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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 07:53

« S’il avait vécu au lieu de mourir prématurément, il aurait bénéficié du même retour de fortune que nous autres, car il était plein de talent… Il avait autant de dons naturels que de conscience et il n’était encore, quand nous l’avons perdu, qu’au début de sa carrière. » (Claude Monet).


yartizCaillebotte01Yerres est une ville de l’Essonne à vingt minutes de Paris dont le maire a été brillamment réélu le 23 mars 2014 dès le premier tour avec plus de 77% des suffrages exprimés. Ce maire, ancien candidat à l’élection présidentielle et de nouveau lancé dans une autre élection, les élections européennes du 25 mai 2014, n’est autre que le député Nicolas Dupont-Aignan qui, depuis juin 1995, a su faire de sa ville un lieu agréable de vie, ce qui lui a valu ce nouveau quitus pour un quatrième mandat.

Il faut dire que la ville a la chance de trouver sur son territoire la Propriété Caillebotte, entre l’Yerres, la rivière, et le chemin Barbara, une résidence secondaire de maître avec un vaste parc de onze hectares, qui a été acquise en 1860 par Martial Caillebotte, le père du peintre Gustave Caillebotte (1848-1894), puis revendue à la mort de sa mère, en 1879. La propriété est par la suite devenue propriété de la commune en 1973. La municipalité s’est lancée en 1995 dans un projet très ambitieux de restauration et de valorisation de ses atouts patrimoniaux et artistiques qui s’est achevé cette année par cette première exposition temporaire inaugurée le 4 avril 2014 en présence de nombreux officiels. Le Casin, l’habitation du peintre, une grande maison blanche à colonnes, sera réhabilité en 2015.

Cette exposition est évidemment consacrée au peintre, "Caillebotte à Yerres au temps de l’impressionnisme", et sera visible jusqu’au dimanche 20 juillet 2014.

Le parc est aussi à visiter. Une promenade romantique le long des massifs de fleurs, de l’Orangeraie, du jardin potager, du chalet suisse, du kiosque, de la glacière (qui permettait de conserver de la nourriture à sept mètres de profondeur à une époque où les réfrigérateurs n’existaient pas encore), de la chapelle, et, bien sûr, le long de la rivière, où l’on peut même faire l’après-midi des promenades en barque ou canoë lorsque les beaux jours arrivent. Je conseille néanmoins de réserver la promenade extérieure seulement après avoir visité l’exposition pour mieux se rendre compte à quel point le cadre a influencé et surtout inspiré le peintre.

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Né en même temps que la très brève Seconde République, le 19 août 1848, deux mois après Paul Gauguin (1848-1903), Gustave Caillebotte ne se considérait pas comme un peintre, ou plutôt, se moquait de sa notoriété comme peintre. Il était avant tout un enfant d’une riche famille qui avait fait fortune en vendant des draps à l’armée de Napoléon III et n’avait pas vraiment besoin de travailler pour assurer son train de vie. Il est mort tôt, à 45 ans, le 21 février 1894, il y a cent vingt ans, d’une congestion cérébrale. Il a laissé à la postérité environ six cents œuvres, huiles, pastels et dessins, majoritairement détenues par ses héritiers car il n’avait pas eu besoin de les vendre. Camille Pissaro a dit de lui : « Nous venons de perdre un ami sincère et dévoué… En voilà un que nous pouvons pleurer, il a été bon et généreux et, ce qui ne gâte rien, un peintre de talent. ».

En 1874, avec son jeune frère Martial, pianiste, compositeur et photographe dont il était proche, Gustave a hérité de la fortune paternelle. Passionné à la fois par la philatélie, l’horticulture, les régates, la construction navale et la peinture, ami des impressionnistes comme Claude Monet, il fut également connu comme mécène et grand collectionneur d’œuvres d’art.

Son legs est célèbre, car, à sa mort, il permit aux impressionnistes d’être exposés dans les musées nationaux et d’être reconnus (Caillebotte fut d’ailleurs le premier à être accepté dans une exposition). Son testament (déposé le 22 février 1894 chez un notaire de Meaux) expliquait dès le 3 novembre 1876 (à la suite de la mort de son autre frère René à 26 ans et remarquant qu’on mourait jeune dans la famille) : « Je donne à l’État les tableaux que je possède ; seulement comme je veux que ce don soit accepté et le soit de telle façon que ces tableaux n’aillent ni dans un grenier ni dans un musée de province mais bien au Luxembourg et plus tard au Louvre, il est nécessaire qu’il s’écoule un certain temps avant l’exécution de cette clause jusqu’à ce que le public, je ne dis pas comprenne, mais admette cette peinture. Ce temps peut être vingt ans ou plus ; en attendant, mon frère Martial et à son défaut un autre de mes héritiers les conservera. Je prie Renoir d’être mon exécuteur testamentaire et de bien vouloir accepter un tableau qu’il choisira ; mes héritiers insisteront pour qu’il en prenne un important. ».

La collection était imposante, avec soixante-dix-sept œuvres de Degas, Manet, Monet, Renoir, Cézanne, Pissaro, et Sisley. Seules trente-huit furent acceptées par l’État le 23 novembre 1896. Beaucoup de protestations académiques accompagnèrent l’exposition de ces œuvres au Musée du Luxembourg qui a eu lieu en début 1897 : « Nous sommes dans un siècle de déchéance et d’imbécillité. C’est la société entière dont le niveau s’abaisse à vue d’œil… Pour que l’État ait accepté de pareilles ordures, il faut une bien grande flétrissure morale. » (Jean-Léon Gérôme dans "Le Journal des Artistes"). Ces erreurs d’appréciation devraient encourager les contemporains à rester un peu plus prudent sur ce qu’on qualifie d’art contemporain qui peut toujours étonner voire choquer par son audace. En 1929, le Louvre accueillit la collection Caillebotte qui fut transférée au Musée d’Orsay à son ouverture en 1986.

Bien qu’ayant eu un rôle majeur dans le mouvement impressionniste par son généreux mécénat et ses œuvres très originales, Caillebotte ne fut reconnu qu’il y a seulement une trentaine d’années. Le commissaire de l’exposition, Serge Lemoine, qui fut président du Musée d’Orsay et est professeur à la Sorbonne, explique cette « longue période d’oubli puis de purgatoire » : « Les raisons sont multiples : sa carrière a été brève, il n’a pas vendu et n’était pas un artiste à plein temps (…). Lorsque les historiens de l’art ont commencé à s’intéresser à l’impressionnisme, après 1945, ils ne le mentionnaient pas. ».

Je dois dire que je ne connaissais pas beaucoup les peintures de Gustave Caillebotte. La seule œuvre que j’avais vue physiquement était installée lors de l’exposition au Musée d’Orsay sur les Nus de Degas en 2012 où était présenté "L’homme sortant du bain" (1884) étonnant de réalisme et de quotidienneté. Et l’autre œuvre très connue par ses reproductions, c’est "Les Raboteurs de parquet" (1875) visible au Musée d’Orsay et qui fut rejetée à l’époque pour son sujet trop ordinaire, ce qui encouragea le peintre à financer ses propres expositions et salons.

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J’ai donc découvert un peintre exceptionnel, à la fois impressionniste et réaliste. Avec lui, il est loin le temps d’un David avec le Sacre de Napoléon. Les choses peintes sont plus ordinaires, moins formelles. Caillebotte peint la vie quotidienne, ordinaire, assez banale, des scènes de vie, comme le faisaient les Brueghel bien avant lui. Le réalisme est criant de vérité, et en même temps, c’est déjà de l’impressionnisme. De "l’impressionnisme figuratif", si je peux dire, qui a gardé les traits des contours que ses amis impressionnistes ont abandonnés, et qui n’est pas sans ressembler à l’art photographique. Ce courant réaliste fut très apprécié aux États-Unis.

L’originalité des peintures de Caillebotte tient en particulier à ses compositions très photographiques, avec des vues en plongée ou des premiers plans audacieux, des personnages décentrés voire coupés. Son style est ainsi très reconnaissable et continue à surprendre le visiteur.

Pour le plaisir des yeux, même si une reproduction ne vaudra jamais le tableau lui-même, dont l’éclairage fait parfois ressortir de la vie et du mouvement, voici quelques tableaux que j’ai particulièrement appréciés.

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Le "Périssoires sur l’Yerres" (1877) est à mon avis le tableau le plus impressionnant de la visite. Avec son éclairage, on a vraiment l’impression que l’eau est réelle, faisant légèrement trembloter les reflets.

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Toujours grâce à l’éclairage (que la reproduction rend mal), dans "Baigneurs, bords de l’Yerres" (1878), Caillebotte montre les mollets du plongeur très vivants qui sautent à l’œil du visiteur. L’homme qui remonte sur la terre est coupé, un tronc d’arbre est placé en premier plan. Comme sur une photo.

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Assez célèbre pour son influence du japonisme, "L’Yerres, effet de pluie" (1875) donne toute la mesure du peintre à provoquer l’impression de la pluie sans la peindre elle-même, juste en esquissant les cercles concentriques sur la rivière. Si l’on ne regarde que le premier tiers du tableau, la météo ne semble pas pluvieuse. La troisième partie du tableau, en bas, semble s’opposer à la verticalité des arbres de la première.

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"Pêche à la ligne" (1878), en présence de Zoé, insiste sur le reflet des arbres dont le jaune peut provenir de fleurs ou de feuilles d’automne (le peintre résidait à Yerres surtout en été).

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C’est sans doute l’œuvre la plus "osée" de l’exposition, "Yerres, militaires au bois" (1870-1871), à une époque où Caillebotte, à 22 ans, était lui aussi mobilisé pour la guerre contre les Prussiens, ce qui lui a donné une certaine attention aux soldats dans le début de son œuvre. Ici, au fond, un soldat s’entraîne au fusil tandis qu’un autre, plus proche, se repose allongé sur le sol et, plus surprenant, sur la gauche, un troisième, coupé, fait ses besoins naturels.

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Dans "Canotier au chapeau haut de forme" (1877-1878), là encore, Caillebotte fait preuve de grande originalité en mettant un personnage en premier plan, se plaçant dans le bateau lui-même, et en habillant très élégamment le canotier qui, délaissant sa veste, semble être un haut bourgeois. Un canot semblable faisait partie de l’inventaire de la propriété à la mort de Céleste Daufresne, la mère du peintre, qui avait hérité du domaine après le décès de son mari.

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Symbole de sa grande passion pour les régates (il déménagea à Gennevilliers pour se rapprocher du Cercle de la voile de Paris), "Régates à Argenteuil" (1893), le reflet des voiles sur l’eau donne un effet très réaliste.

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"Les Périssoires" (1877), toile qui a servi à l’affiche de l’exposition, on retrouve la dynamique des gestes des rameurs et des reflets dans l’eau, le cadrage décentré, ainsi qu’un paysage qui est resté intact dans la propriété où l’on peut aujourd’hui louer des barques pour "revivre" la scène.

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Issue d’une collection particulière, "Le Billard (inachevé)" (1875) dont j’ai mis une reproduction ou la reproduction d’une copie de son œuvre que Caillebotte avait lui-même commandée, n’est pas si inachevé que cela. Au contraire, il a délibérément laissé vierge, sans même d’esquisse, la partie gauche, ce qui permet de voir la précision d’exécution de son tableau. Par ailleurs, c’est la seule œuvre qui représente l’intérieur du Casin, au rez-de-chaussée, avec un personnage qui n’est pas identifiable (comme souvent dans ses œuvres), et un ameublement conforme à la description de l’acte notarié à la succession de la mère de l’artiste. Il manque aussi la queue et les boules du billard.

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Le premier tableau exposé, grand format (71 cm x 91 cm), "Baigneur" (1878), donne tout de suite le ton en entrant dans la salle. La scène est banale, plutôt agréable à l’œil, naturelle. C’est l’été, une invitation à la détente. L’arbre de gauche barre le regard de la destination du plongeur pour ramener l’œil vers les berges en arrière-plan. À droite, un personnage est coupé en deux, sans doute revient-il de la baignade, cheveux mouillés et se séchant dans un peignoir. Malgré la proximité de l’observateur, le plongeur semble assez loin par la présence, en haut à droite, d’un champ qui apporte un effet de profondeur et joue le rôle d’ouverture du ciel absent dans la composition.

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Toujours pour montrer l’esprit novateur et insolite de Caillebotte, ce "Boulevard vu d’en haut" (1880), qui est l’un des derniers tableaux de l’exposition, offre une vue plongeante exceptionnelle pourtant familière que la photographie a rendue un siècle plus tard très ordinaire.

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Enfin, je m’arrête avec ce petit tableau  (21 cm x 31 cm), "Pelouse dans le parc, coucher de soleil, 4e effet" (1878), d’une série de quatre exposés à Yerres, où toute l’attention du peintre est portée sur les différentes nuances du ciel après la disparition du soleil.

J’aurais pu bien sûr continuer avec d’autres tableaux, comme ce "Portrait de Zoé Caillebotte" (1877) qui représente la jeune cousine du peintre qu’on peut retrouver aussi dans d’autres œuvres, ou cette représentation du Casin avec beaucoup de soldats au pantalon rouge envahissant les lieux un peu partout, sur les balcons, aux fenêtres.

Ce fut donc un grand plaisir d’admirer ces quarante-trois œuvres qui sont exposées à Yerres en ce moment, d’autant plus que la plupart proviennent de la famille Caillebotte et de collections privées, et donc ne sont pas visibles en période normale (les autres sont des prêts de grands musées américains et français).

L’exposition est assez "rapide" par rapport à d’autres expositions temporaires dans des lieux plus prestigieux, mais cela correspond à plus de la moitié des œuvres peintes à Yerres (entre 1875 et 1879). Et comme Yerres n’est pas le Louvre, il faut en profiter tant que la propriété n’est pas très connue et que la foule n’est pas au rendez-vous (j’ai appris son existence seulement par des affiches posées sur des abris bus). La municipalité invite même le visiteur à faire comme Caillebotte, c’est-à-dire, à devenir mécène en faisant un don pour la poursuite de la réhabilitation de la Propriété Caillebotte.

Informations pratiques :

Propriété Caillebotte, 8 rue de Concy, 91330 Yerres.
Accessible en RER-D (Gare de Lyon) et en voiture par l’A4, l’A86 et la N19.
L’exposition ferme définitivement le dimanche 20 juillet 2014 à 19h00.
L’espace est ouvert tous les jours sauf les lundis de 10h00 à 18h00.
Les dimanches et jours fériés (y compris les lundis), ouvert de 10h00 à 19h00.
Nocturnes les vendredis et les samedis jusqu’à 20h30.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 mai 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.

Boltanski au MacVal.

Nicolas Dupont-Aignan, député-maire d'Yerres.


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 http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/caillebotte-sur-yerres-151854 

 

 

 

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