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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 23:31

« Fends le cœur de l’homme, tu y trouveras un soleil. »

Foi en l’Homme, justice, solidarité, respect des autres, liberté de pensée… quelques valeurs que cette presque centenaire a transmises à des centaines de milliers d’enfants de ce monde avec un optimisme incroyable et une chaleur communicative.


Sœur Emmanuelle s’est éteinte dans la nuit du 19 au 20 octobre 2008 dans sa maison de retraite, à Caillan, dans le Var, au sud de la France. Elle aurait atteint 100 ans dans un petit mois, le 16 novembre 2008.

Il est toujours difficile d’évoquer une femme de cette envergure sans écrire des platitudes.


Dans mon Panthéon des femmes exceptionnelles

Je la placerais volontiers sur la même montagne olympienne que Germaine Tillion, Mère Teresa, Geneviève Anthonioz-De Gaulle ou Irena Sendlerowa, celle des grandes dames du XXe siècle qui ont donné un sens à leur existence, et qui l’ont consacrée au service des autres, de ceux qui en ont eu le plus besoin. Qui sont à la fois l’honneur des femmes libres et volontaires et l’honneur des êtres humains tout simplement.


Un début d’existence assez classique

Cette petite dame toute rabougrie mais aux yeux pétillants de vie est née dans une famille plutôt aisée à Bruxelles sous le nom officiel de Madeleine Cinquin.

Elle passe son enfance à Bruxelles, Londres (à cause de la Première guerre mondiale) et Paris. Elle se comporte alors comme une midinette gâtée et capricieuse, aimant s’acheter de beaux vêtements et danser avec de jolis garçons.

Sa mère lui dit même : « Telle que je te connais, tu t’intéresseras moins aux livres qu’aux moustaches ! ».


Religieuse et prof

Elle décide cependant d’entrer au couvent à l’âge de 20 ans. Sa mère n’est pas vraiment d’accord, elle la voyait mariée à une autre famille bourgeoise. Elle avait perdu son père à l’âge de 6 ans sous ses yeux dans la mer du Nord, mais ce n’est pas la disparition de son père qui l’aurait motivée. Et à 22 ans, elle devient Sœur Emmanuelle, de la congrégation Notre-Dame de Sion.

Elle expliquera ainsi sa vocation : « Je voulu, moi, m’appuyer sur ce qui ne me trompera jamais. Jamais ! J’ai choisi Dieu. (…) Je voulais l’Absolu. Et sur Terre, l’homme, quel qu’il soit, ne peut pas vous apporter l’Absolu. ».

Sœur Emmanuelle passe toute sa vie active dans l’enseignement des lettres : dans un lycée d’Istanbul en 1932, puis à Tunis en 1960, puis à Alexandrie en 1965.

En Tunisie, elle tombe amoureuse d’un de ses collègues professeurs qu’elle trouve intelligent, fin et séduisant. Elle réfléchit alors beaucoup durant une nuit : « J’avais choisi Dieu, je ne voulais pas changer de route. Je ne regrette rien. Je suis fière de m’être prise en main. Cela a été un peu difficile, mais on peut y arriver si on a un choix de vie. ».


Beaucoup de compassion pour les plus démunis

Elle est très affectée par les pauvres qu’elles côtoient quotidiennement et essaie de sensibiliser ses élèves issus de familles privilégiées à la condition extrêmement précaires des exclus : « Tant qu’à les former, je vais leur apprendre à regarder vers les autres, à défendre la place de la femme dans la société, à s’occuper des miséreux. ». Elle n’a pas réussi à être affectée auprès des plus démunis par sa congrégation. La Supérieure lui explique qu’elle fera plus pour les pauvres en instruisant les enfants de la classe privilégiée qu’en faisant ce que d’autres pourraient faire à sa place.

Lorsqu’elle arrive à la retraite, en 1971, Sœur Emmanuelle décide de rester en Égypte dont elle se sent attachée. Elle veut d’abord soigner des lépreux au Caire, mais la zone est militarisée, c’est trop difficile d’obtenir les nombreuses autorisations.

Elle décide alors de partager sa vie avec les chiffonniers du Caire dans le bidonville d’Ezbet el-Nakhl, dans la plus grande pauvreté. Un quatre mètres carré aux milieux des puces, des rats et des chiens, à côtoyer la misère de la drogue et de l’alcool, des femmes battues et des enfants saouls.

Elle cherche à améliorer leurs conditions de vie, de santé, d’éducation. Elle se fait rapidement accepter par eux grâce à sa grande ouverture. Elle utilise son énergie à faire construire des écoles, des dispensaires et cherche à favoriser le dialogue entre juifs et musulmans.

Dans les pays difficiles, où règnent la chaleur, la pauvreté et la promiscuité, Sœur Emmanuelle y développe aussi un extraordinaire optimisme : « Vous savez, en Occident, on ne sait plus rire. Là-bas, on riait beaucoup. ».

Cinq ans plus tard, elle fait la rencontre (essentielle) de Sœur Sarah (Sarah Ayoub Ghattas), une sœur supérieure copte francophone d’origine aisée qui la rejoint et accepte de gérer la communauté, ce qui permet à Sœur Emmanuelle de parcourir le monde pour chercher des aides et de professionnaliser ses actions en recherchant des successeurs et en implantant son association (créée en 1980) dans plusieurs pays.


Une retraite très peu inactive

En 1993, alors qu’elle aurait préféré mourir dans son bidonville, Sœur Emmanuelle doit quitter l’Égypte (l’obéissance est l’un des vœux qui peut peser le plus chez les âmes indépendantes) et se retire en France où elle continue ses actions d’aide aux plus défavorisés (notamment les sans-papiers et les sans-abris) et d’encouragement à l’engagement des bénévoles pour développer cette aide. Elle passe beaucoup de temps à la prière et à la méditation. Sœur Sarah continuera à s’occuper des chiffonniers du Caire.

Parallèlement aux conférences et rencontres qu’elle fait, Sœur Emmanuelle rédige quelques bouquins pour expliquer son engagement et sa foi. Et surtout, pour aider ses actions de solidarité. Elle intervient dans les médias qui en font un peu l’alter ego féminin de l’abbé Pierre.

Selon Frédérique Neau-Dufour dans sa biographie de Geneviève Anthonioz-De Gaulle, Sœur Emmanuelle aurait même convaincu Jacques Chirac en 1995 de baser sa campagne présidentielle sur la fracture sociale (un thème cher également à Philippe Séguin).


Reconnaissance des hommes

La République française a "largement" décoré cette femme exceptionnelle avec la Légion d’honneur, devenant commandeur le 1er janvier 2002 (des mains de Jacques Chirac qu’elle tutoyait comme tous ses autres interlocuteurs, car en arabe, tout le monde se dit toujours "tu") puis grand officier le 31 janvier 2008 (des mains de Nicolas Sarkozy).

Mais pour elle, ces honneurs ne devaient pas valoir pas grand chose comparés au sourire d’un enfant qu’elle aurait croisé.

Sœur Emmanuelle, c’était une dame qui ne regardait pas les titres pour s’adresser à une personne, qui considérait tout le monde égal, avec la même dignité.

Elle a compris très vite (comme d’autres "religieux médiatiques" tels que Mgr Jacques Gaillot ou l’abbé Pierre) que les médias étaient une caisse de résonance formidable et le revers de la médaille : « L’orgueil se glisse partout. J’ai beau être une religieuse, quand on parle de moi, ça me fait plaisir. ».

Jean-Marie Cavada, Patrick Poivre d’Arvor, Michel Drucker, Bernard Pivot… tous les grands présentateurs l’ont invités à partir de 1990 sur les plateaux de télévision.

Jacques Delors a avoué avoir été très impressionné par la religieuse, Danièle Mitterrand et Charles Pasqua ont été sous le charme et un autre interlocuteur expliqua : « Elle vous secoue, vous charme et vous cannibalise. ».

Sœur Emmanuelle analysait les conséquences de sa médiatisation ainsi : « Je me suis calmée peu à peu. Je dis bien : peu à peu. Pas en un jour. L’orgueil aussi. Depuis des années, quelque chose de terrible m’est arrivé : je suis devenue médiatique. Pour servir les autres, j’ai brassé des millions, parcouru la planète, rencontré ceux que l’on appelle les plus grands, les plus puissants et les plus célèbres en tout cas. Cela m’a donné un sentiment grisant. Pourtant, aujourd’hui, j’en mesure les limites. ».


Une religieuse très libre et pragmatique

Elle était d’une grande gentillesse, mais elle n’était pas forcément consensuelle. Capable de dire les choses parfois crûment, elle avait avant tout un sens humain hors du commun et un esprit très pragmatique. Elle n’a jamais cherché à faire évoluer les choses d’en haut, mais d’en bas. Elle était capable de secouer les gens par ses paroles. Adepte du fameux "Aide-toi et le ciel t’aidera !".

Son esprit d’indépendance, elle l’aurait trouvé dans la mort de son père et quelques jours après, dans la crainte de voir sa mère mourir également lors de la traversée de la Manche pour fuir les Allemands en décembre 1914 : « Je crois qu’à partir de ce moment s’est développé en moi un grand esprit d’indépendance : l’hypothèse de me retrouver seule, vous comprenez ? ».

Tout en étant très engagée religieusement, Sœur Emmanuelle était un "soldat" du terrain, qui voyait les problèmes concrètement. Elle avait observé qu’il existait beaucoup de prêtres mariés en Orient et que cela ne gênait personne, sauf qu’ils arrivaient parfois en retard à la messe !

Sœur Emmanuelle aimait beaucoup raconter à ses interlocuteurs qu’elle avait écrit une belle lettre au pape Jean-Paul II qu’elle admirait beaucoup pour lui expliquer qu’il était nécessaire de distribuer la pilule contraceptive et le stérilet au Caire, car elle voyait beaucoup de petites filles mariées dès l’âge de 11 ans (pour la dot), et qu’elles faisaient des enfants très tôt et très nombreux, à forte mortalité (plus de la moitié), et qu’il fallait stopper cela.

Elle n’avait jamais reçu de réponse de la part du pape mais « je sais qu’il a reçu ma lettre, parce que je la lui ai fait apporter par un intermédiaire qui le connaissait très bien. » [ma supposition personnelle : Jacques Delors ?]. Ce qui lui fit conclure ainsi : « S’il ne me répond pas, c’est qu’il ne peut pas, que sa fonction l’en empêche. Mais en ne condamnant pas, il approuve. ».


Rebelle et révolutionnaire

Son franc-parler pouvait choquer comme lorsqu’elle racontait, à propos d’un charter de retour des Philippines rempli de notables venus abuser d’enfants : « Si j’avais eu une bombe à ma disposition, j’aurais, comme les kamikazes, fait sauter l’avion ! ».

Ou alors : « Un jour, à Genève, j’ai dit devant une assemblée très convenable : si je ne trouve pas 30 000 dollars, il ne me restera plus qu’à faire un hold-up. Alors là, j’ai eu du succès et j’ai eu les 30 000 dollars. ».

Elle détestait ces bons chrétiens qui ne faisaient rien pour les pauvres : « Qu’un homme soit riche et égoïste, c’est son affaire. Mais qu’il ose se dire chrétien et s’achète une bonne conscience en allant à la messe, cela je ne le supporte pas. Et je gueule ! Qu’on relise donc saint Matthieu ! C’est révolutionnaire, saint Matthieu ! J’ai eu faim, soif, froid et tu es venu vers moi… Ce n’est pas une question de messe, mais une question d’entraide et d’amour des autres. ».

La révolution, elle aurait voulu la faire si elle avait été plus jeune et elle l’avait encouragée : « Je sais bien que je ne fais que colmater des brèches sans ébranler l’injustice sur laquelle est bâti le monde. Mais je compte sur les jeunes. Je leur dis : ayez des diplômes, maîtrisez plusieurs langues et infiltres-vous dans les sociétés et organisations internationales. C’est vous qui pourrez insuffler d’autres valeurs, influencer les gouvernants. Ah ! Si j’avais été plus jeune, j’aurais moi-même rencontré les présidents de pays producteurs de coton pour les inciter à s’entendre sur son cours, scandaleusement bas ! ».


L’islam et le foulard

Sœur Emmanuel considérait l’islam comme une religion non violente : « Par essence, le musulman n’est ni un violent, ni un fanatique. J’en au connu des milliers. Seulement, chaque homme, surtout jeune, est enclin à libérer ses instincts primaires. ».

Elle se gardait d’ailleurs bien de faire du prosélytisme et d’essayer de convertir des musulmans : « Cela n’est vraiment pas un service à rendre en terre d’islam ! Ce serait comme arracher un arbre à sa terre, les couper de leur milieu, peut-être les condamner à mort. ».

Et elle était contre l’interdiction du foulard à l’école : « N’est-il pas essentiel de respecter celui qui pense autrement ? Si aujourd’hui j’étais chrétienne à l’école, je porterais un voile uniquement par instinct de liberté. ».


Pas la peur de mourir, mais celle de souffrir

Dans "L’Express", Jacques Duquesne qui a interviewé Sœur Emmanuelle pour un livre d’entretiens prévu pour ses 100 ans affirme qu’elle avait surtout peur de l’agonie : « Elle est morte sans souffrir, comme elle le souhaitait. Elle a été exaucée. ».

En regardant sa vie si intense, Sœur Emmanuelle se réfugiait dans l’humilité : « J’aurais pu mieux faire, j’aurais dû mieux faire ! Mais j’ai fait ce que mon cœur et Dieu me dictaient ! ».

Car ce qui était essentiel à ses yeux, c’est que ces soixante-dix mille enfants dans le monde dont elle avait la charge, ils puissent bénéficier d’autres Sœur Emmanuelle, d’autres mères pour les soulager de la misère et de la pauvreté.


« Je sens maintenant ma barque s’éloigner peu à peu du rivage »

Sœur Emmanuelle voulait délivrait ce message : « J’ai eu une vie heureuse. Je ne peux que répéter qu’il faut donner aux autres optimisme, volonté et amour. (…) Sans partage, sans solidarité, on ne peut pas faire progresser l’humanité, il faut donc s’acharner. ».


Et pour elle, ce qu’elle avait vécu dans son bidonville, c’était un peu comme ce que pourrait être le paradis qu’elle vient maintenant de rejoindre : « La joie régnait, une joie profonde, qui tenait à la solidarité. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 octobre 2008)


Pour aller plus loin :

Sœur Emmanuelle par elle-même (L’Express, 14 août 2008).

Articles du Monde et de L’Express sur Sœur Emmanuelle (20 octobre 2008).

Vidéo sur la religieuse.


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