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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 11:33

« Si la politique s’enlise en diabolisant roulottes et mosquées, si la droite républicaine s’écrase devant les fixettes de l’ultradroite, si la gauche démocratique espère tirer les marrons du feu sans sortir de son coma intellectuel, pauvre France, triste Europe. » (27 décembre 2010).


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Je l’avais croisé plusieurs fois au Salon du Livre. Le philosophe André Glusksmann paraissait studieux, calme, attentif et poli. Dans les années 1980, avant la chute de l’empire soviétique, j’avais été assez fasciné par ses interventions à la télévision en faveur de la liberté partout dans le monde. André Glucksmann s’était répandu dans les médias durant ces années-là, beaucoup moins récemment. Il m’avait fasciné parce qu’à cette époque, il n’y en avait pas beaucoup qui dénonçaient les totalitarismes sans aucune ambiguïté.

Longs cheveux gris, on aurait presque pu le croire avec le look de Grand Duduche du regretté Cabu, mais en plus âgé et en moins souriant. Il a tiré sa révérence à 78 ans ce mardi 10 novembre 2015, à un jour près, quarante-cinq ans après que le grand chêne s’est abattu et vingt-six ans après la chute du mur de Berlin, le lendemain du jour où certains en quête de reconnaissance se recueillaient à Colombey-les-Deux-Églises, et le surlendemain de la très grande victoire législative d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix 1991, en Birmanie, la dernière victoire de la lutte contre les totalitarismes.

Normalien, agrégé de philosophie, proche de Raymond Aron, il fut soixante-huitard et maoïste (qu’en avait pensé Aron ?). Ce militantisme extrême, révolutionnaire de pacotille comme beaucoup de sa génération, qui rangeait les communistes dans la case de trop sages bourgeois, aurait pu le conduire vers une pensée binaire de voie de garage.

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Et pourtant, non. Pêché de jeunesse, fougue de l’excitation adolescente (en 1968, il avait quand même 31 ans) ? Je me suis toujours étonné de voir de grands esprits intellectuels se fourvoyer dans l’une des plus grosses escroqueries politiques et intellectuelles de l’histoire de l’humanité. En juillet 1975, avec "La Cuisinière et le mangeur d’hommes, réflexions sur l’État, le marxisme et les camps de concentration", il fut parmi les premiers à faire le parallèle de l’horreur entre le communisme et le nazisme. Combattre les totalitarismes, le totalitarisme, sous toutes ses formes. Le livre est sorti quelques mois avant l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir au Cambodge.

Bernard-Henri Lévy lui a emboîté le pas avec "La Barbarie à visage humain" en mai 1977. C’est aussi en mai 1977 que Glucksmann a sorti "Les Maîtres Penseurs". De cette pensée anti-totalitarisme issue de l’extrême gauche, est né le courant dit des "nouveaux philosophes" qui doit cette appellation surtout à leur propension à envahir les médias. L’amorce médiatique fut sans doute déclenchée par l’émission de Bernard Pivot, "Apostrophes" du 27 mai 1977 où l’animateur invita BHL et Glucksmann à parler de leur livre avec ce thème aussi stérile que polémique (à l’époque) : "Les nouveaux philosophes sont-ils de droite ou de gauche ?".

Sans doute que les gesticulations médiatiques ont suscité un fort rejet intellectuel des "nouveaux philosophes", en particulier de la part de Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu et Régis Debray, mais ils furent soutenus par Roland Barthes et Michel Foucault. La critique de fond était que ces "nouveaux philosophes" n’avaient pas grand chose de nouveau à dire et qu’ils mettaient beaucoup trop en avant leur petite personne dans un débat qui ne devait être que celui des idées.

Ainsi des critiques des "nouveaux philosophes". François Cusset : « Glucksmann citant Hegel assène que "penser, c’est dominer", imputant nazisme et stalinisme aux grands philosophes allemands. » (à savoir Marx et Nietzsche) ; Jean-François Lyotard : « Vos gens mangent beaucoup à la table des médias. Encore une fois, vous prenez garde davantage aux postures et moins aux significations. C’est l’humour de la pragmatique narrative que vos récits de protestations contre les horreurs du pouvoir, elle les divulgue grâce à des réseaux de pouvoir. » ; Gérard Noiriel s’en est pris aussi à eux qui « possédant les titres requis pour pouvoir être considérés comme des "penseurs" mais davantage attirés par le journalisme que par la recherche, se lancent dans la publication d’essais grand public qui rencontrent d’emblée un fort succès dans les médias ».

Ces critiques ont surtout visé BHL qui en faisait trop tandis que Glucksmann pensait plus qu’il ne parlait. Sa réflexion dans les années 1980 avait pour but de soutenir les dissidents soviétiques qui étaient emprisonnés au goulag, mais aussi toutes les victimes des totalitarismes où qu’ils se trouvent. Grâce à cette plus grande ouverture, André Glucksmann a réussi à fédérer à la fois Jean-Paul Sartre et Raymond Aron en janvier 1979 dans un appel à soutenir et accueillir les boat-people, réfugiés du Vietnam communiste (une situation qui n’est "pas sans rappeler" celle que nous vivons aujourd’hui avec les réfugiés syriens et irakiens), ce qui a donné une photo historique sur le perron de l’Élysée le 26 juin 1979.

"Droitsdelhommiste", André Glucksmann a perçu la chute du mur de Berlin comme la victoire du combat qu’il avait mené pendant une quinzaine d’années. Parmi d’autres livres marquants de lui, il y a eu son célèbre "Silence, on tue" avec Thierry Wolton (sorti le 8 octobre 1986).

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Soucieux de la paix en ex-Yougoslavie, il s’est engagé en vingt-deuxième position sur la liste "L’Europe commence à Sarajevo" aux élections européennes du 12 juin 1994 où figuraient également Bernard-Henri Lévy, Léon Schwartzenberg, Pascal Bruckner, Michel Polac, Alain Touraine, Daniel Rondeau, Romain Goupil, une cousine de Niki de Saint-Phalle, et d’autres têtes médiatisées. C’était BHL qui avait annoncé la création de la liste dans "L’heure de vérité" du 15 mai 1994 consacrée à son film "Bosna !" présenté au festival de Cannes en mai 1994. Bernard Kouchner a revendiqué la paternité de cette liste mais s’était présenté sur celle PS de Michel Rocard. Jean-François Deniau avait été approché pour faire partie de l’aventure alors qu’il avait postulé pour diriger la liste UDF-RPR en concurrence avec Dominique Baudis. Créditée jusqu’à 12% dans un sondage foireux (cela fait penser à la candidature de Coluche), la liste n’a pas eu d’élu, ne recueillant que 1,6% des voix (ils étaient confrontés à une rude concurrence médiatique avec la liste de Bernard Tapie). Le but de cette initiative politique avait été pourtant atteint puisqu’il était surtout question de sensibiliser la classe politique sur la répression serbe en Bosnie.

Devenu "atlantiste", André Glucksmann a soutenu l’intervention militaire américaine contre Saddam Hussein en 2003 au nom de la lutte contre les totalitarismes après avoir soutenu l’intervention contre Slovodan Milosevic en 1999. Il a pris la défense de la minorité tchétchène pourchassée par Vladimir Poutine en 1999. Il était aussi partisan d’une intervention militaire contre Mouammar Kadhafi et contre Bachar Al-Assad.

Revenant sur la révolte de mai 1968 qu’il considérait avant tout comme une révolte contre les totalitarismes, André Glucksmann a écrit "Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy" en 2008. Il avait soutenu Nicolas Sarkozy en 2007 mais désapprouvé l’amitié que Nicolas Sarkozy avait nouée avec Vladimir Poutine (renouvelée lors de la visite à Moscou le 29 octobre 2015) et surtout le discours de Grenoble du 30 juillet 2010.

Dans une tribune au journal "Le Monde" du 27 décembre 2010, André Glucksmann avait défendu les "Roms" et les Français musulmans : « Quinze mille Tziganes, nomadisant sur le sol français, mettaient la République en danger ! S’engouffrant dans la brèche morale, l’ullradroite plébiscite un enjeu décisif pour la nation : "l’occupation" de deux tronçons de la rue de Paris à l’heure des prières coraniques du vendredi. (…) En bon laïque, peu porté à l’angélisme, je suis choqué par ce spectacle hebdomadaire (…). Récuser les lieux ouverts et refuser les lieux couverts à la seconde religion de France, c’est raisonner en pompiers pyromanes. Ceux qui vitupèrent l’occupation religieuse du pavé s’opposent paradoxalement à la construction d’espaces appropriés avec ou sans minaret (…). Si la présidentielle [de 2012] se joue sur les notions d’occupation, d’invasion ou d’islamisation, la droite aura pavé la route du Front national et la gauche sera tombée dans le panneau. ».

Son dernier livre est "La République, la pantoufle et les petits lapins" (publié le 13 mai 2011) : « Je me choisis "athée en politique". En 2007, j’ai choqué mes amis en optant publiquement pour le candidat Sarkozy. Ni regret, ni blanc-seing. Voter n’est pas entrer en religion. Pourquoi bouderais-je ses initiatives bienvenues lorsqu’il interdit à Kadhafi le massacre des civils insurgés de Benghazi ? À gauche comme à droite, la France officielle pense à huis clos. Sainte ligne Maginot, protège-nous d’un monde extérieur voué aux méchants impérialistes, aux terribles envahisseurs musulmans et aux désespoirs apocalyptiques ! Ouvrons nos fenêtres : un vent de liberté a déraciné en moins d’un demi-siècle l’empire stalinien, il s’attaque aujourd’hui aux despotismes profanes ou religieux, il réveille les courages et bouscule planétairement les tabous. Je dédie ce pense-bête aux happy few, ni résignés ni apathiques et pas davantage nihilistes. » (mai 2011).

Sur le climat actuel, je ne résiste pas à reprendre sa tribune de 2010 où il dénonçait (déjà) la "lepénisation" des esprits : « Le FN poserait les bonnes questions en offrant de mauvaises réponses ? Il suffit ! Ses questions vitrifiées sont aussi nulles que ses réponses outrancières. Il faut être obsédé, ou vouloir obséder l’électeur, pour claironner que l’immigration est le cœur de nos malaises, avant le chômage des jeunes, la paralysie de la croissance, le risque d’éclatement de l’euro et de l’Europe. Et si personne n’en parle, par quel miracle le continent échapperait-il à la corruption mondialisée, qui s’appuie sur les ressources d’États kleptomanes et mafieux (comme la Russie) ou monocratiques et sans principes (comme la Chine), ou pétro-islamistes, ou narco-marxistes, ou les deux ? L’avenir ne se jouer pas dans une rue de Barbès ni dans le saccage préfectoral de masures improvisées. (…) Restait à la blonde Marine de réactiver les fantasmes de son papa, pour le plus grand plaisir des enfants de l’OAS et des bâtards d’Al-Qaida. Allons-nous capituler et fuir les véritables défis dans les noirs pâturages des conflits imaginaires ? Si la politique s’enlise en diabolisant roulottes et mosquées, si la droite républicaine s’écrase devant les fixettes de l’ultradroite, si la gauche démocratique espère tirer les marrons du feu sans sortir de son coma intellectuel, pauvre France, triste Europe. Votre destin se décidera entre Pékin, Moscou et Washington, voire à Téhéran ou à La Mecque. » ("Le Monde" du 27 décembre 2010).

Des phrases choc, qui ont déjà presque cinq ans mais qui gardent leur entière actualité…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 novembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fais-moi peur !
Jean d’Ormesson.
Nicolas Sarkozy.
Chute du mur de Berlin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151110-andre-glucksmann.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/andre-glucksmann-la-pantoufle-et-173905

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/11/10/32907566.html

 

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