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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 07:32

« Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. » (Beaumarchais dans "Le Mariage de Figaro", 1778). Première partie.



yartizJeSuisCharlie01Je n’étais pas Charlie.
Je suis Charlie.
Naturellement.

Le "naturellement", ce n’est pas pour faire mouton, ce n’est pas par conformisme, par mode, par politiquement correct. "Je suis Charlie" parce que cela s’impose, parce que je suis solidaire. Comme la plupart de mes contemporains, dès l’annonce de l’horrible nouvelle le 7 janvier 2015, puis celles du 8 et du 9 janvier, j’ai ressenti une immense émotion m’envahir et envahir tous ceux que j’ai croisés ces jours-là.

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Je n’étais pas Charlie, car ce n’était pas mon humour. Trop potache et trop grossier. J’aimais son indépendance d’esprit et sa tendresse taquine, mais pas son esprit de provocation ni son irresponsabilité. J’ai même reproché à ce magazine d’instaurer, bien involontairement, et parce que les furieux sont susceptibles et réciproquement, un climat de trouble pouvant mettre en danger la vie des personnes. Je n’imaginais pas que ses rédacteurs se mettaient autant eux-mêmes en danger, même si les menaces avaient été nombreuses (pour Charb en particulier).

Wolinski, l’une des victimes, avait confié à "Libération", juste après l’incendie du 2 novembre 2011 qui avait ravagé les locaux de "Charlie Hebdo" : « Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile. C’est tout. On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation, et puis, un jour, la provocation se retourne contre nous. Il ne fallait pas le faire. » (Citation rappelée par Delfeil de Ton, ancien de "Charlie Hebdo", en accablant assez pitoyablement Charb dans "L’Obs" du 15 janvier 2015).

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Mais le temps ne doit plus être à la polémique. Les seuls responsables de ces attentats sont les terroristes islamistes et personne d’autre. Par leur mort injuste et cruelle, les victimes sont devenues des idéaux de la République. Robert Badinter a insisté sur ce point : « Ces journalistes-là sont morts pour nous, pour nos libertés qu’ils ont toujours défendues. Sachons nous en souvenir. » ("Libération", le 7 janvier 2015).

Je suis Charlie, car c’est sur ce slogan que s’est cristallisée l’unité nationale. Qu’importe le slogan, qu’importe l’étendard, c’est la communion nationale qui est l’essentiel. Je suis Charlie inconditionnellement. Le slogan aurait été improbable il y a encore peu, mais c’est sur celui-là que près de quatre millions de personnes ont marché dans les rues de France, et pas seulement de France, du monde entier, bravant l’hiver pour défendre la République et les droits humains.

Il y a eu le choc. Il y a eu l’émotion et la tristesse. Il y a eu l’indignation. Il y a eu la réaction, l’unité nationale, la solidarité internationale. Et il y a eu l’après-11 janvier.


Le choc

"C’est Mozart qu’on assassine !". Cabu et Wolinski assassinés ! Bernard Maris assassiné ! Et les autres aussi. C’était aussi inimaginable que Dominique Strauss-Kahn les menottes aux poings dans un tribunal à New York. Pas "aussi", encore plus inimaginable. Tuer des doux rêveurs, des simples dessinateurs qui amusent et s’amusent, gentiment, sans haine et libres de toutes institutions. Un an après la disparition de François Cavanna (le 29 janvier 2014) et dix ans après celle du Professeur Choron (le 10 janvier 2005), les deux fondateurs historiques du magazine.

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C’est maintenant qu’ils vont se retourner dans leur tombe, avec l’État, l’école, l’armée, les églises, la presse, la justice qui se recueillent en leur mémoire, qui les glorifient, qui leur rendent hommage pompeusement. Le 10 janvier 2015, le dessinateur Luz, qui doit d’avoir gardé sa vie à son retard, s’agaçait ainsi : « C’est formidable que les gens nous soutiennent mais on est dans un contresens de ce que sont les dessins de Charlie. (…) Au final, la charge symbolique actuelle est tout ce contre quoi Charlie a toujours travaillé : détruire les symboles, faire tomber les tabous, mettre à plat les fantasmes. ».

L’autre sentiment d’effroi que peuvent inspirer ces attentats, c’est qu’on peut tuer en plein centre de Paris, en milieu de journée, sans trop avoir été inquiété au début. Les trois terroristes auraient pu tuer dans une station du métro à l’heure de pointe. Ils auraient pu faire plus de carnage qu’ainsi.

En choisissant de s’attaquer à "Charlie Hebdo", quoi qu’en pense Luz, c’est au symbole que les terroristes islamistes s’en sont pris : "Charlie Hebdo" est devenu, en l’espace de quelques minutes, non seulement le symbole de la France, mais aussi le symbole du monde, de l’humanité. C’est pourquoi je suis Charlie. Cela dépasse tout le monde, tant les victimes que les rédacteurs et les lecteurs du magazine.

Les terroristes s’en sont pris sciemment à trois symboles : à l’impertinence (anticléricale) de "Charlie Hebdo", aux forces de police (symbolisant l’ordre et l’État de droit républicain), et aux Juifs. Ceux qui expriment des opinions antisémites en 2015 doivent bien réfléchir aujourd’hui aux conséquences : nous ne sommes pas si éloignés que cela de la barbarie de la Shoah. Elle peut resurgir à tout moment.

Luz parlait de "contresens" et il a un peu raison. Tout est à contresens depuis le 7 janvier 2015. Tout est à l’envers. Les impertinents se mettent à encenser la police. La police protège, se tue ou se recueille sur les impertinents. Inutile de dire que la police, nationale comme municipale, touchée trois fois lourdement, avait besoin de ce climat désormais positif en sa faveur. Car les policiers tiennent un rôle très ingrat : ils doivent protéger les citoyens mais ces derniers ne semblaient pas vraiment comprendre que leur protection coûte cher à la vie de nombreux policiers et à celle de leur entourage.

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Ces attentats perpétrés par Saïd Kouachi, Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly (17 morts) ressemblent aux assassinats commis par Mohamed Merah le 11 mars 2012 à Toulouse, le 15 mars 2012 à Montauban et le 19 mars 2012 à Toulouse (7 morts dont 3 enfants) et par Mehdi Nemmouche le 24 mai 2014 (4 morts) à Bruxelles. Au contraire des autres attentats antisémites ou islamistes (bombe qui explose dans un lieu public), il s’agit de fusillades aveugles ou plus ou moins ciblées (contre les Juifs, contre une rédaction de journal, contre des forces de l’ordre, policiers ou militaires) nécessitant encore plus de préparation paramilitaire.

En ce sens, ces attentats peuvent se rapprocher, uniquement sur la forme, de la tuerie à la séance du conseil municipal de Nanterre le 27 mars 2002 (8 morts) mais sont, sur le fond, complètement différents car l’auteur de ces assassinats de Nanterre, Richard Durn, n’était pas un terroriste islamiste mais un simple désespéré suicidaire (« Je veux devenir un serial killer, un forcené qui tue. Pourquoi ? Parce que le frustré que je suis ne veut pas mourir seul, alors que j’ai eu une vie de m*rde, je veux me sentir une fois puissant et libre. »). Même anticomparaison avec la tuerie au Parlement du canton de Zoug en Suisse commis par Friedrich Leibacher le 27 septembre 2001 (14 morts). Ou encore avec la tuerie sur l’île d’Utoya en Norvège commis par le terroriste d’extrême droite Anders Behring Breivik le 22 juillet 2011 (77 morts).

Ce n’est pas le premier acte criminel contre un journal, mais le premier qui fut (autant) meurtrier. Il y a un an, un tireur du nom d’Abdelhakim Dekhar, déjà condamné pour complicité dans la tuerie parisienne du 4 octobre 1994 (4 morts), s’était introduit le 15 novembre 2013 dans les locaux de BFM-TV (où il a menacé le rédacteur en chef) puis le 18 novembre 2013 dans les locaux du journal "Libération" (où il a blessé grièvement un photographe) et devant la Société Générale à la Défense (où il a pris un automobiliste en otage).


L’émotion

Cette émotion à la suite de l’attentat contre "Charlie Hebdo" a semblé générale. Partout. Elle fut spontanée, humaine, naturelle. Il est vrai, 17 morts, c’est beaucoup, c’est même le bilan le plus lourd d’actes terroristes depuis plus d’un demi-siècle avec la guerre d’Algérie (depuis l’attentat du train Strasbourg-Paris le 18 juin 1961 à Blacy ayant tué 28 personnes, attribué à l’OAS), pourtant, ils ne sont pas les seuls.

L’émotion était déjà présente face aux catastrophes naturelles, à condition de faire des centaines de milliers de victimes : le tsunami il y a dix ans (le 26 décembre 2004 dans l’Océan Indien au large de Sumatra) qui a fait plus de 235 000 morts, ou le tremblement de terre à Haïti il y a cinq ans (le 12 janvier 2010) qui a fait plus de 230 000 morts. Ou alors, que ces victimes fussent nationales comme lors de la tempête Xynthia le 28 février 2010 (59 morts dont 29 à La Faute-sur-mer).

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Beaucoup peuvent penser, certains même le dire, que cette émotion resterait sélective. Qu’il y a eu d’autres carnages et d’autres atrocités et que l’émotion n’était pas paru monter à une telle amplitude.

Oui, c’est vrai. C’est vrai que je n’ai pas observé beaucoup d’affliction médiatique pour l’horrible attentat dans une école de Peshawar le 16 décembre 2014 qui tua 149 personnes dont 133 enfants. Oui, c’est vrai, pendant que certains défilaient pour exprimer leur émotion "Je suis Charlie", une gamine d’une dizaine d’années s’est fait exploser le corps avec au moins une vingtaine de personnes le 10 janvier 2015 au marché de Maiduguri (dans le nord-est du Nigeria). Le 14 janvier 2015, un raid islamiste de Boko Haram aurait même tué au moins 2 000 personnes dans la même région. Tous ces massacres pourtant récents sont commis souvent dans l’indifférence internationale et médiatique.

C’est sûr aussi, par exemple, que les inondations au Malawi qui ont fait le 16 janvier 2015 au moins 176 morts, ont moins ému le monde et moins ému la France.

La capacité d’émotion est sans doute limitée, limitée au plus proche, à ce auquel on s’identifie le plus facilement, et c’est tant mieux, car porter toutes les catastrophes du monde, tous les massacres du monde, est psychologiquement impossible ou rendrait la vie infernale.

Mais faut-il regretter la forte émotion soulevée par les attentats de "Charlie Hebdo" ou l’absence de réaction pour les autres attentats ? les autres catastrophes ? Finalement, c’est heureux qu’il y ait parfois de saines réactions.

Au contraire, c’est l’occasion de rappeler toutes les victimes de tous les attentats. Et même d’aller plus loin, de rappeler également les agressions antisémites commises en France et qui, souvent, malgré leur caractère abominable, n’ont pas reçu beaucoup d’écho médiatique (comme le vol et le viol d’un couple juif à Créteil le 1er décembre 2014).

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Ainsi, le 12 janvier 2015, Manuel Valls a déclaré : « Dans mon pays, je ne veux pas qu’on puisse dire que l’ennemi, quand un élève répond à une question d’un enseignant, c’est le Juif. Je ne veux pas qu’il y ait des jeunes qui fassent le V de la victoire après ce qui s’est passé. Je ne veux pas qu’il y ait des jeunes qui se reconnaissent dans ces terroristes barbares qui ont assassiné des journalistes, des policiers, des Juifs français parce qu’ils étaient juifs, je ne veux plus que, sur Internet, on puisse avoir ces mots effrayants de haine. Je n’ai pas été très soutenu, sinon par le Président de la République et le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault quand j’ai combattu ce soi-disant humoriste. Ce n’est plus possible, donc, peut-être, faudra-t-il aller plus pour lutter contre l’antisémitisme, le racisme, l’apologie de l’extermination des Juifs (…). À l’Assemblée, j’avais ressenti que la société ne s’était pas mobilisée après le drame de Créteil, cette famille violentée parce que juive. La réponse, enfin, c’est celle du peuple français hier. Ne laissons pas retomber cet esprit du 11 janvier. » (BFM-TV).


L’indignation

Ce n’est pas (seulement) la liberté d’expression dont il s’agit. Ce n’est pas (seulement) la laïcité dont il s’agit. Il s’agit simplement de défendre le droit à la vie, le droit à vivre ensemble, avec ses différences et ses valeurs universelles. Il s’agit de défendre un véritable modèle de société, une société ouverte, où chacun, dans sa diversité et sa spécificité, est capable de vivre pacifiquement avec l’autre. Il s’agit aussi, hélas, d’une guerre. C’est enfin officiellement dit.

Dans son excellent et émouvant discours prononcé devant les députés le 13 janvier 2015 (texte intégral ici), le Premier Ministre Manuel Valls a parlé en effet d’une véritable guerre et a (enfin) précisé l’ennemi : « Il faut toujours dire les choses clairement : oui, la France est en guerre contre le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical. La France n’est pas en guerre contre une religion. La France n’est pas en guerre contre l’islam et les musulmans. La France protégera, et le Président de la République l’a également rappelé ce matin, la France protégera, comme elle l’a toujours fait, tous ses concitoyens, ceux qui croient comme ceux qui ne croient pas. ».

En assassinant "nos" caricaturistes, en assassinant "nos" policiers, en assassinant "nos" Juifs, et je ne mets pas seulement la France dans le "nos" mais le monde dans son ensemble, les trois terroristes ont assassiné l’humanité dans sa globalité. C’est cela qui fait que, involontairement, paradoxalement, "Charlie Hebdo" est devenu le symbole de la lutte contre la barbarie. Je suis Charlie.

Contrairement à ce que beaucoup d’islamistes fondamentalistes prêchent à tort et à travers pour attiser la haine communautaire, le Coran ne dit pas autre chose que mon précédent paragraphe : « Nous avons prescrit que quiconque tuera une personne (…), ce sera comme s’il avait tué l’humanité toute entière. Et quiconque donnera la vie à une personne, ce sera comme s’il avait donné la vie à l’humanité toute entière. » (chap. 5 ; 33).

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Les 7 millions d’exemplaires du numéro 1178 du 14 janvier 2015 qui ont été tirés montrent que le symbole est plébiscité (un record historique pour un périodique français, le précédent était détenu par "France-Soir" lors de la mort du Général De Gaulle avec 2,2 millions d’exemplaires). Il sera d’ailleurs assez difficile d’adopter une politique éditoriale cohérente sans tomber dans le conformisme (boboïsant ?), avec autant de soutiens aussi multiformes, mais cela permettra au moins au journal de survivre et c’est déjà un point de gagné sur les terroristes.

Dans un prochain article, j’évoquerai l’unité nationale et la solidarité internationale, deux réactions qui laisse entrevoir plein d’espoirs malgré les sources multiples de défaitisme et de fatalisme.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 janvier 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Cinq dessinateurs et deux chroniqueurs (entre autres).
La montée du populisme en 2014.
L’islam rouge (19 septembre 2012).
Retour sur l’islam rouge (21 septembre 2012).
Discours de Manuel Valls le 13 janvier 2015 à l’Assemblée Nationale (texte intégral).
Avant Kouachi et Coulibaly, il y a eu Merah.
L’attentat de Peshawar.
L’attentat d’Utoya.
Manuels Valls et le terrorisme.
L’unité nationale.
La laïcité et le voile.
Complot vs chaos, vers une nouvelle religion ?
L’antisémitisme, selon Arthur.
Terrorisme et islamisme.
Le djihadisme.
François Cavanna.
Philippe Val.
Clément Méric.
Abd al Malik.
Seul est éternel le devoir envers l’être humain comme tel.
Dessins inspirés ou en "relation prémonitoire" avec les attentats (1).
Dessins inspirés ou en "relation prémonitoire" avec les attentats (2).
Dessins inspirés ou en "relation prémonitoire" avec les attentats (3).
Les slogans des manifestations de soutien et de solidarité.
Cartographie des marches républicaines des 10 et 11 janvier 2015.
La peine de mort en dessins.
Ce qui dit le Coran des tueries.

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http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/le-charlisme-est-un-humanisme-1-162333


 

 

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