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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 07:33

« Il faut le dire. On a pris l’Europe comme le bouc émissaire de la crise. Ce n’est pas correct. C’est le manque d’Europe, la cause de la crise. Ce n’est pas l’Europe ! » (Enrico Letta, le 26 octobre 2013 à Paris).


yartiLettaB01Cette semaine est jugé à Naples, accusé de corruption et d’achat de voix d’un sénateur, l’ancien Président du Conseil italien Silvio Berlusconi, déchu de son siège de sénateur le 27 novembre 2013 après sa condamnation définitive le 1er août 2013 pour fraude fiscale. Or, le Président du Sénat lui-même, Pietro Grasso, a décidé de se porter partie civile, ce qui est contesté par une partie de la grande coalition qui compose l’actuel gouvernement italien.

Dans deux mois et demi (le 28 avril 2014), s’il n’y a aucune crise d’ici là, Enrico Letta aura duré déjà un an à la tête du gouvernement italien. C’est un exploit d’autant plus fort qu’il a dû faire face en automne à une crise politique importante.

Tous les ministres du Peuple de la liberté (parti de Berlusconi) avaient annoncé leur démission le 28 septembre 2013 pour ne pas assumer quelques mesures difficiles (dont la hausse de la TVA), ce qui signifiait la fin de la grande coalition et le retour aux urnes. Silvio Berlusconi n’avait cependant pas réussi à convaincre tous les collègues de son parti (au bord de la scission) et avait finalement renoncé à provoquer le renversement du gouvernement en revotant la confiance le 2 octobre 2013 (largement, 230 contre 70), après un discours dramatisant d’Enrico Letta.

C’est dans ce contexte parlementaire assez difficile que l’actuel Président du Conseil italien a pu montrer sa grande habileté politique. Issu de la (très) ancienne démocratie chrétienne italienne, responsable du Parti démocrate (formation de centre gauche), après avoir été le plus jeune ministre de l’histoire républicaine, Enrico Letta (47 ans) est en passe de devenir la nouvelle personnalité forte de la politique italienne voire européenne.


Colloque du 26 octobre 2013 à la Sorbonne

Le samedi 26 octobre 2013, j’étais allé à la rencontre d’Enrico Letta à la Sorbonne, pour l’écouter dans le cadre d’un colloque organisé par EuropaNova, dont il a présidé le comité scientifique.

EuropaNova est un club de réflexion ("think tank") créé et présidé par Guillaume Klossa en 2002 et qui souhaite promouvoir le débat public sur l’Europe ainsi que des programmes opérationnels visant à renforcer l’identité européenne. Ce club souhaite entre autres élargir le programme Erasmus et créer un fonds monétaire européen pour circonscrire les crises monétaires.

Le thème de la réflexion de cette première "Conférence Europa" portait sur les projets européens à redéfinir pour retrouver la croissance demain.

Enrico Letta fut accueilli par le Ministre français de l’Économie et des Finances Pierre Moscovici autour d’un aréopage de journalistes (essentiellement italiens) qui ont disparu en même temps à la fin du discours d’Enrico Letta (le pouvoir attire toujours les médias).

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Par ailleurs, à ce colloque sur l’Europe de deux jours (26 et 27 octobre 2013), participaient entre autres aux travaux Valdis Dombrovskis, le jeune Premier Ministre de Lettonie qui a réalisé le passage à l’euro de son pays pour le 1er janvier 2014 (mais qui a dû démissionner le 27 novembre 2013 à la suite d’un grave accident dans un supermarché de Riga provoquant 54 morts) ; Thierry Repentin, le Ministre français délégué aux Affaires européennes ; Michel Barnier, le Commissaire européen au Commerce et ancien ministre ; Adolfo Mesquita Nunes, le Secrétaire d’État au Tourisme du Portugal ; Pierre Lanterme, PDG d’Accenture ; Philippe Bottrie, directeur des affaires publiques d’EADS ; François Villeroy de Galhau, directeur général délégué de BNP-Paribas, ancien directeur général des Impôts, ancien directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn à Bercy, ancien PDG de Cetelem ; Henri Gibier, journaliste du journal "Les Échos" ; Kristen Van Den Hul, "agente du changement" néerlandaise ; Jérôme Clément, président du Théâtre du Châtelet et ancien président d’Arte ; Thierre Breton, PDG d’Atos, ancien ministre et ancien PDG de Thomson et de France Télécom ; Cédric Villani, mathématicien (Médaille Field 2010), directeur de l’Institut Henri-Poincaré ; Saskia Sassen, sociologie américaine ; etc.


Autodérision et francophilie

La première remarque que je me suis faite en l’écoutant, c’était qu’il parlait un excellent français, meilleur encore que celui du Président du Parlement européen, Martin Schulz, capable d’aborder des sujets avec humour voire autodérision. Grand fossé linguistique avec la classe politique française.

Docteur en droit international (Pise), Enrico Letta a passé son enfance à Strasbourg et a enseigné à HEC Paris, ce qui explique son excellent français (sans aucun accent) et sa capacité à bien comprendre la France.

L’autodérision, c’est par exemple quand il a expliqué la grande précarité de ses responsabilités, dans un pays très instable politiquement, et Enrico Letta a mesuré la chance d’avoir l’Union Européen pour lutter contre le clientélisme dans son pays : « Quelle aurait été la situation du budget public italien pendant cette crise, sans l’Europe ? La poussée de tous les partis politiques, sociaux, des milieux économiques, à faire de nouvelles dettes, aurait été la solution la plus facile, que tout le monde aurait demandée. Je le dis très franchement, tout le monde la demande. Mais j’ai la possibilité de dire non. Naturellement, si je n’avais pas le bouclier communautaire en m’aidant à dire non à de nouvelles dettes, je serais renversé. ».


Si j’étais dictateur de l’Europe…

Autodérision encore, quand il s’est montré très agacé par tous les acronymes qui sont utilisés au cours des négociations dans les sommets européens, à tel point qu’on n’y comprenait plus grand chose : « Permettez-moi de le dire car je ne veux pas passer pour un défenseur de l’Europe comme elle est : que l’Europe cesse de parler par acronymes ! Si j’étais dictateur de l’Europe pour une demi-heure, je ferais passer une loi, un décret, qui dirait que les acronymes sont bannis, hors de l’Europe. On ne parle plus par acronymes. On se perd nous-mêmes [nous, les chefs d’État et de gouvernement]. Moi en tout cas, je me perds. Je suis sûr que Pierre [Moscovici] les connaît tous, mais moi, je me perds. C’est insupportable, intolérable. Si on parle par acronymes au citoyen européenne, après dix secondes, il se perd. Il faut appeler les choses par leur nom, pour que les choses puissent être compréhensibles. Continuer à parler par acronymes, c’est la meilleure façon pour donner aux populistes qui envahissent nos télévisions, nos émissions, leur force ! ».


Redéfinir l’Europe

Le message d’Enrico Letta a été que les problèmes européens venaient surtout des pays fondateurs et pas des nouveaux entrants : « J’ai vécu les trois derniers Conseils européens. Je peux vous dire que les difficultés que nous rencontrons pour une plus grande intégration ne viennent pas des pas d’Europe de l’Est. Elles viennent de nous, les vieux Européens. Ce que les nouveaux pays qui sont entrés dans l’Union Européenne ont apporté, c’est quelque chose de positif : le futur, l’espoir, la jeunesse. ».

Cette Europe est d’abord celle de la paix : « On projetait l’avènement d’un grand espace de liberté, puis de la monnaie unique (…). L’Europe des Vingt-huit, c’est-à-dire, une Europe qui a fait la paix entre les deux Europe. Ce qui nous vaut aujourd’hui d’avoir une Europe qui sera présidé par le Premier Ministre letton (…) dans un an et demi, autrement dit, par un pays qui, il y a vingt ou vingt-cinq ans, était dans l’Union Soviétique. Comme aujourd’hui, c’est la Lituanie qui préside l’Europe. Quand on pense à cela, on pense au trajet de l’histoire que l’on a fait, que l’on a accompli. » en pensant particulièrement à la Première guerre mondiale : « L’Europe qui a fait la paix là où des millions de Français, d’Allemands, sont morts pour des kilomètres de terrain sur lesquels aujourd’hui, on passe sans même comprendre qu’on a passé la frontière entre la France et l’Allemagne, dans l’Alsace que j’aime depuis mon enfance. ».

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C’est aussi l’Europe de la solidarité. Enrico Letta a mis en garde sur les peuples qui fuyaient et arrivaient à Lampedusa : « Ne pensez pas qu’avec l’arrivée de l’hiver, la chose va changer. Parce que si les gens fuient des États qui ont fait faillite, où il n’y a pas de démocratie, où il y a de la persécution ou du terrorisme, les gens vont fuir avec le beau temps ou le mauvais temps, et les tragédies vont se répéter. Avant-hier [24 octobre 2013], nos navires ont sauvé huit cents personnes qui étaient en train de mourir, à nouveau, comme cela s’est passé dans la nuit entre le 2 et le 3 octobre [2013]. ».


Europe des peuples vs Europe du populisme

Le problème qu’il a voulu surtout relever, c’est la panne de vision d’avenir de l’Europe : « Que sera l’Europe dans dix ans ? On comprend tout le sens de notre grande difficulté. Ou bien il y a un sursaut de courage politique, culturel, ou bien ce sera la catastrophe en Europe. Parce qu’aujourd’hui, je ne suis pas en condition de dire quelle est l’idée partagée de l’Europe de 2023 comme on avait en 1983, en 1993, en 2003. À l’esprit ne viennent que des choses négatives. ».

Évidemment, c’est la montée des extrémismes et du populisme qui a le plus inquiété Enrico Letta : « Lorsque j’observe qu’en France, il y a le même débat qu’en Italie, le grand sujet va être l’Europe des peuples contre l’Europe du populisme. Nous devons avoir un grand débat public dans lequel ceux d’entre nous qui veulent l’Europe des peuples ne doivent pas se cacher. Parce qu’on s’est trop caché pendant ces dernières années. » et d’ajouter : « Mais je vois que les partisans de l’Europe du populisme sont là, acharnés, ils se battent. Et nous, non. Nous, on est là, timides. C’est impossible de faire une grande bataille européenne, politique et intellectuelle, en étant timide ! ».

Et l’un des arguments qu’il a martelé, c’est d’arrêter de prendre l’Union Européenne comme un bouc émissaire facile et peu constructif : « Il faut le dire avec une grande force. L’Europe n’est pas la cause de la crise. Aujourd’hui, il est très facile d’arriver aux élections européennes et de dire : le chômage augmente, la difficulté économique, tout ça, c’est à cause de l’Europe. Ce n’est pas vrai. Il faut avoir le courage de dire que tout ça, c’est à cause du manque d’Europe. Parce qu’on a eu la crise économique et financière la plus grande, une grande crise, par rapport aux États-Unis. La crise et le virus venaient des États-Unis en 2007, mais eux, ils ont eu la possibilité de résoudre facilement [la croissance a été de 3% en 2013 !], parce qu’ils ont des institutions qui fonctionnent. Chez nous [Européens], on a dû attendre vingt-sept, je répète le nombre, vingt-sept Conseils européens pour arriver à la phrase fameuse qui résout la crise, la phrase de Mario Draghi : "La BCA est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro.". Mais on a dû attendre vingt-sept Conseils européens. Pendant ces vingt-sept Conseils européens, on a gaspillé un tas d’argent, parce qu’on n’était pas en condition de faire face à la crise avec les instruments nécessaires, instruments politiques, de discussion politique, et de décision politique. ».


Tout faire pour rester uni face aux grands ensembles mondiaux

Pour l’avenir, Enrico Letta a estimé nécessaire de faire des propositions très concrètes, comme le passage décidé au Conseil européen du 25 octobre 2013 pour éliminer les barrières des vingt-huit marchés européens de télécommunications : « On se demande pourquoi on n’est pas compétitif avec les Chinois, les Japonais, les Américains, etc., c’est pour cela. En Europe, on a cent opérateurs, car chaque pays en a quatre ou cinq. Aux États-Unis ou en Chine, ils en ont trois ou quatre. Je ne veux pas qu’on ait trois opérateurs en Europe, (…) mais on peut en avoir dix, douze, quinze opérateurs, qui soient en condition d’avoir la dimension suffisante pour être compétitifs, et faire des la compétition et faire baisser les coûts pour nous, consommateurs européens, et faire ainsi que l’on puisse payer moins. ».

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L’une des avancées majeures que souhaiterait Enrico Letta, c’est de ne pas donner de responsabilité politique à la Banque centrale européenne (car ce n’est pas son rôle) et d’instaurer une gouvernance politique forte des dix-huit (maintenant dix-neuf) pays de la zone euro.

Car l’essentiel, selon lui, était de rester uni pour mettre en avant nos valeurs communes à la face du monde : « On peut le faire si on pense sérieusement que le futur de nos pays européens sera un grand futur dans le monde si on est uni. Si on reste tout seul, chacun d'entre nous ne sera plus en condition d'exercer son rôle de leader dans le monde, que l'on a exercé, tous les pays européens, quelques-uns plus ou quelques-uns moins, la France, surtout, plus, dans le siècle dernier, et qui est un rôle qui ne sera pas le même dans le siècle qui vient, avec naturellement la croissance des BRIC [Brésil, Russie, Inde, Chine] et du reste du monde. Tout cela, il faut le comprendre, et l'expliquer. Il faut expliquer cela : ce n'est que si nous sommes unis, forts, et en condition de comprendre qu'on partage les mêmes valeurs, sur les droits de l'Homme, la démocratie, les paysages, la beauté, le droit de la culture, que ces idées pourront être fortes dans le monde. Si on est divisés, ces idées ne seront plus en condition d'être influentes dans le monde : bref, je veux que ce siècle-là soit encore le siècle dans lequel l'Europe est importante dans le monde. Mais l'Europe ne peut être importante dans le monde que si l'Europe est unie. ».


Enrico Letta, l’un des leaders européens les plus prometteurs

Faisant partie de la nouvelle génération (trentenaires en l’an 2000), comme David Cameron (Premier Ministre) et Nick Clegg (Vice-Premier Ministre) en Grande-Bretagne, Manuel VallsArnaud MontebourgJean-François Copé, François Baroin, Bruno Le Maire, et Nathalie Kosciusko-Morizet (un peu plus jeune) en France, ou encore Matteo Renzi (jeune maire de Florence et nouveau chef du Parti démocrate) en Italie, Enrico Letta a montré une véritable passion pour l’Europe et des compétences politiques assez exceptionnelles dans le cadre institutionnel très particulier de la République italienne.

N
ul doute que dans l’avenir, son nom sera régulièrement évoqué lorsqu’il s’agira de trouver une personnalité dynamique et courageuse pour redonner une vision claire et positive de la construction européenne.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 février 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Habemus Lettam (29 avril 2013).
Discours d’Enrico Letta du 26 octobre 2013 à Paris.
Martin Schulz.
Giorgio Napolitano.
Le compromis historique.
Aldo Moro.
Erasmus.
L’Europe, c’est la paix.
L’Europe des Vingt-huit.
Lampedusa.
Cédric Villani.
Pierre Moscovici.
Site Internet d’EuropaNova.
Conférence Europa.

yartiLettaB05



http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/enrico-letta-un-nouveau-visage-en-147915

 

 

 







 

 

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