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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 20:27

Démocrate-chrétien, humaniste, social, européen, il a toute sa vie prôné un engagement qui rejette les amalgames, les simplismes, les démagogies, les malhonnêtetés intellectuelles. Retour sur un homme de proximité au service de son pays et de ses idées.


yartiBarrot01On reproche trop souvent aux responsables politiques d’être loin du peuple. S’il devait y avoir une seule personne qui ne réponde pas à ce reproche, ce serait Jacques Barrot qui vient de disparaître subitement à 77 ans ce mercredi 3 décembre 2014, le matin, dans le métro parisien (à Neuilly). Sa disparition m’a beaucoup attristé. J’avais eu l’occasion de discuter avec lui à plusieurs reprises dans les années 1990 et il n’avait jamais hésité à écouter, soutenir, encourager toutes les initiatives qu’il jugeait positives.

On aurait pu reprocher beaucoup de choses à Jacques Barrot, d’avoir été le fils de son père et d’avoir ainsi démarré une carrière politique prestigieuse sur le deuil paternel, d’avoir aussi (et je l’ai regretté) préféré les bâtons de maréchal à partir de 2002 en rejoignant l’UMP alors qu’il était un centriste de la trempe d’André Diligent.

On aurait pu lui reprocher son abnégation, son image janséniste, trop peu médiatisée alors qu’il a été dans le flot des plus grandes grèves que le pays a connues depuis un quart de siècle. On aurait pu lui reprocher la course aux honneurs parce que dans cette République, il y a des retraites dorées. On aurait pu lui reprocher aussi ses cumuls des mandats même si c’était à l’époque très fréquent dans les différentes baronnies provinciales. On aurait même pu lui reprocher sa condamnation pour "recel d’abus de confiance" dans le financement irrégulier d’un parti dont il avait la charge à une époque antérieure aux lois sur le financement des partis politiques, ce qui lui permit d’être amnistié par la loi du 3 août 1995.

Mais on ne pourrait jamais lui reprocher sa proximité avec les gens qu’il savait écouter, comprendre. Il savait apprendre d’eux. Avec sa voix très particulière, rassurante, paternaliste, un peu nasillarde, presque chabanique, Jacques Barrot était avant tout un homme de simplicité et de conviction, sincèrement démocrate-chrétien, européen d’intuition, qui a eu la joie d’avoir été projeté dans le cœur même de cette Europe élargie en devenant numéro deux de la Commission Européenne.

Trois carrières en une : locale, nationale et européenne.


Trajectoire locale

Né le 3 février 1937 à Yssingeaux, en Haute-Loire, Jacques Barrot a toujours été fidèle à sa ville natale. Après des études de droit à Aix-en-Provence, il est sorti diplômé de l’IEP de Paris et a choisi de devenir avocat. Mais le sort en a décidé un peu autrement.

Son père, Noël Barrot (1903-1966), pharmacien de province, député de Haute-Loire depuis 1945, maire d’Yssingeaux depuis 1965 et président du Conseil général de Haute-Loire depuis 1964, adhérent du Centre démocrate, le parti nouvellement créé par Jean Lecanuet, est mort brutalement le 8 juin 1966 à Paris.

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Jacques Barrot reprit le flambeau familial en se faisant élire conseiller général d’Yssingeaux le 18 septembre 1966 (il était alors depuis le 15 mars 1965 conseiller municipal dans la municipalité dirigée par son père), puis député de la même circonscription le 12 mars 1967 contre un candidat indépendant (également héritier) qui basa sa campagne sur la fidélité gaulliste. Il conserva cette circonscription jusqu’à sa nomination à Bruxelles en 2004. Il n’avait alors que 30 ans. Il fut également élu maire d’Yssingeaux du 20 mars 1989 au 18 mars 2001.

C’était donc, au départ, un héritier, un peu à l’instar d’autres personnalités du centrisme, comme Dominique Baudis (disparu le 10 avril 2014) et Bernard Bosson. La question, dans ce cas, c’est de savoir ce qu’on fait de cette chance de l’héritage. Or, Jacques Barrot a su saisir toutes les occasions pour s’engager à fond dans ce qu’il a toujours cru, à savoir la construction européenne et le personnalisme communautaire.

Yssingeaux et la Haute-Loire ont été marqués plusieurs décennies par Jacques Barrot qui, du 8 mars 1976 au 30 avril 2004, reprit la présidence du Conseil général que son père avait brièvement occupée avant sa mort. Il prôna le désenclavement de la région avec l’aménagement de nouveaux ouvrages, comme la viaduc du Lignon.

Lors de sa nomination à Bruxelles, il laissa la circonscription à son suppléant, Laurent Wauquiez (normalien et major de l’ENA en mars 2001), qu’il avait repéré quelques années auparavant, et qui, à 29 ans, commença une brillante carrière politique en se faisant élire député le 5 juillet 2004 et en devenant ministre pendant tout le quinquennat de Nicolas Sarkozy.


Trajectoire nationale

Très rapidement, le jeune député Jacques Barrot s’est hissé dans les premiers cercles du nouveau centrisme. Pour la succession du Général De Gaulle, comme beaucoup de centristes proches de Jacques Chaban-Delmas, à l’instar notamment de Jacques Duhamel (1924-1977), il refusa de soutenir Alain Poher pour faire élire Georges Pompidou. Il rejoignit ainsi Bernard Stasi et Pierre Méhaignerie, la jeune garde centriste, au CDP (Centre Démocratie et Progrès) qui était la version pompidolienne du Centre (la séparation de ces deux centrismes s’est retrouvée quarante années plus tard entre le MoDem et le Nouveau centre sur le soutien ou non de Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle).

Lorsque Valéry Giscard d’Estaing fut élu Président de la République, Jacques Barrot fut bombardé à 37 ans au gouvernement, Secrétaire d’État au Logement du 8 juin 1974 au 31 mars 1978. Puis, dans le troisième gouvernement de Raymond Barre, il fut nommé Ministre du Commerce et de l’Artisanat du 31 mars 1978 au 4 juillet 1979 puis Ministre de la Santé et de la Sécurité sociale du 4 juillet 1979 au 13 mai 1981.

Ces sept années dans les ministères lui ont permis d’appréhender la réalité du pouvoir sur les questions qu’il affectionnait beaucoup, l’économie et le social. Il a encouragé les premières rénovations urbaines. Elles l’ont placé également parmi la nouvelle génération (la jeune garde) qui "monta" après la victoire de François Mitterrand. Les centristes s’étaient réunifiés en 1976 au sein du Centre des démocrates sociaux (CDS) et Jacques Barrot a échoué d’en conquérir la présidence au congrès de Versailles le 31 mai 1982 (il s’allia avec Pierre Méhaignerie contre Bernard Stasi pour le second tour).

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Pendant plusieurs décennies, Jacques Barrot fut une figure marquante du centrisme en France. Il fut secrétaire général du CDS de mai 1976 à octobre 1977 puis de mai 1983 à octobre 1991. Il présida également le groupe de l’Union du centre (UDC) à l’Assemblée Nationale de juin 1988 à mars 1993 lorsque le CDS a voulu plus d’indépendance pour aider le Premier Ministre Michel Rocard qui n’avait pas de majorité absolue à gauche. Après le retour au pouvoir de l’alliance UDF/RPR, il fut élu président de la très importante Commission des finances de l’Assemblée Nationale (celle de Didier Migaud et de Jérôme Cahuzac) du 8 avril 1993 au 18 juin 1995, un poste qui lui a permis de connaître à fond les finances de l’État ainsi que les enveloppes budgétaires destinées aux collectivités locales.

Contrairement à la majorité du CDS menée par l’influent ministre Bernard Bosson, Jacques Barrot n’a pas soutenu Édouard Balladur mais Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1995. Grâce à cette prise de position, il retrouva des responsabilités ministérielles quatorze ans après : Ministre du Travail et des Affaires sociales dans les deux gouvernements d’Alain Juppé du 17 mai 1995 au 2 juin 1997. Il fut donc en pleine tourmente sociale puisque ce fut lui qui mena le combat du plan Juppé de réforme de la sécurité sociale et des retraites en hiver 1995.

Après la victoire des socialistes du 1er juin 1997, Jacques Barrot participa à l’unification de la droite et du centre sous l’œil bienveillant de Jacques Chirac : ainsi, dès 1999 (qui marqua un grand revers pour le RPR aux élections européennes à cause de la liste menée par Charles Pasqua), il prépara avec Dominique Perben, Jean-Pierre Raffarin et Michel Barnier ce qui allait devenir l’UMP. Il était donc normal qu’après la réélection de Jacques Chirac, l’un d’entre eux fût nommé à Matignon. Jacques Barrot était même considéré comme le "premier-ministrable" le plus probable.

À la place de Matignon, il eut l’honneur de présider le premier le très imposant groupe UMP à l’Assemblée Nationale après les élections législatives, du 19 juin 2002 au 4 mai 2004 : 365 sièges sur 577 !

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Bernard Accoyer, son successeur à la tête du groupe UMP, qui entre temps était devenu Président de l’Assemblée Nationale, nomma le 23 février 2010 Jacques Barrot membre du Conseil Constitutionnel, succédant à Pierre Joxe, un poste qu’il occupa après son retour de Bruxelles à partir 12 mars 2010 jusqu’à sa brutale disparition.


Trajectoire européenne

Émettre des idées en faveur de la construction européenne était une chose, les mettre en pratique avec les difficultés de mettre tout le monde d’accord, c’en était une autre. Or, Jacques Barrot a eu l’occasion de connaître parfaitement les rouages de l’administration européenne grâce à Jacques Chirac qui l’a nommé à la Commission Européenne le 31 mars 2004 pour remplacer Michel Barnier qui succéda à Dominique de Villepin au Quai d’Orsay.

Jacques Barrot fut même Vice-Président de la Commission Européenne du 22 novembre 2004 au 31 octobre 2009. Il fit partie de la Commission Prodi et de la première Commission Barroso ponctuée avant tout par l’intégration des pays de l’Europe centrale et orientale issue de l’ancien bloc soviétique. Il fut d’abord responsable de la Politique régionale, puis des Transports, et enfin, de la Justice de la Sécurité et des libertés.


Défense de l’humanisme chrétien

À la fin de sa vie, Jacques Barrot avait cherché à s’exprimer sur la vie politique tout en restant dans la réserve que lui imposait son mandat de membre du Conseil Constitutionnel. Il a publié le 1er mars 2012 le livre "De l’indignation à l’engagement, Foi et politique" (éd. Cerf, avec Christophe Bellon et Nicolas Blair) où il dénonça la recherche du pouvoir pour le pouvoir : « Ce livre est un contrepoint à une vie politique parfois trop sous l’empire de l’émotion, du court-termisme, voire de la peoplisation et puis, pas suffisamment attentive à l’honnêteté intellectuelle et au respect de l’adversaire. » ("La Montagne", le 6 avril 2012).

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Comme l’avait fait Bernard Stasi, Jacques Barrot considérait que l’immigration était une chance pour la France mais il ne pouvait pas expliciter plus loin à cause de son devoir de réserve (« Là aussi, je souffre un peu ! »). Ses options humanistes n’étaient pas nouvelles puisqu’il prônait déjà l’abolition de la peine de mort lorsqu’il était ministre sous Valéry Giscard d’Estaing.

Il avait très bien perçu les réels enjeux politiques, rarement évoqués par la classe politique beaucoup trop repliée sur le nombril français : « Ces derniers jours, je parlais avec de jeunes ingénieurs et je leur disais combien leur génération allait être engagée sur la manière dont nous pourrons maîtriser et humaniser la mondialisation. C’est vraiment leur rôle majeur. Sur ce plan, je ne vous cache pas que je souffre un peu d’une campagne présidentielle très hexagonale. Il y a aussi la préservation de la planète. Il faudra progressivement construire au plan international des organisations pour imposer aux États des règles qui permettront d’empêcher le réchauffement de la planète. » (6 avril 2012).

Sa grande gentillesse a laissé un souvenir ému dans tous les camps. Ce n'est pas un hasard si, dès l'annonce de sa mort, Jacques Barrot reçut un hommage appuyé non seulement de François Bayrou et de Nicolas Sarkozy, mais aussi de Claude Bartolone, Président de l'Assemblée Nationale, et du Premier Ministre Manuel Valls devant les députés (avant la séance des questions au gouvernement).

En quittant ce monde, il laisse l’idée que lui, au moins, avait une lucidité exceptionnelle sur ce monde globalisé qui se transforme si vite qu’il est difficile à suivre. Son tort, sans doute, c’est de ne pas avoir lâché toutes ses responsabilités pour libérer sa parole et …ne plus souffrir de la réserve. Condoléances à tous ses proches.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (3 décembre 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le Centre des démocrates sociaux.
Le Centre aujourd’hui.
Nommé au Conseil Constitutionnel.
Jean Lecanuet.
Valéry Giscard d’Estaing.
Raymond Barre.
Jacques Chirac.
Alain Juppé.
Nicolas Sarkozy.
Jean-Pierre Raffarin.
Bernard Stasi.

yartiBarrot05


http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jacques-barrot-la-courtoisie-160320


 

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