.

<<pas un mot, un silence de mort, car à quoi penser d’autre dans un moment semblable ? Mme GANDAR change l’enfant de bras et, de son bras libéré, m’entoure les épaules me disant dans un souffle : " Du courage mon petit, nous y allons tous ensemble ". Tant que je vivrai, je me souviendrai de ses paroles ; je les ai entendues comme un encouragement affectueux puisque pour moi ma famille n'était pas là.

Mais il était écrit que nous ne devions pas mourir. Sur notre droite, au carrefour des routes de NOUATRE, de LA CELLE ST AVANT et celle qui conduit au cimetière, nous voyons arriver l’Abbé PAYON. Aussitôt, un groupe d’Allemands l’entoure. Apparemment, l’Abbé parle et comprend l’Allemand, un échange s’engage ; ah ! comme il nous paraît long.

….Enfin, suivi par les Allemands, le prêtre s’avance vers nous, discute encore avec les soldats puis s’adresse à nous : " Je vais vous accompagner jusqu’au passage à niveau de la route de Ste MAURE. Restez calmes… " Arrivés là, de nouveau il nous conseille le calme : " <<partez, sans flâner,, sans courir et surtout ne vous retournez pas. " Nous nous sommes éloignés, puis l’Abbé est reparti vers le village où la désolation régnait, où la mort était présente et où la peur planait. Nous ne connaissions pas alors l’ampleur de la catastrophe, ni le nombre des victimes.

Nous arrivons bientôt à Pessé, à la ferme de M. et Mme GARNIER, un couple ami des instituteurs. Ils nous hébergent pour la nuit – nuit troublée, sans sommeil- Au matin, Mme GARNIER sert du café à ceux qui en désirent.

Puis, je parle à Mme GANDAR lui disant que ma place n’est plus là, je n’ai plus de travail et dois chercher à rassurer mes parents. Mme GANDAR proteste, je suis jeune et rien n’est sûr, mais j’insiste lui disant que j’allais marcher au milieu des champs situés entre MAILLE et la route nationale en essayant de gagner la rivière, la Vienne, qui me sépare de ma faimille.

Je dis au revoir à tous et je prends les champs, le cœur et l’œil en alerte. Le moindre bruit, la moindre ombre à l’horizon, et je me couche dans l’herbe ou en rampant j’avance.

Je dépasse le village de MAILLE que je laisse sur ma droite, derrière moi. Je pleure en pensant que, sans doute, bien des personnes connues ne me parleraient jamais plus.

Soudain, une silhouette masculine sur la route…elle descend la côte venant de la Guignardière. Je me cache et regarde attentivement l’homme qui marche sur la route. Mais, je n’ai plus peur ; je connais cette démarche et je repars. J’ai reconnu mon père. Il venait chercher des nouvelles et nous sommes repartis tous les deux, son petit bateau nous attendait à NOYERS. Quelques minutes plus tard, j’avais retrouvé mes parents. Mon père est reparti avec d’autres hommes pour venir à MAILLE ; il y avait à faire.

Je suis revenue à MAILLE, muette de peur, pour assister aux obsèques le dimanche suivant. Puis, pendant un mois et plus, je n’ai pas dormi ou si peu…puis j’ai retravaillé et peu à peu j’ai retrouvé mon équilibre. Mais, de ces lignes que j’écris au présent alors que 56 années se sont écoulées, je n’ai rien oublié. Je me sens privilégiée, j’ai de la peine, toutes ces personnes connues qui sont mortes pour que nous vivions, mais j’ai mal aussi en pensant aux familles décimées. Mais je rentre là dans un domaine qui n’est plus la journée du 25 Août, mais la conséquence du 25 Août.


STE MAURE DE TOURAINE, le 16 Mai 2000.

TRUFFIER BLANC,
Née Christiane BENOIST. .

 

 


Les témoignages qui suivent sont tous extraits de "Maillé Martyr" de l'abbé André Payon.

Le rapport de la gendarmerie :

 

[...] revêtus de notre uniforme et conformément aux ordres de nos chefs à notre caserne, notre attention a été attirée par une épaisse colonne de fumée s'élevant de derrière la montée de la Liberté, à proximité de la route nationale 10. Nous nous sommes aussitôt rendus dans cette direction et nous avons constaté en arrivant auprès du bourg de Maillé, que la plus grande partie de la localité était en flamme. Ayant tenté de pénétrer dans l'agglomération, nous avons essuyé de nombreux coups de feu tirés de toute part dans la campagne par des soldats allemands, cachés dans les bois et dans la campagne environnante. Des soldats allemands rencontrés sur notre passage et semblant chargés de surveiller les abords de la localité se sont oppposés à notre arrivée dans le bourg et nous menaçant de leur mitraillette, nous ont sommés de faire demi-tour. Ceux-ci tiraient franchement sur toute personne apparaissant dans la campagne ou même occupée aux travaux des champs, ainsi que sur celles tentant de s'approcher ou de pénétrer dans le bourg de Maillé.

Nous étant réfugiés dans une ferme de la commune, nous avons contemplé à distance le sinistre éclaté dans cette localité. Aucune personne n'était aperçue aux abords de l'agglomération et les habitants paraissaient maintenus à l'intérieur de celle-ci. De temps à autre des rafales de mitraillette provenant de l'intérieur de la localité étaient distinctement entendus. Les maisons brûlaient les unes après les autres. On comprenait aisément que les allemands usaient de représailles sur ce bourg dont les habitants semblaient fusillés à tour de rôle et leur maison incendiée au fur et à mesure.

 

A l'épicerie-boulangerie, Mme MEUNIER raconte :

 

Vers 10 heures, trois allemands sont entrés. Il ont tiré sur ma mère, sur ma grand-mère Justine TARTRE et sur moi-même. Je tenais mon petit garçon de 3 ans dans mes bras. Les balles m'atteignirent aux lèvres, mais mon petit Jean eut le bras gauche arraché et la jambe gauche affreusement mutilée. Je fis la morte en m'écroulant. Les soldats rechargèrent leur arme et ils tirèrent sur ma petite Annie, âgée de 5 ans. Elle fut tuée sur le coup. Puis ils sortirent. Je n'osais pas bouger ; à chaque instant, il passait des allemands devant la devanture. Cependant, je parvins à quitter ma blouse et je couchais mon petit Jean sur elle. Il a crié au début, mais en perdant son sang, ses plaintes étaient de plus en plus faibles. Au bout d'une heure, d'autres allemands vinrent auprès de nous. Jean était mort et moi je ne remuais plus, je retenais ma respiration. Ils ne me touchèrent pas. Ils brisèrent des vitrines à coup de crosse et ils empoignaient des pots de crème Tokalon qu'ils lançaient sur les autres vitrines en riant. Puis ils mirent le feu. Un quart d'heure après, je sortis et j'emmenai le cadavre de Jean. La fumée était très épaisse et je n'y voyais plus clair. Ma mère, blessée au côté par une balle explosive, sortit avec moi en se traînant. Je n'eus pas le courage d'aller chercher mon deuxième enfant ; il brûla. A 1 heure, mon mari et mon beau-père arrivèrent. Nous nous cachâmes le reste du jour.

 

Près de l'église, Monsieur CREUZON raconte :

 

Je me préparais vers 10 heures, en compagnie de mon voisin Arsène GUERIN, à me rendre à mon jardin près de la ligne de chemin de fer, quand des coups de fusils se firent entendre. Intrigués, nous nous avançons jusqu'au coin de la maison de Mademoiselle CHEVALIER et nous apercevons une cinquantaine d'allemands venant de la direction de Nouâtre vers la ligne en tirant. Je dis à mon camarade : "Ne restons pas là, sauvons nous."

Nous étions arrivés devant l'église, quand nous vîmes déboucher, près du lavoir, mon petit cousin Fernand CREUZON, qu'un soldat allemand poursuivait. Le soldat tira sur lui, il s'écroula. Nous essuyâmes à notre tour plusieurs coups de feu mais nous nous jetâmes à plat ventre et le tir cessa.

Nous rentrâmes alors précipitamment dans la cour de monsieur MARTIN, maréchal. Il était là et nous nous mîmes à discuter de tout ce que cela pouvait bien signifier. Je dis : "Ca, c'est des représailles." Lui soutenait que les allemands étaient là contre le maquis et non contre les habitants.

Les coups de feu se faisaient plus nombreux, nous rentrâmes ensemble dans sa forge et nous nous mîmes à l'abri contre les établis. Mme MARTIN, inquiète, vint nous retrouver avec ses trois enfants. Il y avait aussi avec nous son ouvrier, GRANGER et un réfugié de Tours, Monsieur BALDES. Tout d'un coup, nous nous aperçûmes que la ferme du propriétaire d'à côté, Mr VOISIN, brûlait. Presque en même temps, les maisons de Mrs RICOTTIER et CONFOLENT s'allumaient aussi. Il devait être 11 heures. Je dis : "Il n'y a pas ; il faut s'arracher de là ; puisque ça brûle, les allemands n'y sont plus." Et GRANGER, prenant une vieille hache, fit sauter deux planches de la buanderie qui se trouve derrière la forge et donne chez VOISIN. Il disparut par cette ouverture, suivi de GUERIN et BALDES. Je dis à MARTIN : "Allez, suis avec ta femme et tes gosses." Mais, il répondit : "Tu m'ennuies ; on ne tue pas les gens comme ça." Et, prenant sa femme et ses enfants, il rentra dans sa maison d'habitation. J'étais là, hésitant quand MARTIN revint. J'insistais pour que nous suivions les autres". Vainement. MARTIN avait une serviette blanche à la main. Il me dit : "S'ils viennent, avec ça à la main je lèverai les bras et crierai "Karamad"."

Il achevait à peine de parler que trois allemands parurent à la grille en tirant dans les fenêtres de la maison et y lançant des grenades. Ils nous virent, deux d'entre eux pénétrèrent dans la cour ; le premier, une mitraillette à la main cria " Ya, Ya, terroriste !" Son fusil avait une baïonnette, il pointa sur Mr MARTIN et tira. Mr MARTIN tomba en criant. D'un bond, je courais vers la buanderie et je piquais par l'ouverture. J'entendis les soldats se précipiter derrière moi, mais ils ne découvrirent pas mon passage, ils me crurent rentré dans le garage et tirèrent à outrance par la porte. J'allais devant moi au hasard. J'aperçus Mr VOISIN avec un groupe de personnes cachés derrière un tas de fagots. Je me joignis à eux.

 

Mr CONFOLENT a perdu toute sa famille. Il raconte :

 

Par une fatale coïncidence, ce matin-là, nous sonnes tous réunis. Dés le premiers coups de feu, j'ai fait rentrer tout le monde. Je suis moi-même dans la cuisine de la maison d'habitation avec ma femme, Yves, René, Hélène, et les deux bonnes. Jehanne avec ses deux plus jeunes frères, Jean et Claude, est descendue à la cave où ils sont parfaitement à l'abri. L'aîné, Pierre, est absent, sans doute réfugié dans un immeuble voisin où il est allé travailler.

Tout á coup, vers 11 heures, René qui a l'ouïe fine et les a reconnus à leur pas, me dit : " Papa, voilà les allemands. " En effet, on entend le portail de la cour s'ouvrir. Je réponds en me levant : "Bien, je vais voir, ne bougez pas."

Je n'ai pas eu le temps de sortir de la pièce que, comme un fou, un soldat fait irruption dans la cour et me tire une rafale de mitraillette. Manqué et croyant à une méprise, j'avance les bras levés et je crie : " Civil, Kamarad, civil! " quand la brute épaule de nouveau et les coups crépitent. Juste à temps pour ne pas être atteint, je me suis jeté brusquement à la renverse. Hélas, Yves bondit près de moi et, croyant être plus heureux : "Papa, tu n'a pas crié assez fort, il n'a pas compris", les bras levés de tous ses poumons, il crie : "Hier (ici) Civil, Kamarad, civil, civil!!!" Mais une rafale, deux rafales lui répondent et il s'écroule.

L'assassin est maintenant dans la cuisine. Il décharge son arme dans toutes les directions, blessant René mortellement d'une balle explosive au côté droit et Hélène à la cuisse. Sur mon conseil, tout le monde s'est laissé tomber et simule la mort. L'Allemand sort. La voix de René s'élève alors pour réciter l'acte de contrition. Tous, nous nous unissons à lui.

Comme on ne voit plus personne, ma femme, indemne jusqu'ici, emmène Hélène dans la chambre à coucher d'à côté. Il n'y a qu'un pas à faire. Les deux bonnes, qui, placées dans une encoignure, n'ont pas été aperçues par l'assassin et doivent à ce fait leur salut, se réfugient dans l'escalier qui monte au premier étage. Ma femme avec Hélène suivent, quand un nouveau meurtrier surgit ; d'une balle en plein coeur il tue Hélène et blesse mortellement sa mère. Puis il jette une grenade incendiaire sur le lit, la recouvre d'un oreiller, passe dans la cuisine où il mitraille à son tour ceux qui sont tombés, mais ni René, ni moi-même ne sommes atteints par les coups.

Sans doute, dans le même moment, à la cave, Jehanne et ses deux petits frères sont tués. Mon petit Claude est broyé pas les projectiles.

La pauvre grand-mère n'a pas échappé au massacre et le feu a été mis dans sa chambre.

Le temps passe, les allemands vont et viennent dans la cour. On sent que tout brûle. Avec René dans la cuisine, nous sommes à la merci des brutes qui passent. Nous nous réfugions dans la chambre à coucher. J'y trouve ma femme qui agonise. C'est là que les deux bonnes viennent nous rejoindre. L'une d'elle, Valentine, a reçu une balle dans les reins. Elle a voulu se rendre compte de ce que sont devenus madame GAMBIER, Jehanne et ses petits frères. Un allemand l'a aperçue, poursuivie et a tiré à travers la porte à claire-voie de la cave. Elle s'est laissée tomber sur le cadavre de Jehanne et le soldat l'a cru morte. Elle nous rejoint dans la chambre. Nous y restons jusqu'à 14 heures. Mme CONFOLENT est morte sans avoir repris connaissance. Des coups tirés de la rue secouent de temps en temps les volets et les balles s'écrasent contre le mur au-dessus du sol où nous sommes allongés. J'entends Mme MARTIN qui crie : "Ne tuez pas mon enfant !" puis une salve arrête ses cris. Dans la cuisine, dans la salle à manger, les allemands vont et viennent, remuent les meubles, les bouteilles, la vaisselle. Nous constatons qu'ils ont mangé et bu.

Quand je sors enfin, ma première pensée est pour Pierre, mon aîné et mon dernier espoir. Le pauvre enfant est étendu dans la cour, inerte. Au bras, il porte des traces de lutte avec son assassin. Avec mes bonnes, avec Mme GUERIN, je place alors mes morts dans les allées du jardin. Quelques heures plus tard, mon petit René, qui a gardé jusqu'à son dernier souffle sa connaissance, qui a récité encore deux fois son acte de contrition, auquel j'ai dit : " Mon petit René, tout à l'heure, tu seras devant le bon Dieu, tu vas être avec nous, tu penseras à ton papa", mon petit René expire dans mes bras. Hélas...

 

 







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