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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 19:00
Voici quelques bonnes pages publié par "Le Nouvel Observateur" d'un livre de Raphaëlle Bacqué sur "L'Enfer de Matignon" qui sortira le 12 septembre 2008.



Nº2288

SEMAINE DU JEUDI 11 Septembre 2008

 
À la Une < Le Nouvel Observateur < L'enfer de Matignon

Exclusif - Les confidences de douze premiers ministres

L'enfer de Matignon

A lire les récits recueillis par la journaliste Raphaëlle Bacqué dans un livre à paraître le 12 septembre chez Albin Michel«L'Enfer de Matignon», 318 p., 20 euros., la vie de Premier ministre serait une vie de chien. Une «magnifique machine à broyer» (Jean-Pierre Raffarin), un «harassement continuel» (Raymond Barre), «un enfer gestionnaire» (Michel Rocard), une «fonction sacrificielle, avec une dimension christique» (Edith Cresson)... N'en jetez plus ! Sont-ils donc tous masochistes, ces martyrs de la République, pour avoir accepté cette fonction ? Edouard Balladur : «Je n'ai jamais entendu dire que qui que ce soit ait refusé de l'être»... C'est la première fois en tout cas que douze hôtes de Matignon - dont François Fillon - acceptent de raconter ce qu'ils ont vécu. Avec une verve souvent réjouissante, ils confient leurs frustrations, leurs rares satisfactions et leurs ambitions presque toujours déçues. Ce voyage dans les coulisses de Matignon est tiré d'une série d'entretiens réalisés avec Philippe Kohly pour quatre documentaires diffusés à partir de la mi-octobre sur France 5 et en janvier sur France 2. Extraits.


«C'est le job le plus dur de la République»
(Dominique de Villepin)
Journées harassantes, sollicitations incessantes, décisions à prendre en urgence. «Quand on est à ce poste, on a du plaisir à dormir, le soir, pour tout oublier», dit Pierre Mauroy. Comment font-ils pour tenir ?

- François Fillon. Je crois que c'est difficile de ne pas habiter à Matignon. Non pas que les conditions de logement y soient extrêmement confortables. Elles sont même assez sommaires. Mais il faut être disponible 24 heures sur 24 et la meilleure façon, c'est de dormir pas trop loin de son bureau. [...] Nicolas Sarkozy, dès son élection, a décidé de prendre la Lanterne, cette résidence dans le parc de Versailles jusque-là réservée aux Premiers ministres. Et le fait que le Premier ministre ne puisse plus l'utiliser est une difficulté. Il n'y a plus d'endroit près de Paris pour décompresser. Au fond, mon seul refuge, c'est chez moi, dans ma maison de la Sarthe.

- Pierre Mauroy. Pour me détendre, il m'arrivait de prendre ma voiture, ce que n'aimaient pas mes inspecteurs de police, pour aller faire un tour en ville. Parfois même, lorsque mon dernier visiteur partait vers 22 heures ou 22h30 - c'est tout à fait courant de recevoir un visiteur si tard -, je lui proposais alors de le raccompagner dans ma voiture. [...] Je me souviens qu'un soir j'ai pris les Grands Boulevards. Il y avait sur les kiosques la une de «l'Express» avec ma caricature. J'ai eu vraiment l'impression d'être sorti du hameau, et cela m'a procuré un de ces petits plaisirs, si rares pour un Premier ministre.

J'en avais un autre à Matignon. Pour fêter le 10 mai 1981, Fidel Castro avait envoyé de merveilleux havanes. Le soir, je fumais donc un cigare, en regardant le journal télévisé. Puis j'attendais le retour de Michel Delebarre, mon directeur de cabinet, qui généralement sortait dîner. Je gardais tous mes dossiers sous les yeux, parce que j'avais l'impression que les avoir là, c'était déjà un peu les régler. Michel revenait vers 23 heures et me racontait les rumeurs de la ville.

Sans doute parce que la gauche arrivait au pouvoir sans en connaître les avantages, j'ai mis un an avant de comprendre que le Premier ministre disposait d'une résidence de week-end à la Lanterne.

- Dominique de Villepin. Il n'y a pas de week-end à Matignon. Il n'y a pas de nuit à Matignon. Vous vous réveillez la nuit pour traiter des questions d'urgence. Tous ceux avec lesquels vous travaillez partent en vacances, en week-end, il faut attendre qu'ils reviennent. Ils ne sont pas libres à la date que vous avez souhaitée, ils partent en congrès étudier la situation de la santé en Papouasie- Nouvelle-Guinée. [...] Donc nous sommes dans une bataille des temps où vous avez très vite le sentiment d'être isolé par l'urgence de vos préoccupations. Et c'est là où l'on vous dit : «Mais mon vieux, pars en week-end, pars en vacances ! Tu verras, tu vivras les choses beaucoup plus calmement.»

- Laurent Fabius. La première qualité d'un Premier ministre, c'est d'abord d'avoir une bonne santé, une certaine dose d'humour et une colonne vertébrale intellectuelle qui lui permette de faire des arbitrages et de sans cesse réfléchir au lendemain. Vous ne devez pas simplement prendre vingt-cinq décisions par jour, il faut aussi anticiper. J'avais donc un principe, que j'ai essayé de suivre : au moins une fois par semaine, en général le jeudi matin, je n'avais aucun rendez-vous sur mon agenda. Et j'allais me balader dans le parc ou ailleurs, la marche facilitant la réflexion.

- Lionel Jospin. Je travaillais de façon méthodique, aidé par des gens méthodiques, dans mon cabinet et mon gouvernement. J'ai continué à avoir une activité physique et sportive minimum pour m'entretenir. Je m'étais dit aussi qu'il ne fallait pas que je grossisse, car dans l'esprit des Français cela donne : il se goberge !

Ces malades qui nous gouvernent !
Souvent le corps lâche. François Fillon a mal au dos. Jean-Pierre Raffarin est transporté d'urgence au Val-de-Grâce pour une opération de la vésicule biliaire. Et c'est en souffrant mille morts que Michel Rocard organise en 1988 une rencontre entre le leader kanak Jean-Marie Tjibaou et le principal opposant à l'indépendance de la Nouvelle- Calédonie, Jacques Lafleur. L'ancien Premier ministre livre des détails inédits sur cette rencontre menée dans des conditions insensées .

- Michel Rocard. Le déjeuner [avec Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur] est prévu pour 13 heures, mais à 9 heures, me voilà dans le bureau de François Mitterrand, comme chaque mercredi, puisque le conseil des ministres est à 10 heures. [...] On examine les choses et tout à coup, mal au ventre, et vraiment ça va très mal. Le président me voit pâlir, il voit de la sueur perler à mon front, il comprend que quelque chose ne va pas. Et je lui lâche :«Je ne sais pas ce qui m'arrive, monsieur le Président... J'imagine que je dois avoir un peu d'intoxication alimentaire.»

Je dois rendre à l'histoire cet hommage de dire que le président de la République a été absolument charmant. Il m'a pris par la main, m'a emmené m'allonger sur son propre lit, a appelé immédiatement le médecin militaire qui est de service en permanence à l'Elysée, il a été délicieux. Il m'a accompagné dans cette douleur. Mais le fait de m'allonger une demi-heure n'a pas servi à grand-chose. Nous descendons ensemble au conseil des ministres. Mais au bout de quelques minutes, je n'ai plus pu tenir, il fallait que je bouge. J'étais en face du président et j'ai demandé la parole : «Monsieur le Président de la République, j'ai tout à l'heure à Matignon un déjeuner qui était discret jusqu'à présent, mais je n'ai pas fini sa préparation. Il s'agit de faire rencontrer messieurs Lafleur et Tjibaou pour voir si on continue à se tuer ou si les choses se passent différemment. Je vous demande, monsieur le Président de la République, la permission de m'éclipser pour finir de le préparer.»

Evidemment, le déjeuner était prêt comme pas possible. Mais le président a très bien compris, personne n'a rien vu et je suis parti. Cela a été fabuleux et épouvantable. Il faut que je raconte l'histoire jusqu'au bout. M. Lafleur était un formidable homme politique, tout-puissant patron du territoire depuis vingt ans. [...] C'était un grand malade. Il avait été déjà trois fois ponté et il était sous traitement médicamenteux intense, se préparant à un quatrième passage sur le billard dont personne ne savait s'il ressortirait vivant, et lui non plus. Donc, Jacques Lafleur portait la mort dans sa tête et avec lui. Jean-Marie Tjibaou pétait le feu, resplendissant de joie, de bonheur et d'humour. Mais c'était un homme dont deux des frères étaient morts assassinés, qu'on avait lui-même essayé d'assassiner quatre ou cinq fois et qui se savait toujours en sursis. Il est d'ailleurs mort assassiné l'année suivante. Bref, lui aussi avait avec la mort une proximité particulière.

Voilà ces deux hommes en train de se faire face pour savoir s'ils peuvent faire la paix ensemble. Moi, je suis le Premier ministre de la puissante République française, un tout récent Premier ministre doté de bons sondages, un destin qui se présente bien... et c'est moi qui suis le malade à cette table. Je vais donc assister à ce déjeuner inouï en souhaitant qu'on se confronte, qu'on parle des choses les plus importantes et que sorte un communiqué de presse annonçant qu'ils donnent leur accord au commencement de négociations collectives. Mais toutes les dix minutes, je dois m'éclipser pour m'allonger sur le lit de la chambre de passage, car il n'y a pas d'appartement de Premier ministre à Matignon. C'est une chambre basse de plafond, il n'y a même pas de place pour un fauteuil, et on l'appelle tout de même la chambre du Premier ministre...

Toujours est-il que je vais m'allonger et puis je reviens. Chaque fois que je m'allonge, ils recommencent à s'engueuler au lieu de progresser vers le communiqué. Au milieu du repas, parce que tout le monde s'inquiète un peu, un médecin ami fait le diagnostic par téléphone d'une crise de colique néphrétique. Personne n'y avait pensé. Cet ami médecin ordonne : «Mettez le Premier ministre dans un bain chaud, j'arrive !» Dans un bain chaud, comme c'est commode ! Il y avait pourtant une baignoire à douze mètres de la salle à manger et on me met dedans. Le soulagement est immédiat. Mais ma femme piaffe : «Il faut l'emmener au Val-de-Grâce !» Mon cabinet piaffe : «On ne peut pas laisser le Premier ministre dans cet état !» Moi, plus de douleur, confortable comme pas possible, j'attends le communiqué. Et à table, ça fait rage, c'est dur...

Je suis resté dans mon bain une heure trois quarts. Et j'ai stupéfié le petit médecin militaire de Matignon, ma propre épouse, mon cabinet. Lafleur et Tjibaou ont finalement publié ce communiqué qui a engagé des négociations qui ont été ensuite victorieuses, et je me suis toujours demandé s'il n'y avait pas un peu de : «on peut pas lui faire ça...».

- Raymond Barre. Lorsque je suis arrivé au Val-de-Grâce, le médecin qui m'a examiné - j'avais une crise d'hypertension ?- m'a dit : «Je m'étonne que cela ne vous soit pas arrivé plus tôt.» En huit jours, ils m'ont remis sur pied, mais la tension était extrême. [...] J'étais vraiment très fatigué. Et c'est ce qui m'a donné cette crise d'hypertension J'en ai conservé des traces et dois avouer qu'après Matignon j'ai mis près d'un an à trouver mon pôle de sustentation.

Chausse-trapes et peaux de banane
Le Premier ministre, un homme à abattre ? Il doit se garder de ses adversaires bien sûr, mais surtout de ses «amis». Rivaux en précampagne électorale (Sarkozy sous Villepin), «visiteurs du soir» qui le dézinguent auprès du chef de l'Etat (Edith Cresson), ministres indociles ou ambitieux, majorité rebelle. Il lui faut même se méfier des services de sécurité ou de l'administration. Et évidemment, en période de cohabitation, du président lui-même.

- Lionel Jospin. Si notre relation a été correcte voire plutôt cordiale, il m'a toujours été difficile de faire vraiment confiance à Jacques Chirac même sur les questions touchant aux intérêts essentiels de la France. Quand il avait l'impression que quelque chose pouvait le menacer, il devenait extrêmement dur et raide. Ce qui me surprenait, bien sûr, car s'il avait des problèmes, avec toutes ces affaires d'argent liquide ou de billets d'avion, ça ne venait pas de nous... Mais au moins Jacques Chirac avait une qualité : sa simplicité. Il n'est ni ampoulé ni protocolaire.

- Edouard Balladur. Mes entretiens avec François Mitterrand duraient une heure environ. Parfois, cependant, au bout de quarante-cinq minutes, nous n'avions plus rien à échanger. Alors il me disait : «Il faut que nous parlions encore parce que si nous descendons avant l'heure, ils auront le sentiment que nous ne nous entendons pas, et que nous avons eu un incident.» Soit. Comme c'est un homme dont la conversation était variée et intéressante, nous n'avions pas de mal à parler un quart d'heure de plus. Et puis, d'autres fois, on parlait plus d'une heure. Et alors là, il me disait exactement la même chose mais dans le sens contraire, si j'ose dire. «Il faut que nous descendions, sans quoi si notre réunion dure trop longtemps, ils vont avoir le sentiment que nous nous étripons.»

- Jean-Pierre Raffarin. Avoir deux ministres qui rêvent d'être à votre place, c'est assez courant. Moi, je crois que j'en ai eu même plus de deux. Il y a tous ceux qui pensent que, si vous trébuchez à un moment ou à un autre, ils pourront vous remplacer. J'avais bien quatre ou cinq personnes qui pensaient pouvoir être à ma place, plus quatre ou cinq ministres qui roulaient pour ces quatre ou cinq personnes. Et donc, finalement, j'avais quasiment, dans mon gouvernement, la moitié des ministres qui se disaient que si j'avais un problème, ils s'en satisferaient éventuellement.

- François Fillon. J'avais connu, comme ministre, trois Premiers ministres, Alain Juppé, Edouard Balladur et Jean- Pierre Raffarin, dont les types de management étaient fort différents, et qui m'ont inspiré ensuite, lorsque j'ai été nommé à Matignon. Edouard Balladur avait sans doute le management des hommes le plus sophistiqué et le plus efficace. [...] Jean-Pierre Raffarin, lui, donnait le sentiment de ne pas être en mesure de trancher les sujets. Soit parce qu'il ne voulait pas le faire, soit parce qu'il voulait que le président de la République le fasse. Nous avions donc des réunions très longues, assez confiantes, mais dont il sortait rarement une décision. Il y avait énormément de ministres qui passaient par-dessus la tête de Raffarin pour aller à l'Elysée voir Jacques Chirac, je le sais parce que j'en faisais partie. [...] Alain Juppé, c'était tout le contraire [de Balladur]. Des décisions très abruptes et souvent pour les ministres le sentiment qu'ils n'avaient pas eu le temps de s'expliquer et de défendre leur position.

- Alain Juppé. On ressent souvent les réunions et les entretiens comme inutiles. A certains moments, vous recevez des gens qui n'ont pas grand-chose à vous dire, à qui vous n'avez pas grand-chose à dire non plus, et vous vous interrogez : pourquoi perdre ainsi son temps ? Tout simplement parce que le seul fait d'être reçu par le Premier ministre est déjà un acte en soi. Si vous ne le faites pas à l'égard d'un certain nombre de gens, ils seront très mécontents, humiliés parfois. Il faut donc faire un certain nombre de gestes de ce type. Mais j'essayais d'éviter ceux qui sont vraiment faits en pure perte...

- Raymond Barre. A mon arrivée à Matignon, j'ai pris comme directeur de cabinet Daniel Doustin, qui était préfet de la Région Aquitaine mais qui avait été le directeur de la DST au temps de l'OAS. J'étais donc assez décidé à être bien renseigné sur l'appareil d'Etat. C'est lui qui m'a dit très vite, un ou deux jours après son arrivée : «Monsieur le Premier ministre, il faut que nous nous occupions des services secrets car vous devez éviter de vous faire faire un enfant dans le dos.» Oui, ce sont ses mots : «un enfant dans le dos».

- Edith Cresson. Il faut se rendre compte de ce qu'est l'extraordinaire forteresse des finances. Avec le ministre bien sûr, mais avec toute l'administration qui est autour. Et en ce qui concerne Pierre Bérégovoy, qui était un autodidacte doté de peu de connaissance de la finance et de l'économie, l'administration faisait la loi. Il lui obéissait complètement et, par une sorte d'échange de bons services, cette administration le portait aux nues et considérait que c'était un ministre des Finances formidable. Donc chaque fois que j'ai voulu, moi, faire quelque chose comme par exemple aider les petites et moyennes entreprises qui, en France, de notoriété publique, n'arrivent pas à se développer, chaque fois donc que j'ai voulu faire quelque chose, il n'y avait jamais un sou, pour rien. Et on ne pouvait rien faire.

- Raymond Barre. C'était avant les élections législatives de 1978. Jacques Chirac et moi, enfin le couple Chirac, ma femme et moi, décidons de dîner amicalement ensemble. Chirac était tenté de connaître la cuisine hongroise que ma femme fait bien, et nous avons donc organisé un dîner tout à fait agréable à Matignon. C'était un soir d'été et nous sommes allés ensuite nous promener dans le parc, laissant nos femmes discuter au salon. Chirac me lance alors : «Mon cher Raymond, les élections législatives sont perdues.» Je tente de temporiser : «Ecoutez, il y a encore cinq mois, on ne sait pas ce qui peut se passer... - Elles sont perdues, et mon seul but est de tirer hors du jeu l'épingle du RPR, reprend-il. Alors, parce qu'il faut préparer les législatives, nous allons vous attaquer. Mais je tiens à vous dire que nous n'attaquons pas Raymond Barre, que nous connaissons et dont nous savons ce qu'il a fait depuis le temps du général de Gaulle. Nous attaquons le Premier ministre de M. Valéry Giscard d'Estaing !» Chirac a cette caractéristique d'être très direct.

- Edith Cresson.
Je n'ai pas pu constituer le gouvernement que j'aurais souhaité, puisqu'un certain nombre de ministres m'ont été imposés par le président de la République. François Mitterrand avait une petite liste à côté de lui sur son bureau et il m'énumérait des noms de ministres dont il voulait qu'ils soient dans le gouvernement. Il m'a même dit : «Ca serait bien de prendre une petite beur qui s'appelle Kofi Yamgnane.» En sortant de son bureau, j'ai appris que ce n'était pas une petite beur, mais un homme, et qu'il était d'origine africaine. Il a été très bien, je n'ai pas eu du tout à m'en plaindre.

L'épreuve du pilori
C'est presque inévitable : la cote de popularité finit par baisser, la presse attaque ou se déchaîne et le Premier ministre «devient une proie» (dixit Edith Cresson)

- Alain Juppé. En décembre 1995, j'ai subi des manifestations, une chute spectaculaire dans les sondages, un comble d'impopularité. Tous les matins, mon fils passait à moto pour aller travailler sous une banderole : «Juppé, salaud !» Moi, je me réveillais en entendant les manifestants scander : «Juppé, on aura ta peau !» Pour commencer la journée, c'est stimulant... Mais on prend un bon petit déjeuner et puis on va au boulot. [...]

J'ai peut-être été trop raide dans ma communication, encore que j'aie fait des efforts : j'essayais d'expliquer ce que je faisais. J'allais souvent à la télévision, je voyais souvent des journalistes. Mais cela ne passait pas. J ai une petite explication, mais qui pourrait aggraver mon cas... C'est que, on ne s'en souvient peut-être pas, mais l'essentiel de la presse parisienne était balladurienne. [...] Evidemment, j'ai reçu des tas de conseils. Le président de la République m'a envoyé son conseiller en communication, Jacques Pilhan. Je l'ai écouté, j'ai suivi ses avis, cela n'a pas suffi. J'ai une conviction bien ancrée au fond de moi-même, et mon expérience ne l'a pas modifiée : c'est que vous pouvez faire de la mousse médiatique quand vous n'êtes pas aux commandes. Lorsque vous êtes en campagne, c'est très facile, vous pouvez promettre la terre entière. Quand vous êtes confronté à la décision ou à la réalité et qu'il faut faire avaler une pilule amère, vous avez beau y mettre tous les rubans roses que vous voulez, cela ne passe pas. Je ne comprenais pas toujours très bien, en outre, ce qu'on me conseillait. Il fallait être plus souriant, il fallait parler plus simplement aux gens. Souriant, quand vous parlez du déficit de la Sécurité sociale, ou de la nécessité de réformer les finances publiques : ce n'est pas une rigolade ! [...]

Un jour où c'était particulièrement difficile à Matignon, j'étais dans l'escalier de l'Elysée, après un entretien avec Jacques Chirac. Je venais de quitter son bureau et il m'a lancé : «C'est dur, hein ?» J'ai soupiré : «Oui, c'est dur.» Et le président a souri : «Vous verrez, on est bien mieux ici.»

- François Fillon. Je ne dis pas que je n'attache pas de l'importance à ce que je lis dans les journaux. Mais je ne considère pas que ce soit suffisant pour me faire changer de façon de faire. Quand je lis dans les journaux que le Premier ministre n'existe pas, je ne dis pas que cela ne me fasse pas un peu de peine mais, au fond, je sais que ce n'est pas la réalité. [...] Prenons les tensions entre le président et moi. Parfois les médias ne les voient pas, parfois ils les voient là où elles ne sont pas.

- Pierre Messmer. Un jour, «le Point» titre en couverture : «Messmer doit partir». La couverture avait probablement été téléguidée par Jacques Chaban-Delmas... J'ai alors réagi d'une façon non politique mais technique. J'ai convoqué le propriétaire du «Point» et je lui ai assené : «Vous avez besoin de l'Etat pour entrer, comme vous le souhaitez, à Radio-Luxembourg. Eh bien, vous n'entrerez pas à Radio-Luxembourg. C'est ma réponse.» Et il n'a pas pu entrer. Naturellement, il m'a expliqué qu'il n'y était pour rien, que c'était la faute des journalistes. Mais il m'avait compris et ils n'ont pas récidivé. Ils ont cessé la guerre immédiatement. Vous pouvez prendre les numéros suivants. Parce que je les avais exécutés. Les financiers ne connaissent que l'argent. C'est au portefeuille qu'il faut les toucher. Ils sont sensibles.

La quille
Tout a une fin. Après Matignon, c'est le grand vide, voire la dépression (Dominique de Villepin). Surtout quand ils sont renvoyés sans ménagement.

- Michel Rocard. Quand le président a voulu se débarrasser de moi, il l'a fait à grand coût parce que j'étais encore à 50% d'opinions favorables dans les sondages. Je crois bien avoir été le Premier ministre le plus populaire au moment où ses fonctions ont pris fin.

Un matin, le publicitaire Jacques Séguéla, que je connaissais mal mais qui était un proche de Mitterrand, est interrogé par Jean-Pierre Elkabbach sur les ondes d'Europe 1. Le thème de l'interview ? «Que pensez-vous de la longévité du Premier ministre ?» Et il répond tout de go, en substance : «Tel que c'est parti, ça ne peut pas durer longtemps. - Quand doit-il partir ? - Il ne passera pas l'été.» [...] Le lendemain, il y a conseil des ministres et j'arrive chez le président. [...] Alors très souriant, parce qu'il est affable et très courtois, cet homme - toutes ses conversations sont exquises, sur le plan littéraire notamment -, il précise : «Il faut comprendre, c'est insupportable, ces rumeurs de désaccord entre vous et moi !» Je commence à rigoler franchement : «Monsieur le Président, oui, c'est tout à fait insupportable. Je pense que les conditions pour qu'elles cessent ne sont pas très difficiles à remplir mais elles dépendent plus de vous que de moi.» Il fait alors mine de soupirer : «Oui..., c'est vrai, mais il y a un problème tout de même. Vous avez entendu ce qu'a répondu Jacques Séguéla... On ne peut pas laisser les choses comme ça, il faut donc les régler. [...] Par conséquent, je ne vais pas vous confirmer. Donc vous me donnez votre démission. - Heu... quand ? monsieur le Président ? - Bah, ce matin.» Ah bon ! Il est 9h30 du matin, le conseil des ministres doit avoir lieu à 10 heures. Je l'interroge donc : «Alors, nous prévenons le conseil des ministres ?» Et il a cette réponse stupéfiante et superbe : «Mais non, ça ne le regarde pas !»

- Pierre Mauroy. Quand on quitte Matignon, on a cette impression vraiment très curieuse qu'il faut organiser sa décompression. C'est un choc, ce désoeuvrement... Je n'avais pas envie de rentrer à Lille, la ville dont j'étais le maire, ni même de partir en vacances. En fait, je voulais rester à Paris. Etre à Paris, c'était encore être un peu aux affaires. Cela me protégeait, de rester dans la capitale, de saluer les gens dans la rue. Comme jusque-là j'avais habité Matignon, mes collaborateurs m'ont trouvé un appartement à louer, près du pont de l'Alma. J'ai demandé si je pouvais aller à la piscine du camp militaire de Satory. J'y ai passé tout l'été.

© Albin Michel

 


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