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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 08:32

Des classes vont avoir de l’argent si les élèves sont assidus aux cours. Faut-il en avoir peur ?


Tollé quasi-général à l’annonce de la mesure visant à doter plusieurs classes de plusieurs milliers d’euros en échange d’un taux d’absentéisme réduit.
 
 
De quoi s’agit-il ?
 
Il s’agit de l’un des 165 projets retenus en juillet 2009 par le conseil de gestion du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse qui est doté, pour sa première session d’appel à projets, de 65 millions d’euros. C’est ce fonds, issu du Comité interministériel pour la jeunesse du 30 janvier 2009 (circulaire du 22 avril 2009), qui finance donc cette expérimentation (et pas le Ministère de l’Éducation nationale ni les lycées impliqués).
 
 
Le principe
 
Le site du Haut commissaire à la Jeunesse explique que « l’expérimentation prévoit la mise à disposition des classes, sous condition, des fonds permettant aux élèves de construire un projet collectif ambitieux (action sociale, aménagement de classe, achat de matériel informatique, sportif ou culturel, voyage scolaire etc.) ».
 
Le but clairement énoncé est « une plus grande implication des élèves dans l’ensemble des activités scolaires ».
 
Concrètement, deux mille euros sont alloués à la classe au départ et cette somme pourra monter jusqu’à dix mille euros si les conditions négociées en classe sont respectées.
 
À la rentrée 2009 (à partir du 5 octobre 2009), six classes de trois lycées professionnels sont concernées, soit environ cent cinquante élèves : lycée Alfred-Costes à Bobigny, lycée Gabriel Péri à Champigny-sur-Marne et lycée Lino-Ventura à Ozoir-la-Ferrière. Ce premier programme vise à tester cinq protocoles.
 
À la rentrée 2010, si au moins l’un des protocoles est concluant, celui retenu sera évalué sur soixante-dix classes tirées au sort impliquant deux mille élèves.
 
Les évaluations sont sous la responsabilité de l’École d’Économie de Paris (ou "Paris School of Economics", réseau créé en 2006 par notamment Normale Sup, les Ponts et Chaussées, la Sorbonne et le CNRS et qui regroupe vingt et un chercheurs dont Thomas Piketty et un conseil scientifique regroupant seize chercheurs dont les trois Prix Nobel Joseph Stiglitz, Amartya Sen et James Mirrlees).
 
 
Premières impressions
 
Face à une telle annonce, la première réaction est évidemment l’étonnement et la critique. Le tollé qui a découlé de l’information l’a montré, tant du côté des parents d’élèves que du côté des enseignants. Celui provoqué par l’opposition est, en revanche, plus mécanique.
 
Rétribuer pour venir en cours ? Alors que j’ai eu l’occasion de voir de nombreux écoliers africains parcourir parfois dix kilomètres tous les jours pour avoir la possibilité d’étudier ? Un droit qui devient un devoir n’est-il plus aussi attractif ?
 
Les valeurs de la République, les valeurs du citoyens, ce ne sont pas l’argent roi. J’ai été élevé ainsi et c’est vrai que j’avais des camarades, au lycée ou collège dont les parents avaient adopté un sorte de bilan pécuniaire à chaque bulletin mensuel. Chaque point au-dessus de quinze sur vingt donnait un franc, et chaque point en dessous de douze sur vingt retranchait un franc. Comme moi, ces camarades étaient de bons élèves, si bien qu’ils empochaient quelques coquettes sommes d’autant plus incohérentes qu’en fonction des matières, il y avait plus ou moins de notes et certains enseignants notaient plus ou moins largement. Mais je n’en éprouvais aucune jalousie non plus.
 
Dans mes études supérieures, l’assiduité était obligatoire, et pour l’encourager, au lieu de la carotte, il y avait le bâton : l’administration retirait en points pour accéder à l’année supérieure n moins six au carré, n étant le nombre d’absences non justifiées. Une absence excusée, c’est une absence qui était recevable par l’administration. Ainsi, un certificat médical n’était pris en considération que si l’on considérait l’étudiant réellement malade (il y avait des médecins à proximité qui faisaient de nombreux certificats de complaisance). Un retard de train ? L’absence était prise en compte uniquement si l’administration avait copie de la lettre de protestation en recommandé contre le retard auprès directeur de la SNCF avec copie au directeur régional concerné. Une absence était comptabilisée à chaque appel. Donc, un étudiant absent une journée pouvait se prendre quatre absences non justifiées. Les retards du matin en amphi étaient aussi considérés comme des absences (à huit heures). Les portes de l’amphi étaient fermées et l’horloge avançait de deux ou trois minutes, mais c’était elle qui faisait foi. De plus, les étudiants savaient qu’ils coûtaient à la collectivité soixante mille francs par an, ce qui n’avait rien à voir avec le montant des droits d’inscription. Avec cette considération économique, sécher les cours relevait d’un manque de maturité évident (cette règle a cependant obligé certains à redoubler pour cette unique raison).
 
Cette rigueur, c’était aussi un moyen de rappeler que d’un point de vue professionnel, il ne faut pas être absent ou arriver en retard. Cette assiduité devait être un des éléments comportementaux de la formation.
 
Avec ces antécédents, il est sûr que ma première réaction était un peu critique pour deux raisons : d’une part, être présent en cours est normal, est la moindre des choses demandées, et d’autre part, faire miroiter de l’argent est moralement peu satisfaisant.
 
 
Oui, mais
 
Le problème, c’est que l’absentéisme dans les écoles est beaucoup trop élevé et beaucoup trop habituel (de l’ordre de 11%). Et plus les classes sont "difficiles", plus cet absentéisme est difficile à gérer.
 
Ceux qui critiquent cette cagnotte ne doivent pas vraiment connaître la situation réelle dans certaines classes. L’absentéisme peut être sanctionné, bien sûr, mais par quoi ? l’exclusion temporaire de l’élève ? la belle affaire, c’est justement ce qu’il attend. Réussir à faire exécuter des sanctions (comme faire des heures de colle) est aussi difficile que de faire travailler déjà normalement. Le niveau de discipline dans certaines classes est très faible et les actions coercitives sont peu dissuasives.
 
Tous ceux qui critiquent la mesure semblent avoir des solutions toutes faites pour enrayer cet absentéisme. Mais pourquoi ne les applique-t-on donc pas ? L’école doit-elle faire envie ? devenir une source d’attraction ? Oui, et cela peut être le cas en fonction bien sûr de la motivation et de la compétence pédagogique des professeurs, mais en général, c’est le cas. La preuve, c’est qu’il y a toujours quelques élèves qui accrochent bien. Le problème, c’est que l’absence de travail ou même l’absence de présence physique proviennent surtout de certains élèves, et que la situation changera peu quelle que soit la manière d’enseigner, hélas.
 
Et puis, on pourrait imaginer de changer radicalement le mode d’enseignement. Renforcer la place de l’informatique et d’Internet, insérer plus de considération sur des arts peu exploités en classe comme le cinéma ou la bande dessinée, et d’autres seraient tentés de crier aussi à la démagogie.
 
 
Deux éléments de la réalité
 
L’intérêt de l’innovation appliquée dans ces six classes de l’Académie de Créteil, c’est qu’elle se base sur deux constats. Deux réalités. Il ne s’agit pas de refuser l’idéalisme, ni les valeurs, mais il s’agit de partir sur la réalité concrète du moment.
 
Quelle est cette réalité ?
 
D’une part, il est très difficile d’obliger un élève de venir en cours. Je ne veux pas généraliser. La plupart des élèves vont en cours. Mais d’autres refusent et pour ces derniers, malgré les sanctions, l’autorité (ou le manque d’autorité) n’a pas beaucoup prise sur eux. Le constat, c’est que l’absentéisme de certains les envoient directement dans une voie de garage au début leur vie active. C’est dommage pour eux. Un gâchis humain et social inacceptable.
 
D’autre part, l’argent roi, ce n’est pas l’école qui lui inculpera cette "valeur" (ou plutôt, cette non-valeur) mais c’est tout l’environnement qui l’entoure déjà. L’argent est déjà roi. Hélas. Mais c’est le cas. Il suffit de regarder autour de soi, d’allumer la télévision pour voir à quel point l’appât du gain peut faire faire n’importe quoi aux personnes. Notre société de consommation a érigé depuis plusieurs décennies l’argent comme une divine transcendance. J’en suis moralement malheureux, mais il faut en faire le constat. Refuser cette réalité est utopique. Et surtout contre-productif.
 
 
Argent roi ? Argent qui corrompt ?
 
Alors, les dispositions de cette cagnotte renforceraient-elle ce culte de l’argent roi ? Je ne le crois pas. Parce qu’il ne s’agit pas de donner de l’argent individuellement à chaque élève mais de budgéter en fait un projet collectif qui peut être fort utile à chacun des élèves, comme le permis de conduire ou un voyage de découverte dans d’autres lieux.
 
L’argent ne doit pas être une valeur, mais il ne doit pas non plus être honteux. Tous les projets passent par de l’argent, tout a un coût et donc, tout doit trouver financement. Même le savoir a un coût, celui de la recherche, et il peut même être amorti en partie par les brevets (c’est ce qu’en France, on a un peu de mal à comprendre).
 
 
Un projet commun
 
Bien présentée aux élèves, cette cagnotte ne renforcera pas le culte de l’argent roi. Au contraire, selon le recteur de Créteil Jean-Michel Blanquer, elle est même « aux antipodes de l’individualisme consumériste » ajoutant que cette expérimentation « est à la fois collective et responsabilisante : c’est la présence de tous qui contribue au succès de tous ».
 
L’aspect projet a une valeur pédagogique indéniable : travail de groupe, motivation collective avec des moyens de financement. Il suffit de voir le succès des conseils municipaux d’enfants ou d’adolescents, qui gèrent une enveloppe budgétaire pour concrétiser quelques projets comme des pistes de planches à roulettes etc. pour être convaincu de la valeur pédagogique du "projet" que sous-tend cette mesure.
 
J’ai été par ailleurs assez dépité d’entendre François Bayrou s’étonner que l’argent fît son entrée à l’école avec une telle mesure. L’argent a toujours été présent à l’école, et sans même parler de racket, les élèves ont toujours été confrontés à l’argent des autres : vêtements de marque, cartables, loisirs, vacances, etc. Le moindre voyage de classe nécessite aussi son financement. Ce n’est donc pas nouveau d’introduire une "cagnotte" dans une classe. Surtout que celle-ci sera gérée par un professeur référent.
 
 
Inconvénients
 
Évidemment, il y a des inconvénients pratiques. Par exemple, la manière sans doute très arbitraire de définir le seuil du taux d’absentéisme (5% au lieu de 11% dans certaines classes), et des risques de pressions sur les enseignants qui constateraient les absences qui auraient alors un effet très négatif sur le montant final, ou même des pressions sur les élèves absents (certaines absences peuvent être nécessaires).
 
Si les élèves ne vont en cours que dans la perspective de faire un voyage d’études, ce n’est pas vraiment glorieux, mais a priori, dans les critères, il y n’a pas seulement des critères d’absentéisme mais aussi des critères de travail, de moyenne générale (il faut par exemple que plus de 75% des élèves de la classe obtiennent au moins une moyenne de onze sur vingt).
 
Le financement de la mesure (cette année très peu coûteuse car concernant très peu d’élèves), si elle se généralisait, serait à imaginer dans une période où les déficits publics sont monstrueux. Même si sur du long terme, si la mesure avait un effet positif, on pourrait penser que les jeunes seraient plus nombreux à obtenir leurs diplômes et donc seraient plus susceptibles d’avoir un emploi sur lequel l’État a l’habitude de se rémunérer grassement (hélas, l’implication diplômes donc emploi ne fonctionne plus depuis plusieurs décennies).
 
La généralisation de la mesure aux classes qui le nécessitent pourrait aussi susciter de la jalousie des classes qui n’ont pas ce problème et y faire naître un absentéisme nouveau (sur le mode "pourquoi pas nous ? ").
 
 
Critique contre l’ultralibéralisme
 
L’une des critiques formulées est aussi que cette supposée introduction de l’argent dans les lycées préfigurerait l’ultralibéralisme dont ferait preuve le gouvernement actuel.
 
Cette affirmation est assez surprenante pour trois raisons.
 
La première, c’est que ce n’est pas à proprement parler le gouvernement qui a eu l’idée de ce projet puisqu’il est le résultat d’un appel à projets au protocole formellement pointilleux (voir début de cet article ou ici).
 
La deuxième raison, c’est que ce type de mesure est le contraire même d’une mesure libérale. Au contraire, réinjecter de l’argent public renforce la mainmise de l’État (ce qui, en tant que régulateur, est une bonne chose) alors que le libéralisme prône l’abandon par l’État de la plupart de ses prérogatives non régaliennes.
 
Enfin, la troisième raison, c’est qu’aucun dogmatisme ni aucune idéologie n’a été à l’origine de cette idée. Ce n’est qu’une idée, mise en expérimentation. On regarde de façon dépassionnée si ça marche ou si ça ne marche pas et on conclut. C’est un essai. Humble.
 
 
Barrière de sécurité
 
La manière d’appliquer cette formule, à savoir de manière expérimentale, est la bonne, et dénote effectivement une certaine humilité. L’État n’a pas la science infuse, ne sait plus comment motiver les élèves à venir en classe et on essaie sur quelques élèves.
 
Comme le dit le Ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, « on doit tout essayer » pour sortir certains jeunes de l’ornière qui les enferme dans une spirale de l’échec alors que la plupart ont des réelles qualités pour apporter beaucoup à la société. Il ne faut pas grand chose psychologiquement pour passer du côté obscur au côté lumineux.
 
L’un des proviseurs impliqués dans le dispositif, Bruno Sochan, du lycée Alfred-Costes, espère beaucoup de cette cagnotte et affirme ceci : « Le bâton, je le donne depuis des années, et ça ne marche pas. » malgré les sanctions sévères qu’il fait appliquer (communication de l’absence aux parents, heures de colle etc.). Pragmatique, il est le premier à reconnaître l’aspect étonnant de la mesure : « C’est vrai que ça peut sembler un peu étrange, mais si ça marche ? ».
 
L’idée, qui ne va s’appliquer que dans des établissements "difficiles", favorisera une certaine redistribution de l’argent public en faveur des moins aisés.
 
L’expérimentation est un moyen facile de tester des bonnes idées. Ou moins bonnes. Si les expériences commencées ce 5 octobre 2009 ne fonctionnaient pas, alors l’idée serait abandonnée, sans dogmatisme. Mais si elle était bonne, cela aurait valu le coup de la tenter.
 
 
Des expériences déjà réussies
 
Ce type d’expérience mérite d’autant plus d’être tenté qu’elle a déjà été un succès en Grande-Bretagne et aussi dans un lycée marseillais.
 
En Grande-Bretagne, l’expérience a commencé en 2004 et a été généralisée en 2008. Elle touche deux cent mille lycéens avec des critères de revenus des parents (moins de trente-trois mille livres par an) avec des primes de l’ordre de dix livres par semaine et avec parfois des bonus. Elle a permis à de nombreux élèves (60% selon le gouvernement britannique) de poursuivre leurs études grâce à cette aide.
 
Au lycée Mistral de Marseille, les élèves de la classe la plus assidue obtiennent chaque mois des places pour les matchs de football et tout le monde y trouve son compte, les élèves, leurs parents, les enseignants et la direction : « La présence en classe contre des places pour l’OM, ça marche ! Jamais on a eu une telle assiduité. (…) ça motive les élèves qui doivent jouer collectif pour se classer premiers » selon le proviseur.
 
 
Gagnant-gagnant
 
L’État n’a pas grand chose à y perdre. Les élèves ont beaucoup à gagner. Comme disait une certaine candidate à l’élection présidentielle, cette cagnotte est du gagnant-gagnant.
 
Après tout, les bons points, les livres offerts devant tout le monde dans la cour de récréation aux plus méritants étaient également, en quelques sortes, une carotte pour motiver les élèves. Il n’y a rien de bien nouveau sur le principe.
 
Alors, pourquoi refuser d’essayer ?
 
Au moment du bilan, on aura tout le temps ensuite de faire une évaluation de cette idée.
Et de généraliser cette mesure… ou d’y renoncer purement et simplement.
 
 
 
Sylvain Rakotoarison (7 octobre 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
 
 
 
 
 
 

 
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