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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 10:45

(dépêches)

La fureur de vivre de Sœur Emmanuelle

LEMONDE.FR | 20.10.08 | 10h27  •  Mis à jour le 20.10.08 | 10h36

La vieille religieuse se cale bien droit sur sa chaise, ferme les yeux quelques secondes. « Si j'avais vingt ans aujourd'hui ?... Eh bien, je crois que je ferais beaucoup de bêtises. Je n'aurais de cesse de multiplier les expériences, j'aurais envie de goûter aux fruits les plus interdits. Je me laisserais étourdir dans un tourbillon de plaisirs. » Les jeunes gens sages réunis autour d'elle dans l'aumônerie de Notre-Dame de Lorette paraissent stupéfaits. Allons, Sœur Emmanuelle, pas vous ! Mais la sœur continue avec conviction. « Oui, oui, je me connais ! Je me ferais embrasser par Jean et... [faussement inquiète] y a-t-il un Jean parmi vous ? » Tous les regards convergent vers l'aumônier assis près d'elle qui lève un doigt timide. Eclat de rire général. « Allons bon ! reprend la sœur. Eh bien, disons par Isidore, François, Luc, et qui sais-je ? J'étais très attirée par les garçons. Peut-être aussi, serais-je entraînée dans la violence et sans doute tomberais-je dans la drogue. Ce qui est presque sûr, c'est que je serais malheureuse, comme beaucoup de jeunes aujourd'hui, totalement privés de repères... » « Rebelle », confesse-t-elle. Depuis l'enfance. « Un fleuve en ébullition ! » Un fleuve qui pouvait déborder. « J'étais à la recherche du bonheur, en quête d'absolu. Et pour cela excusez-moi, les garçons ! un homme, c'est petit ! Un homme ne m'aurait pas suffi. Je voulais quelque chose de plus grand, de plus exaltant. J'ai choisi Dieu, rien de moins ! »

Ses parents l'avaient appelée Madeleine, un joli nom de pécheresse pour cette petite chipie « insupportable et coléreuse » qui leur était née à Bruxelles, le 16 novembre 1908. Le père, Jules Cinquin, était français et avait exporté en Belgique l'entreprise familiale de lingerie ; la mère, Berthe, était belge, la gouvernante des trois enfants, britannique. Un cocon très tendre. Madeleine n'a pas encore six ans quand Jules Cinquin se noie sur une plage du Nord. On est en 1914. Les Cinquin fuient la guerre. A leur retour à Bruxelles, Madeleine l'indomptable ne s'est pas assagie. Ses professeurs redoutent son insolence, ses camarades raffolent de ses pitreries. Pourtant, la voilà prise, sous l'effet d'un beau livre d'images, d'une aspiration romantique : devenir « missionnaire » et « martyre » en Afrique. Peut-être même « sainte », songe-t-elle, en rêvant d'un vitrail à son image... Son frère et sa soeur en font des gorges chaudes. Madeleine la chahuteuse n'a vraiment rien d'une icône. Une icône ne fumerait pas en cachette, ne se dissiperait pas, ne s'enticherait ni des bibis ni des robes en taffetas. Madeleine, devenue une jeune fille, montre, il est vrai, une grande piété et va chaque matin à la messe. Mais Mme Cinquin se méfie des coups de tête de sa fille et l'empêche de s'inscrire à l'université. « Telle que je te connais, tu t'intéresseras moins aux livres qu'aux moustaches ! » Madeleine n'aura droit qu'aux cours du soir de l'Institut Saint-Louis (philo et théologie). En attendant un mariage bourgeois. « Je voulais de l'intense et rien ne me satisfaisait. La danse, les sorties, les toilettes qui m'attiraient tellement avaient vite un goût de dérisoire. Alors. j'ai dit oui à Dieu ! » A vingt-deux ans, Madeleine devient Sœur Emmanuelle. « Un beau nom ! En hébreu, il veut dire : Dieu avec nous. »

Pendant quarante ans, et conformément à la tradition d'éducatrices des religieuses de Notre-Dame de Sion, Sœur Emmanuelle exercera une activité d'enseignante. En Turquie, vingt-huit ans ; en Tunisie, cinq ans ; en Egypte, huit ans. Elle voulait s'occuper des enfants, on lui en confie donc. Mais elle voulait aussi vivre parmi les pauvres, servir d'abord les plus démunis et n'y parviendra pas. Telle n'est pas la vocation de sa congrégation, dont les écoles accueillent essentiellement des élèves issus des classes les plus riches du pays. Erreur d'aiguillage. Par deux fois, elle tentera de quitter l'ordre pour intégrer une congrégation plus proche de la rue et des pauvres.

Ce n'est qu'à soixante-deux ans, à l'heure de la retraite, qu'elle va réaliser son rêve. On lui parle des chiffonniers vivant à la périphérie du Caire et elle a le coup de foudre. On la prévient : le bidonville est un repère de voleurs, de trafiquants et d'assassins. On y vit sans eau ni électricité, dans des baraquements enfouis sous les ordures, avec les rats, les cochons, les chiens sauvages. Elle exulte. « J'étais comme un oiseau qui, après quarante ans, volait enfin là où ses ailes avaient toujours voulu le porter. » Une cabane à chèvres de quatre mètres carrés sera sa nouvelle demeure.

Au bout d'un an, radieuse, elle a rendu visite aux quatre mille habitants du bidonville. Elle s'est heurtée à la drogue et à l'alcool rouge qui rendent les hommes fous, à la surnatalité qui asservit les jeunes femmes, enceintes tous les dix mois, au tétanos qui tue dans leur première année quatre bébés sur dix. Et comme elle n'est pas « une contemplative » mais « une femme d'action », elle s'est mise au travail pour changer la situation. Il lui faut une école, un terrain de jeu, un dispensaire, un atelier de couture... Et même, imaginera-t-elle plus tard, une usine de compost capable de transformer en engrais les ordures collectées par les chiffonniers. Elle s'envole pour l'Europe collecter de l'argent.

Genève se souvient encore de son premier passage. « Si je ne trouve pas 30 000 dollars, je ferai un hold-up ! » s'écrie-t-elle devant des sympathisants ahuris. Son allant, son sourire, sa voix un peu haut perchée bouleversent ses auditoires. « Elle vous secoue, vous charme et vous cannibalise », explique Michèle Blimer, qui l'entendit un jour à la radio et alla la rejoindre au Caire. Gourou ? Non, se récrient ses amis. « Simplement, son discours fait teinter quelque chose d'enfoui à l'intérieur de soi », dit une jeune sous-préfète, aujourd'hui très active dans l'Association des amis de Soeur Emmanuelle (ASMAE, 15, rue Chapon, dans le 3e arrondissement de Paris). « Oui, elle m'impressionne », confie Jacques Delors, auprès duquel elle a un jour demandé de l'aide et qui continue de la soutenir.

Le ton de la religieuse, pourtant, est parfois rude. Elle épingle le confort et l'orgueil d'une Eglise qu'elle aimerait plus humble et plus proche de la rue. « Croyez-vous que l'apôtre Pierre portait une telle tenue ? » a-t-elle récemment demandé à Mr Lustiger venu, en habit noir et boutons rouges, honorer une cérémonie où Jacques Chirac la décorait. Elle critique les bourgeois étriqués, assis sur leur fortune. « Qu'un homme soit riche et égoïste, c'est son affaire. Mais qu'il ose se dire chrétien et s'achète une bonne conscience en allant à la messe, cela je ne supporte pas. Et je gueule ! Qu'on relise donc saint Matthieu ! C'est révolutionnaire, saint Matthieu ! J'ai eu faim, soif, froid et tu es venu vers moi... Ce n'est pas une question de messe, mais une question d'entraide et d'amour pour les autres. » Et on l'écoute, en France, où elle commence à se former un fameux réseau d'« amis », en Europe aussi ; plus tard en Amérique. Chacune de ses prestations à la radio et à la télévision secoue l'opinion et fait affluer des milliers de chèques à son association.

Quand elle retourne au Caire vivre « chiffonnière avec les chiffonniers », c'est pour construire, organiser, ouvrir des chantiers. Celui du centre médico-social Salam par exemple, que viendra inaugurer en 1980 la femme du président Sadate et qui changera la vie de milliers de gens. Et puis d'autres installations dans d'autres bidonvilles effroyables, où elle s'installe successivement. Sœur Sara, une jeune religieuse copte, vient l'y rejoindre. Elle reprendra le flambeau.

Elle se bat contre la misère, contre l'analphabétisme, contre le mépris dans lequel sont tenus les chiffonniers. Préoccupée par le sort des femmes, mariées à douze ans, battues, épuisées par les maternités, elle travaille sur les méthodes de contraception et écrit personnellement au pape pour lui expliquer l'importance de distribuer en Egypte pilule et stérilet. Le Saint Père ne lui répond pas. Elle « comprend » sa discrétion, ne revendique aucune croisade, mais confie le dossier à des médecins coptes. Elle donne régulièrement des nouvelles à ses amis européens, lesquels, chaque fois, répondent à son appel, qu'ils aient ou non un engagement religieux. Ce n'est en aucun cas le problème de Soeur Emmanuelle. « C'est une vraie œcuméniste », dit d'elle Danielle Mitterrand qui, « laïque forcenée », s'étonne toujours de la relation amicale et complice qu'elle entretient avec la sœur. « Elle est habitée par sa foi, mais elle est pour moi avant tout le symbole de tous ceux qui aiment l'humanité et refusent l'injustice des plus démunis. » Sœur Emmanuelle ne fait pas de prosélytisme. Elle trouve de la « lumière » dans toutes les religions, porte, tatouée à son poignet, la petite croix des coptes et a toujours refusé, même à leur demande, de convertir des musulmans. « Cela n'est vraiment pas un service à rendre en terre d'islam ! Ce serait comme arracher un arbre à sa terre, les couper de leur milieu, peut-être les condamner à mort. »

En 1985, elle s'envole pour Khartoum en apprenant le drame de centaines de milliers d'enfants, victimes de la famine et de la guerre. « Je vais avoir soixante-dix-sept ans, la dernière année pour lire Tintin, profitons de ma jeunesse ! » écrit-elle à ses amis. Le désastre la bouleverse. Des enfants s'aggripent à elle, d'autres meurent dans ses bras. Elle repart en croisade. « Infatigable ! dit avec admiration Bernard Kouchner, qui la rencontre dans l'avion Khartoum-Le Caire. C'est un shaker qui vous malmène en permanence ! Mais penchée sur les enfants, avec son petit fichu, ses vieilles baskets et ses lunettes, c'est fou ce qu'elle était belle ! »

Le Soudan, le Liban, les Philippines, le Sénégal, Haïti. Partout où des enfants sont en danger, Sœur Emmanuelle intervient et s'allie à des partenaires sur place. Elle demeure réaliste. « Je sais bien que je ne fais que colmater des brèches sans ébranler l'injustice sur laquelle est bâti le monde. Mais je compte sur les jeunes. Je leur dis : ayez des diplômes, maîtrisez plusieurs langues et infiltrez-vous dans les sociétés et organisations internationales. C'est vous qui pourrez insuffler d'autres valeurs, influencer les gouvernants. Ah ! Si j'avais été plus jeune, j'aurais moi-même rencontré les présidents de pays producteurs de coton pour les inciter à s'entendre sur son cours, scandaleusement bas ! »

On la dit révolutionnaire. Elle répond « révoltée ». On l'a située à gauche. Elle sourit : « Voyons, je suis ignare en politique ! » La droite, la gauche, elle s'y perd, fait des gaffes et regrette d'avoir désolé de nombreux amis en déclarant un jour que les gens de droite ne l'avaient jamais aidée. « Je voulais parler des gouvernements de droite », corrige-t-elle en plaidant l'indulgence. « On oublie toujours que j'ai passé plus de soixante ans hors de France. »

C'est en Egypte, tout près de ses chiffonniers, qu'elle espérait s'éteindre. Ses supérieures en ont décidé autrement, en l'appelant à la retraite dans un couvent de l'arrière-pays varois. Sœur Emmanuelle a résisté, grappillé trois ans, avant de se rendre à leurs arguments et opté pour « une vie de silence et de sérénité ». Enfin... quand les activités de son association ne l'appellent pas à Paris ou ailleurs. Dans ce cas, munie d'une autorisation, Sœur Emmanuelle rechausse ses grosses baskets, saisit son balluchon et entame avec entrain un marathon de rencontres, intarissable sur l'aide à cinquante mille enfants que fournit son association et assoiffée de contacts : enfants, prisonniers, prostituées... « Le paradis, c'est les autres ! » s'exclame-t-elle toujours joyeusement. « Et comme elle a raison ! commentait il y a peu Charles Pasqua, sous le charme. On ne fait rien de bon sans la foi ni l'amour des autres. Ce sont des moteurs essentiels quand on entre en politique. Si l'on n'éprouve pas d'amour pour les autres, si l'on ne souhaite pas servir, autant aller dans les douanes ou à la Sécu ! ». Sœur Emmanuelle venait juste de citer son vers favori : « Fends le coeur de l'homme, tu y trouveras un soleil. »

Annick Cojean
Article paru dans l'édition du 21.10.2008


Nécrologie
Sœur Emmanuelle : mort d'une icône médiatique

LE MONDE | 20.10.08 | 10h39  •  Mis à jour le 20.10.08 | 14h23

L'histoire pourrait commencer par un tableau romantique. Une scène digne du film Titanic. Une jolie jeune fille aux yeux bleus est accoudée au bastingage d'un bateau, qui traverse la Manche et emporte ses rêves. Elle fume la cigarette, par défi aux conventions de sa famille de la bonne bourgeoisie belge. Un jeune homme blond l'aborde. Un bel Allemand. Il engage la conversation.

 "Où vous rendez-vous comme ça, Mademoiselle?
– Au couvent, Monsieur.
– Avec ces yeux-là? – Je ne les laisserai pas à la porte.
– Vous n'aimez pas l'aventure?
– Mais c'est pourquoi j'entre au couvent…"

Ce jour-là, la future Sœur Emmanuelle renonce à un mari et à une famille. Comme un saut dans le vide, un pari pascalien. Quarante-cinq ans plus tard, dans son premier livre, Chiffonnière avec les chiffonniers (1977), elle a ce cri du cœur : "Même si sur ma tombe ne croissent que des pissenlits et que mon âme s'anéantit avec celle de mon chat, eh bien! oui, cela valait la peine de laisser mon bel Allemand et… quelques autres." Puis, en fille obéissante de l'Eglise, elle ajoute aussitôt : "Attention, je n'ai pas une âme de chat. Je crois dur comme fer à la résurrection des morts et à la vie éternelle. Amen."

FRANC-PARLER

C'est peut-être le trait qui plaisait le plus, au premier abord, chez Sœur Emmanuelle : son franc-parler. Son côté "vieille nonne indigne", comme l'avait qualifiée avec humour le quotidien Libération. Tandis que certains n'hésitaient pas à la canoniser de son vivant, en la désignant comme "la sainte du Caire", elle ne cachait aucune de ses faiblesses : oui, elle avait eu des doutes, elle adorait les belles fourrures, les chapeaux, le chocolat noir et la glace à la vanille… Au plus fort de sa notoriété médiatique, elle faisait cet aveu : "L'orgueil se glisse partout. J'ai beau être une religieuse, quand on parle de moi, ça me fait plaisir."

Madeleine Cinquin est née à Bruxelles, le 16 novembre 1908, d'un père français et d'une mère belge. Sa famille, aisée, a fait fortune dans la lingerie fine. Elle est la seconde fille de trois enfants. Un choc vient bouleverser son enfance heureuse. En septembre 1914, alors qu'elle n'a pas six ans, son père se noie sous ses yeux, à Ostende. Il nage au milieu des vagues, il sourit, il fait signe à sa fille sur la plage. Soudain, il disparaît sous l'écume.

A plusieurs reprises, la religieuse a affirmé que ce traumatisme avait été à l'origine de son destin. Elle en a conservé un sentiment aigu de la précarité des choses : "Une petite fille a soudain compris, un dimanche matin, qu'on ne peut s'accrocher à l'écume, confiait-elle en 2000 à un journaliste de Var Matin. Dans l'inconscient, ma vocation date de là. J'ai cherché l'absolu, pas l'éphémère." L'absolu, la jeune fille qui vogue cheveux au vent sur le bateau va donc le trouver dans la vie religieuse. Sa décision est prise : en 1929, elle entre chez les religieuses de Notre-Dame de Sion. Une congrégation créée 1843 par Théodore Ratisbonne, qui gère plusieurs établissements prestigieux d'enseignement en français, sur le pourtour méditerranéen. La future chiffonnière est professeur à Istanbul, à Tunis, et enfin à Alexandrie. En tout, elle consacre quarante ans à l'éducation des jeunes filles des classes aisées. Elle qui, enfant, rêvait de mourir martyre ou de servir les pauvres…

Mais l'heure de la retraite arrive. A 62 ans, avec la permission de ses supérieures, celle que ses élèves appelaient Mère Emmanuelle débarque au Caire. Elle veut servir les lépreux. Par soif de radicalité. Le lazaret est situé en zone militarisée. Il faut demander l'autorisation au ministère de la santé, au ministère des affaires étrangères, et sans doute aussi au ministère de la guerre. Trop compliqué. Un jeune secrétaire de la nonciature lui suggère le bidonville des chiffonniers. Elle y va. Elle s'y trouve bien. Elle installe ses pénates dans une cabane à chèvres en tôle. Et c'est ainsi qu'en 1971, Mère Emmanuelle devient Sœur Emmanuelle, la religieuse des chiffonniers du Caire.

LÉGENDE

Le reste appartient déjà à la légende. Une suite de fioretti racontés par Sœur Emmanuelle dans ses nombreux livres. Les nuits avec les puces. Les rats qui courent entre ses jambes. Les femmes battues comme plâtre. Les gamins éméchés de mauvais alcool qui s'entretuent au couteau. Mais aussi l'alphabétisation des enfants, la fierté retrouvée des parents. Les jeunes qu'elle emmène voir le Nil, pour la première fois, et qui s'exclament : "El Bahr, El Bahr!" (la mer, la mer!), pareils aux soldats de l'Anabase, qui criaient "Thalassa!".

A Matareya, la sœur courage ouvre un dispensaire, un jardin d'enfant et un centre d'alphabétisation. Si les coptes, venus de Haute-Egypte, sont majoritaires, elle intervient aussi auprès des musulmans et s'efforce de rapprocher les deux communautés. Sa ligne de conduite est claire : pas de prosélytisme envers les musulmans, mais un effort de compréhension réciproque. Sur la porte de sa cabane, elle accroche une croix et un croissant, et la devise "Dieu est amour".

Sœur Emmanuelle s'installe ensuite à Mokattam, le plus grand des bidonvilles du pays. Son association, Les Amis de Sœur Emmanuelle, est chargée de collecter des fonds. La religieuse donne de sa personne et parcourt le monde, pour éveiller les consciences. Plusieurs fois, elle a raconté cet épisode devenu célèbre : "Un jour, à Genève, j'ai dit devant une assemblée très convenable : si je ne trouve pas 30000 dollars, il ne me restera plus qu'à faire un hold-up. Alors là, j'ai eu du succès et j'ai eu les 30000 dollars." Grâce aux dons collectés, elle parvient à mettre sur pied une usine de compost destinée recycler les déchets.

PLATEAUX TÉLÉ

La renommée de Sœur Emmanuelle se répand dans les salles de rédaction. En 1990, elle est invitée par Jean-Marie Cavada à "La Marche du siècle". A partir de cette date, elle est régulièrement présente sur les plateaux télé. Avec l'uniforme qu'elle s'est inventé et sous lequel elle passe à la postérité : blouse grise, fichu du même ton et baskets noires.

Ce petit bout de femme exerce une véritable fascination sur les journalistes et animateurs, qu'ils soient croyants ou non : Cavada, Poivre d'Arvor, Drucker, Pivot, tous succombent au charme de la petite bonne sœur en gris, qui les tutoie et leur donne du "mon petit Patrick" ou "mon cher Jean-Marie". A l'écran, elle laisse éclater son enthousiasme et son bonheur de vivre, qu'elle traduit par l'expression arabe "yalla!" (en avant).

"Respecter celui qui pense autrement" Elle égrène aussi quelques-unes de ses maximes fortes : "Contrairement à ce qu'a écrit Jean-Paul Sartre, les autres, ce n'est pas l'enfer. C'est le paradis pour peu qu'il y ait de l'amour. J'ai passé vingt ans de paradis au milieu de mes chiffonniers." Elle a fait sienne la devise de Marc-Aurèle : "L'obstacle est matière à action." Elle devient célèbre pour ses coups de colère par médias interposés, contre la bourgeoisie, les "magouilles" de la politique ou les ventes d'armes.

Sœur Emmanuelle ne fait pas mystère de ses positions hétérodoxes en matière de morale. Elle affirme haut et fort son admiration pour le pape Jean Paul II. Mais, dans ses dispensaires, elle fait distribuer la pilule aux jeunes femmes épuisées par les maternités. Elle évite de "dire publiquement autre chose que ce que dit l'Eglise", précise-t-elle. Ce qui ne l'empêche pas d'avouer tranquillement qu'elle est favorable au mariage des prêtres… Elle défend la vie religieuse, et ses trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Mais elle n'en cache pas les difficultés. Elle raconte l'amour éprouvé pour un collègue professeur, "un homme très intelligent, très fin, très bien, avec lequel je parlais souvent littérature, philosophie". Après une nuit de doute, qui avait failli faire vaciller sa vocation, elle avait renoncé à cette passion. Des années plus tard, à l'occasion de ses cinquante ans de vie religieuse, elle a reçu une lettre de ce professeur : "Eh bien, c'est drôle, en reconnaissant son écriture sur l'enveloppe, mon vieux cœur de 70 ans a fait "crunch"!"

LIBERTÉ DE TON

Est-ce pour cette liberté de ton que les supérieures de Sœur Emmanuelle lui demandent instamment de rentrer en France, officiellement pour "se reposer"? En 1993, elle décide d'obtempérer et quitte l'Egypte. Elle confie son œuvre à une religieuse copte, Sœur Sara. Sœur Emmanuelle prend ses quartiers dans une maison de retraite pour religieuses, dans le Var. Ce départ lui coûte. A plusieurs reprises, elle répète qu'elle aurait aimé "mourir avec [ses] chiffonniers". Elle veut devenir "orante", dit-elle, une "sœur universelle" unie par la prière aux pauvres du monde entier. C'est promis, elle ne s'exprimera plus dans les médias… Mais la vieille dame ne tient pas en place. Elle découvre ce qu'elle appelle "la détresse spirituelle et morale" de ses contemporains. Elle veut témoigner, par des conférences et des interventions télévisuelles. Comme ces vieux acteurs, elle annonce régulièrement "sa retraite", "son silence", sa dernière intervention. Puis, elle revient sur le devant de la scène, à l'occasion d'un livre ou pour collecter de l'argent.

Elle s'excuse de tutoyer tout le monde, y compris le président de la République, Jacques Chirac : "En arabe, tout le monde se dit tu …" En janvier 2002, elle est nommée commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur.

FOI EN L'HOMME

Souvent, les journalistes l'interrogent sur l'islam et l'islamisme : "Par essence, le musulman n'est ni un violent, ni un fanatique, assure-t-elle. J'en ai connu des milliers. Seulement chaque homme, surtout jeune, est enclin à libérer ses instincts primaires." Elle n'est pas favorable à l'interdiction du foulard à l'école : "N'est-il pas essentiel de respecter celui qui pense autrement? Si aujourd'hui j'étais chrétienne à l'école, je porterais un voile uniquement par instinct de liberté." Il suffit de peu de chose pour faire bouillir le sang de la rebelle qui coule dans ses veines.

Un jour, de retour des Philippines, elle découvre que le charter dans lequel elle se trouve est fréquenté par des personnes distinguées venues abuser d'enfants : "Si j'avais eu une bombe à ma disposition, j'aurais, comme les kamikazes, fait sauter l'avion!" Bon gré mal gré, Sœur Emmanuelle était devenue une icône médiatique. Messagère des pauvres en prime time, dispensatrice d'une indéboulonnable foi en l'homme, qui convenait aussi bien à ceux qui croyaient au Ciel qu'aux autres.

La chiffonnière du Caire n'avait pas d'âge. La célébrité lui était venue sur le tard, à l'âge de la retraite. Les Français avaient l'impression d'avoir toujours connu ce visage sillonné de longues rides, cette mèche blanche caché sous le fichu gris et cette voix à la fois fluette et tranchante. Dans l'imaginaire collectif, elle était devenue notre Mère Teresa nationale. L'une de ces figures tutélaires, comme l'histoire de notre pays les affectionne. On songe aux vers de Péguy sur sainte Geneviève, patronne de Paris :
"Et les durs villageois
[et les durs paysans,
La regardant vieillir
[l'avait crue éternelle."

Xavier Ternisien

16 novembre 1908 Naissance à Bruxelles
1929 Entrée chez les religieuses de Notre-Dame de Sion
1971 Mère Emmanuelle devient Sœur Emmanuelle, la religieuse des chiffonniers du Caire
1990 Invitée par Jean-Marie Cavada à "La Marche du Siècle"
1993 Quitte l'Egypte et s'installe dans une maison de retraite pour religieuses, dans le Var Janvier
2002 Commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur.
20 octobre 2008 Mort à 99 ans à Callian (Var)



Disparition

Jacques Duquesne: "Soeur Emmanuelle est morte sans souffrir, comme elle le souhaitait"

Par Eric Mettout, mis à jour le 20/10/2008 11:29:40 - publié le 20/10/2008 11:01

Au mois d'août dernier, Jacques Duquesne a co-signé, avec Annabelle Cayrol, J'ai Cent ans et je voudrais vous dire, un livre d'entretien avec Soeur Emmanuelle. Un esprit libre, se souvient-il.

Vous avez rencontré Soeur Emmanuelle il y a quelques mois, pour un livre d'entretien. Elle redoutait la mort?

Elle m'a dit un jour: "A cent ans, tout le monde me parle de ma mort. Mais ce qui me fait peur, c'est l'agonie. Je ne veux pas de l'agonie". Elle est morte sans souffrir, comme elle le souhaitait. Elle a été exaucée.

A près de cent ans, Soeur Emmanuelle était d'une vivacité étonnante. Elle tutoyait tout le monde, pouvait passer des après-midi entières à discuter.

En quoi a-t-elle marqué l'histoire de l'action humanitaire?

Son affaire à elle, c'était les enfants. Dès qu'elle a eu vingt ans, alors qu'elle venait d'un milieu bourgeois et aisé, elle a décidé de s'occuper des enfants. Son ordre l'a envoyé à Istanbul, où elle a d'abord oeuvré dans un quartier pauvre. Mais elle était très bonne enseignante et on l'a chargée de l'éducations des jeunes filles d'un quartier huppé. Elle a obéi, mais elle a fait en sorte de mettre son travail en conformité avec ce à quoi elle croyait: "Tant qu'à les former, s'est-elle dit, je vais leur appprendre à regarder vers les autres, à défendre la place de la femme dans la société, à s'occuper des miséreux".

Elle est restée à Istanbul, auprès de ces jeunes filles, jusqu'à 60 ans, et l'âge de la retraite - qu'elle a refusée. Elle est partie au Caire, où elle a vécu au milieu du bidonville des chiffonniers. C'était une vie dure, imaginez, la chaleur, les maladies, la promiscuité, à 60 ans. Pourtant, elle parlait de rapprochement, de convivialité. "Vous savez, me disait-elle, en Occident on ne sait plus rire. Là-bas, on riait beaucoup."

Sa mort va-t-elle avoir des conséquences?

Elle craignait beaucoup pour l'avenir de son association (l'Asmae, l'Association Soeur Emmanuelle) après sa mort. Qu'elle ne reçoive plus l'argent dont elle a besoin pour fonctionner. Déjà, depuis deux ans qu'elle apparaissait moins dans les médias, elle s'était rendu compte que les dons se faisaient moins nombreux. C'est en partie pour cela qu'elle avait décidé de faire ce livre avec nous.

Que représentait-elle pour l'église catholique?

Elle était libre - et ils ne sont pas si nombreux en ce moment! Elle expliquait qu'en Orient, de nombreux prêtres étaient mariés et que ça ne gênait personne - sinon qu'ils arrivaient de temps à autres en retard à la messe...

Elle avait écrit à Jean-Paul II pour lui raconter que, au Caire, les petites filles étaient mariées à 10-11 ans, pour la dot, qu'elles faisaient très vite des enfants, très nombreux, que la mortalité était effrayante et que, par conséquent, les médecins avec qui elle travaillait distribuaient la pilule. Le pape ne lui avait pas répondu. "Il n'était donc pas d'accord", en avais-je conclu. "Pas du tout, au contraire, disait-elle. S'il ne me répond pas, c'est qu'il ne peut pas, que sa fonction l'en empêche. Mais en ne condamnant pas, il approuve".




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