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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 06:32

Entre ceux qui jouent avec le feu et ceux qui s’enflamment, y aura-t-il encore une petite place pour la démocratie ?


 


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L’album de caricatures de l’excellent Jacques Faizant (1918-2006) date du 23 novembre 1973 (aux éditions Denoël) et pourtant, il pourrait presque être d’actualité en 2015, quarante-deux plus tard, en remplaçant François Mitterrand par Manuel Valls et Georges Marchais par Marine Le Pen !

Dans les débats concernant le Front national et Marine Le Pen, que ce soit dans les médias ou ailleurs, il y a certains points qui me font frémir, et en particulier, l’absence de lucidité de certains commentateurs.

C’est vrai que parler de Marine Le Pen ou du FN, ça fait vendre et c’est bon pour l’audimat. L’émission finalement avortée de David Pujadas ne répondait à aucun autre diktat que son propre succès quasi-narcissique : de valeurs morales, de programmes politiques, qu’importe ; ce qui compte, c’est le succès d’une émission qui n’est intéressante simplement que par l’absence de concurrence. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois…

Un certain nombre de personnes pensent que le Front national n’est pas dangereux, ou plutôt, qu’il ne pourra jamais arriver au pouvoir à cause du sacro-saint scrutin majoritaire. Donc, que Marine Le Pen existe dans le paysage politique pour amuser la galerie, divertir voire plus si affinités. Par conséquent, que ceux qui veulent crier leur colère, qui veulent exprimer leur désapprobation sur les gouvernements discrédités, qui veulent cracher sur l’histoire de leur pays sans risque aillent voter Le Pen puisqu’il n’y aurait pas de risque. Enfin, c’est ce que certains penseraient.

Tous ceux-là se trompent d’institutions. Ils n’ont rien compris à la Ve République. La Constitution du 4 octobre 1958 est justement faite pour permettre à un pouvoir d’être stable, de réussir à gouverner malgré les aléas de cette impalpable "opinion publique" qui, il faut bien le dire ces derniers temps, ne cesse de vouer aux gémonies les candidats qu’elle s’est elle-même appropriés en les élisant parfois avec enthousiasme.

Comment faudrait-il expliquer pour faire comprendre qu’aujourd’hui, le FN est le premier parti à pouvoir profiter de l’effet majoritaire ? Déjà aux élections européennes du 25 mai 2014, le FN avait conquis le tiers des sièges avec seulement le quart des voix. Mais plus inquiétant encore, le FN avait réussi à faire élire deux sénateurs dans deux départements différents, preuve, s’il en est, de la grande implantation locale de ce parti, qui a été capable de rassembler bien au-delà du réservoir attendu des seuls grands électeurs estampillés FN.

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Aujourd’hui, s’il y a des élections législatives, il y a de grande chance pour que les candidats FN arrivent en tête du premier tour dans de nombreuses circonscriptions. Pour les régionales, cela semble aussi se présenter ainsi dans des sondages qu’il faut toujours lire, certes, avec précaution : les listes FN arriveraient en tête dans de nombreux départements, comme ce fut le cas, là encore, aux élections européennes.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’en gros, un quart à un tiers du corps électoral votant (laissons de côté ceux qui refusent l’exercice de s’exprimer) est prêt à voter ou même a déjà voté pour un candidat FN. Mais que parallèlement, il y a probablement un peu plus d’un électeur sur deux qui ne voudrait en aucun cas d’un élu FN.

Fort de cette réflexion, le piège électoral peut tranquillement se refermer.

En effet, que ce soit aux élections régionales des 6 et 13 décembre 2015 ou aux élections législatives probablement en juin 2017, le passage du premier au second tour sera déterminant pour l’avenir de nos institutions. Je le dis avec gravité car j’ai l’impression que la plupart des partis politiques sont complètement insouciants ou ferment les yeux, trop occupés à sauvegarder leurs terrains.

En clair, dès lors qu’il est possible à plus de deux candidats ou listes candidates de se maintenir au second tour, il y a danger immédiat si le FN est en tête du premier tour.

L’exemple du Nord-Pas-de-Calais-Picardie est à cet égard très éclairant. L’un des derniers sondages (sondage Ifop pour iTélé, Europe 1 et "La Voix du Nord" publié le 26 octobre2015) donne de grands écarts : 38% pour la liste FN, 26% pour la liste LR-UDI-MoDem et 19% pour la liste PS (dans des régions généralement considérées "de gauche"). Pour l’instant, Pierre de Saintignon, le candidat PS, se déclare convaincu (et Jean-Christophe Cambadélis avec lui, semble-t-il) que la liste PS rassemblant les autres listes de gauche dépasserait celle de Xavier Bertrand, candidat LR, au second tour.

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Mais il paraît assez évident qu’en étant loin du compte, il n’aurait aucune véritable dynamique pour le second tour et le sondage pour le second tour est à cet égard assez confus en raison de l’intervalle d’erreur : liste FN à 39%, liste LR-UDI-MoDem à 31% et liste PS rassemblé à 30%. Le PS paie ici l’absence d’union de la gauche dès le premier tour, or, il veut maintenir sa liste au second tour pour faire le combat qu’il aurait dû faire dès le premier tour, à savoir, qui du PS ou de LR-UDI-MoDem affrontera le FN ?

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Donc, on s’acheminerait tout doucement, tant pour les régionales que pour les prochaines législatives, vers un grand nombre de triangulaires au second tour FN-LR-PS. Je n’indique pas les alliés des Républicains ni du PS mais il faut bien insister sur le fait que ces deux partis rassemblent d’autres formations dans leur sillage alors que le FN est seul dans la classe politique et par son isolement, n’a aucune capacité à rassembler d’autres formations, caractéristique nécessaire néanmoins pour gouverner durablement un exécutif, que ce soit localement ou nationalement. On s’acheminerait vers des triangulaires avec une probabilité que le FN, dans beaucoup de cas, soit en première position.

Au second tour, la majorité relative suffit à faire gagner la liste ou le candidat face aux autres. C’est donc un choix cornélien que de se retrouver au premier tour en troisième position. Pour les régionales, le fait d’arriver en tête au second tour apporte une prime majoritaire qui donne un net avantage pour pouvoir ensuite conquérir l’exécutif.

Il n’y a que trois choix possibles.
Passons-les en revue dans le cas des régionales.

1. Ou la troisième liste décide de rester au second tour sans rien changer (ni composition ni programme), ou, le cas échéant, en fusionnant sa liste avec des petites listes du premier tour avoisinantes. Politiquement, ce choix a le mérite de la cohérence politique et les électeurs y gagnent la meilleure offre politique. Le risque est grand, alors, que la liste qui était en première place au premier tour le reste au second tour. C’est donc la meilleure configuration pour donner au FN le maximum d’élus voire d’exécutifs régionaux.

2. Ou la troisième liste refuse de prendre le risque de faire élire le FN, et dans ce cas, décide de fusionner avec la liste arrivée en deuxième position. L’avantage, c’est que la liste arrivée en première place, qui n’a aucune réserve de voix, aura du mal à franchir le seuil de la majorité absolue (même si cela ne reste pas impossible néanmoins). L’inconvénient majeur, c’est que cela donne prise à "bonnet blanc et blanc bonnet", la fameuse expression du candidat communiste Jacques Duclos arrivé en troisième position à l’élection présidentielle de 1969 derrière Georges Pompidou et Alain Poher. C’est ce que le FN appelle, avec une grande mauvaise foi et dans la belle tradition communiste, "UMPS" jusqu’à la nouvelle appellation des Républicains. Si, politiquement, c’est quasi-suicidaire d’adopter une telle stratégie, qui nécessite aussi, bien sûr, l’accord de la deuxième liste, il y a un avantage complémentaire, qui est que les deux listes qui fusionnent (la deuxième et la troisième du premier tour) peuvent garder des élus et considérer qu’à l’élection suivante, l’un des deux sera meilleur que l’autre.

3. Ou enfin, le troisième cas, la troisième liste se désiste complètement, sans fusion avec la deuxième parce qu’elles n’ont pas les mêmes options politiques. Avec deux sous-cas, l’ancienne troisième liste soutient activement la deuxième liste ou au contraire, reste silencieuse en attendant que le second tour passe. C’est de loin la solution la plus performante politiquement et électoralement : d’une part, elle replace le second tour au niveau du premier tour, à savoir, pour être élu, il faut convaincre la majorité absolue des électeurs, ce qui reste une épreuve difficile pour le FN ; d’autre part, il n’y a pas collusion entre LR et PS et donc, chacun aura gardé sa "pureté originelle" programmatique. Le seul inconvénient, et cela se paie donc très cher, c’est l’absence d’élu issu de la troisième liste. Or, qui dit absence de siège dans l’opposition de la région pendant six ans dit grande difficulté pour compter un jour la reconquérir. Notons d’ailleurs que lors des dernières élections législatives en Pologne, le 25 octobre 2015, les partis dits de gauche n’ont pas réussi à atteindre le seuil minimal pour conserver un seul siège !

Le politologue Gérard Grunberg a parfaitement résumé la situation actuelle, en disant que les deux grands partis de gouvernement (LR et PS) doivent définir ce qu'ils veulent privilégier, le clivage gauche/droite ou le clivage sur la construction européenne : « Si les deux partis ne se décident pas à affronter leur dilemme central alors l’histoire décidera pour eux au lieu qu’ils décident pour elle. Certaines voix annoncent déjà l’élection de Marine le Pen en 2017. Certes, une telle prévision semble bien hasardeuse. Néanmoins, un acteur politique de premier plan doit envisager toutes les hypothèses même les pires. Anticiper pour agir. Au bout du compte chacun pour lui-même doit se demander quel est l’ennemi principal et répondre à cette question. Ne pas y répondre de manière stratégique, c’est s’abandonner aux hasards de l’histoire… hasards parfois très malheureux ! » (Telos, le 27 octobre 2015).

J’ai essayé vaguement de rester dans le général même si la conjoncture laisse peu de doute sur l’ordre au premier tour des différentes listes, un peu à l’instar d’ailleurs des élections européennes : la liste FN en premier, la liste LR-UDI-MoDem en deuxième et la liste PS en troisième.

Donc, la balle est surtout dans le camp du Parti socialiste, et par ricochet, dans le camp du gouvernement et de l’Élysée. Dans une logique purement partisane, le PS pourrait décider d’en rester à l’option 1, à savoir préserver ses chances de succès (malgré tout !) et surtout, d’avoir quelques sièges malgré la Berezina. Bref, sauver à court terme les meubles. Dans la logique de l’Élysée, l’option 3 paraît indispensable, et cette option serait aussi la preuve par les actes de toutes les déclarations du Premier Ministre Manuel Valls depuis trois ans (et réitérées encore le 27 octobre 2015 à Bondy). Quant à l’option 2, il paraît à peu près certain qu’elle ne sera jamais concrétisée tant les Républicains que les socialistes se refuseraient à assumer la gouvernance commune d’une région.

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Au fait, à qui profite la forte montée du FN ? Mais à François Hollande, pardi ! Et à lui seul à gauche. Voter Marine Le Pen, c’est aussi, dans un certain cas, lui assurer sa réélection. C’est en effet le seul cas où François Hollande pourrait espérer raisonnablement être réélu en mai 2017. Dans un second tour face à Marine Le Pen et avec un discours où il appellerait tous les démocrates à venir le rejoindre. Il lui faut ainsi montrer sa bonne foi dès les régionales, sachant que les régions, c’est moins important que le pouvoir national.

Ah, mais il faut aussi faire partie des deux candidats qualifiés pour le second tour. Rien de mieux, dans ce cas, pour François Hollande, que d’avoir comme concurrent à droite et au centre droit, Nicolas Sarkozy qui peut continuer à susciter, chez certains, encore un fort rejet qu’un quinquennat socialiste pourtant déplorable n’aura pas encore su effacer. La clef de l’élection présidentielle se trouve donc chez ceux qui, en novembre 2016, voteront à la primaire pour désigner le candidat LR.

On a le droit d’adhérer aux idées faussement patriotiques du FN, à la personnalité inconsistante de Marine Le Pen, parce que c’est la démocratie, mais de grâce, que ceux qui le fassent, par colère ou par cynisme, ne soient pas les idiots utiles de la possible déconfiture de la République française et qu’ils sachent à quoi ils s’engagent : oui, le FN peut gagner dans un scrutin majoritaire ; non, on ne vote pas pour un parti juste pour prouver que ses solutions ne marcheront pas. Une élection, ce n’est pas un jeu vidéo. Cela engage le destin de tout un peuple. Fais-moi peur !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 octobre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les valeurs de la République.
Être patriote.
Le débat qui n’a pas eu lieu.
Marine Le Pen en Égypte.
Marine Le Pen contre les droits de l’Homme.
Jean-Marie Le Pen et ses jeux de mots vaseux.
Marine Le Pen et la faiblesse de ses arguments économiques.
Changement de paradigme.
Piège républicain.
Syndrome bleu marine.
Démagogie 2.0.
Le FN et son idéologie.
Les élections législatives partielles de 2013.
Le choc du 21 avril 2002.
Marine Le Pen candidate.
Le monde des bisounours.
Tout est possible en 2017…
Mathématiques militantes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151027-front-national.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/fn-fais-moi-peur-173441

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/11/10/32841843.html


 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans FN - PCF - NPA - LCR - extrêmes
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