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16 octobre 2015 5 16 /10 /octobre /2015 06:59

« Pendant la lutte gigantesque de quatre années menée derrière le Général De Gaulle, la flèche de notre cathédrale est demeurée notre obsession. » (Général Leclerc à la libération de Strasbourg, le 23 novembre 1944, cité par Bernard Cazeneuve le 3 octobre 2015).


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L’hebdomadaire chrétien "La Vie" a organisé à Strasbourg du 2 au 4 octobre 2015 les États généraux du christianisme auxquels il a invité un certain nombre de responsables politiques et intellectuels à s’exprimer sur le "vivre ensemble", en particulier Philippe Richert (président LR du conseil régional d’Alsace), Jean-Christophe Fromantin (député-maire UDI de Neuilly-sur-Seine), Éric Piolle (maire EELV de Grenoble), Jean-Louis Bianco (ancien ministre PS), également Chantal Delsol (philosophe) et Laurent Bouvet (de la Fondation Jean-Jaurès)… Après les attentats de janvier 2015 et une montée des extrémismes et populismes, l’idée de ce grand "colloque" a sa pertinence dans une région où le dialogue interconfessionnel n’est pas un vain mot et où la paix se mesure comme un signe de l’amitié franco-allemande.

Pour clore tous ces travaux, le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a prononcé un grand discours sur la laïcité et les relations entre les religions et l’État le samedi 3 octobre 2015 en fin d’après-midi. L’ancien porte-parole du candidat François Hollande était déjà intervenu le 20 septembre 2015 dans la nouvelle cathédrale de Créteil (invité pour sa dédicace : « [saisi] par une authentique émotion à l’idée que notre pays était encore capable d’édifier de tels monuments, signes visibles de l’invisible, et de prolonger ainsi le fil d’une histoire vieille d’un millénaire ») et le voici de nouveau, deux semaines plus tard, à intervenir dans la cathédrale de Strasbourg. Le but de cet article est de présenter les grandes lignes de ce discours (dont on trouvera le texte intégral ici) auquel je souscris pleinement parce qu’il dépasse largement les clivages politiques.

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Les racines chrétiennes de la devise républicaine

Dans son introduction, Bernard Cazeneuve a d’abord évoqué l’importance de la responsabilité des religions dans le débat public national : « Je crois que les chrétiens ont en effet un rôle essentiel à jouer, aux côtés des croyants d’autres confessions, dans le traitement des maux que connaît notre société anxieuse, éreintée par le chômage, inquiète des mutations du monde qui l’entoure, profondément en quête de sens. (…) Les valeurs qu’ils défendent contribuent tout particulièrement à la cohésion sociale, car elles rejoignent celles du pacte républicain. ».

En quelques mots, le ministre a déjà tout dit : les valeurs chrétiennes sont les mêmes que les valeurs républicaines. Et c’est bien normal, car la République n’est qu’un habillage civil et laïc d’une société qui a été chrétienne pendant plus de mille cinq cents ans. Le code civil et le code pénal ne sont finalement que la traduction laïque d’une grande partie des dix commandements : tu honoreras ton père et ta mère, tu ne tueras point, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne feras pas de faux témoignages, etc.

Et de décliner la devise de la République.

D’abord, la liberté : « La grande tradition chrétienne, avec saint Thomas d’Aquin notamment, avait décliné l’idée de liberté des enfants de Dieu, de l’émancipation des tyrannies, de la primauté de la loi d’amour du Christ sur les pesanteurs passées. Des figures telles que celle du pasteur Dietrich Bonhoeffer ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyr plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie. ». Dietrich Bonhoeffer, théologien allemand, a été assassiné par les nazis au camp de concentration de Flossenbürg (en Bavière) le 9 avril 1945 (quatorze jours avant la libération du camp par les Américains) à l’âge de 39 ans pour avoir résisté à leur idéologie dès 1934.

Ensuite, l’égalité : « Quand saint Paul écrit aux Galates : "Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un", comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ? ».

Enfin, la fraternité : « Cette fraternité, les chrétiens de tous les âges ne la vivent pas de façon abstraite. Ils constituent une communauté au service de leur prochain. Leur action (…) est animée depuis toujours par le souci de secourir les déshérités. Je veux rendre à ce titre un hommage sincère à l’action qu’ils mènent au service des sans-abri, à l’aide matérielle et spirituelle qu’ils apportent aux handicapés, aux malades, aux personnes âgées remisés aux périphéries de nos sociétés. S’il revient avant tout à l’État de lutter contre la misère, les chrétiens s’emploient au quotidien a prendre leur part de cette mission. ».

Bernard Cazeneuve a aussi rappelé l’action des chrétiens dans l’accueil des réfugiés, et je rappelle la recommandation du pape François qui avait demandé que chaque paroisse de chaque commune d’Europe prenne en charge une famille de réfugiés.


« Les valeurs républicaines sont largement celles de l’Évangile »

Pour Bernard Cazeneuve, les valeurs de l’Évangile se confondent donc avec celles de la République : « Faire vivre les valeurs républicaines, qui sont aussi largement celles de l’Évangile, constitue pour moi l’une des clefs de ce renouveau que vous appelez de vos vœux. (…) La France est historiquement un pays de tradition chrétienne. Comment donc les Français pourraient-ils faire société en négligeant cet engagement des chrétiens ? Réciproquement, comment les chrétiens français pourraient-ils vivre leur engagement sans être conscients et fiers de défendre également les valeurs de la République ? ».

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En disant ces quelques phrases, le Ministre de l’Intérieur, qui est également responsable des cultes (et en Alsace, terre encore sous Concordat, cela a une signification particulière), n’a pas craint de se retrouver au centre de critiques de partisans d’une laïcité dénaturée qui voudrait faire abstraction de toute religion. Il a rappelé la conception de la loi du 9 décembre 1905, voulue par Aristide Briand et Jean Jaurès, à savoir d’adopter une loi d’apaisement : « À leur suite, je suis convaincu que la laïcité est avant tout un principe juridique de neutralité religieuse, qui s’impose à l’État et à ses représentants. Ce principe a ainsi pour finalité de garantir à chacun le droit de croire ou de ne pas croire, ainsi que, pour le croyant, le droit d’exercer son culte dans des conditions dignes et paisibles. ».


La laïcité est au cœur du pacte républicain

Bernard Cazeneuve a aussi repris la définition que le pape Jean-Paul II avait faite de la laïcité pour la France : « La laïcité laisse à chaque institution dans la sphère qui est la sienne, la place qui lui revient, dans un dialogue loyal en vue d’une collaboration fructueuse pour le service de tous les hommes. Une séparation bien comprise entre l’Église et l’État conduit au respect de la vie religieuse et de ses symboles les plus profonds, et à une juste considération de la démarche et de la pensée religieuse. ».

Partisan du dialogue entre les religions et entre l’État et les religions, il a en particulier salué l’approche salutaire d’une unité nationale : « Il me semble que la conscience de la dureté des temps, à laquelle nous ont rappelés avec fracas les attentats du mois de janvier, donne un prix particulier à ce dialogue. Dans le malheur qui l’a frappé, notre pays a vécu en effet un moment exceptionnel d’union nationale et de fraternité. (…) De nombreux responsables religieux ont su trouver les mots justes et exprimer en notre nom les sentiments mêlés de compassion, de résolution, de cohésion que nous avons tous ressentis alors. ».

Ce qui lui donnait ainsi une raison de rester optimiste : « Sans céder à aucune forme d’irénisme, je crois qu’il y a dans ce pays une richesse humaine qui ne demande qu’à s’employer et que chaque moment de crise vient révéler. Les moments les plus sombres de l’année écoulée ont ainsi été pour moi simultanément des occasions de découvrir de magnifiques figures de la fraternité, des femmes et des hommes, qui se sont signalés par leur héroïsme tranquille, leur sens du devoir, leur générosité et leur dévouement à autrui. (..) Parmi les raisons d’espérer, il y a donc la présence parmi nous de ces héros modestes, révélés par des circonstances exceptionnelles ou par le choix d’une profession où l’on accepter d’exposer sa vie au service de la collectivité. ».


Fustiger les prédications mortifères

Dénonçant les actes de "racisme" contre les religions, en grande progression ces dernières années, Bernard Cazeneuve a prévenu ce que Manuel Valls avait déjà martelé dans son fameux discours à l’Assemblée Nationale le 13 janvier 2015 : « Jamais la République n’acceptera que l’on puisse s’attaquer aux habitants de ce pays en raison de leurs origines, de leur religion ou de leurs croyances ; sans quoi elle ne serait plus la République. ».

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Reprenant son costume politique, il a ensuite fustigé les discours de haine exprimés par des personnalités politiques : « Je suis donc inquiet lorsque je constate que certains responsables politiques, ou d’autres qui portent une parole publique et qui devraient avoir pour première ambition d’apaiser les tensions qui minent notre société, choisissent de les attiser par des propos hâtifs, haineux, ou simplement stupides, qui blessent tel ou tel groupe de nos concitoyens. (…) Je suis inquiet lorsque les pratiques du discours politique font que l’approximation l’emporte sur l’observation lucide des faits, l’amalgame sur le discernement, l’arrogance sur le respect que l’on doit aux opinions d’un adversaire. ».

Et il a ajouté plus précisément : « Je suis inquiet lorsque j’observe qu’Internet, cet extraordinaire outil d’échange et de diffusion de la connaissance, sert également à l’expression sans limite des haines, des rumeurs sans fondement, des propagandes outrancières, des prédications mortifères, des agressions et des injures lâchement anonymes. Je suis inquiet, enfin, lorsque je vois délaissée cette valeur cardinale qu’est le respect. ». Il faut reconnaître que ce constat est objectif. Il suffit de lire parfois certains forums d’opinion où la bile versée peut faire penser à d’autres périodes historiques…


Être Français selon De Gaulle… mais aujourd’hui ?

Enfonçant bien le clou de l’universalité des valeurs de la République française, Bernard Cazeneuve s’est permis à juste titre, et très habilement, de citer De Gaulle sur le qu’être Français : « La citoyenneté en France est ouverte à tous ceux qui ont la volonté de la rejoindre, qui partagent ses valeurs et vivent selon ses règles. Selon cette conception, comme l’a dit le Général De Gaulle : "Est Français quiconque souhaite que la France continue". Être Français, ce n’est donc pas forcément naître en France, ce n’est pas professer une religion plutôt qu’une autre, ce n’est pas avoir le français pour langue maternelle, ce n’est pas avoir la peau d’une certaine couleur. C’est adhérer à des valeurs, à une histoire et à un projet commun. (…) Notre société a besoin d’apaisement. Elle a besoin de fraternité. Elle a besoin de respect. Elle a besoin de vérité. Elle a besoin qu’on lui fixe une ambition dans laquelle elle sache se reconnaître, parce qu’elle respectera les valeurs qui sont celles de la France depuis des siècles. Un tel projet peut réunir tous les républicains authentiques. ».

Le malheur, aujourd’hui, c’est qu’on peine à voir un responsable politique proposer ce projet commun qui fait tant défaut au peuple français. À moins que ce projet soit défini dans la dernière citation et la dernière phrase du discours du Ministre de l’Intérieur, une parole du pape Paul VI à la fin du Concile Vatican II : « Nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. ». Formule qui n’est pas très éloignée de celle de la philosophe Simone Weil : « Seul est éternel le devoir envers l’être humain comme tel. », une conception qui rejoint aussi les philosophes Étienne Borne et Paul Ricœur.

Ce culte de l’homme devrait être au cœur de tous projets politiques et l’incarnation de la devise républicaine de liberté, d’égalité et de fraternité. Cela semble évident qu’il y a encore du chemin à parcourir avant d’atteindre cette société apaisée et fraternelle qui semble de plus en plus polarisée et rendue binaire par des vociférateurs démagogiques qui surfent sur les ravages de la crise économique.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 octobre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de Bernard Cazeneuve le 3 octobre 2015 à Strasbourg (texte intégral).
Discours de Manuel Valls le 13 janvier 2015 au Palais-Bourbon (texte intégral).
Le voile et la République.
La burqa et la République.
François Hollande et la laïcité.
Nicolas Sarkozy et l’islam.
Stigmatisation ?
Le pape François et les valeurs chrétiennes.
Chaque vie compte.
Les valeurs de la République.
Les valeurs du gaullisme.
L’esprit du 11 janvier.
Une chance pour la France.
Le vrai patriotisme.
Étienne Borne.
Simone Weil.
Paul Ricœur.
L’homodiversité.
Complot vs choas, vers une nouvelle religion ?
L’antisémitisme, selon Arthur.
Terrorisme et islamisme.
Peine de mort.
Guerre et peine.
Le Pardon.
La Passion.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151003-valeurs-republique.html

http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/les-valeurs-chretiennes-de-la-173028

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/10/16/32781479.html





 

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