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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 06:56

« Le meilleur moyen de préserver et même de développer l’usage de la langue française n’est certainement pas de prononcer des ukases et, à ce propos, de prétendre légiférer ou réglementer par décret. Non, c’est plutôt de s’y plonger avec gourmandise, en s’enivrant, s’il le faut, de ses mille ressources, délices et parfois énigmes. » (Jean-Claude Zylberstein, novembre 1996).


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Depuis le 3 février 2016, la polémique fait rage sur le front de l’orthographe. Comme la France sait si bien se donner des raisons de perdre son énergie malgré l’état d’urgence du chômage et du terrorisme, le gouvernement a souhaité rallumer une ancienne guéguerre, celle des anciens et des modernes avec un nouveau clivage : la réforme de l’orthographe.

Alors, disons-le tout de suite, je continuerai à garder l’ancienne orthographe, quitte à me faire étiqueter dans le camp des anciens, même si je considère que connaître l’histoire des mots, préserver leur aspect parfois le plus énigmatique, est un double gage de modernité et de maturité et est le meilleur moyen de préparer l’avenir de la langue.

Ce qui a mis le feu aux poudres, avec un "léger" différé deux mois (!), c’est la publication du Bulletin Officiel de l’Éducation nationale spécial n°11 du 26 novembre 2015 (téléchargeable ici) où la Ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem a rappelé les objectifs des programmes scolaires, avec notamment cet extrait : « Les élèves sont conduits à centrer leur attention sur la forme de l’énoncé lui-même, à relativiser certains aspects sémantiques pour privilégier un regard sur la formation des mots (la morphologie) et sur les relations entre les mots (la syntaxe). » et arrive la phrase choc : « L’enseignement de l’orthographe a pour référence les rectifications orthographiques publiées par le Journal Officiel de la République française le 6 décembre 1990. ».

Le langage officiel parle en effet de "rectifications orthographiques" mais j’emploierai ici le mot "réforme" qui me paraît mieux convenir. L’intégralité de cette réforme est téléchargeable ici.

Une réforme de l’orthographe qui a donc plus de vingt-cinq ans d’âge. J’y reviens juste après avoir précisé que cette phrase qui fait scandale signifie tout simplement que le gouvernement impose aux auteurs des manuels scolaires d’appliquer cette réforme de l’orthographe. Et pourquoi y a-t-il protestation ? Parce que depuis un quart de siècle, justement, les manuels scolaires avaient continué de conserver l’ancienne orthographe.

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Ce n’était pas faute de les avoir incités. Ainsi, dans le précédent quinquennat (ce n’est donc pas une question entre droite et gauche), le Bulletin Officiel de l’Éducation nationale hors série n°3 du 19 juin 2008 (téléchargeable ici) avait déjà prescrit : « L’ensemble des connaissances et compétences attendues s’applique à toutes les situations d’écriture énoncées plus haut et non rappelées dans cette rubrique. L’orthographe révisée est la référence. ».


Les mauvais arguments des fossoyeurs de l’orthographe française

Ceux qui prétendent imposer la réforme de l’orthographe de 1990 utilisent deux arguments, dont un d’autorité, qui, à mon sens, sont tous les deux sans valeur.

1. Une réforme déjà ancienne

Le premier argument, c’est que la réforme n’est pas nouvelle (ce qui n’a pas suscité moins de polémique à l’époque, mais il n’y avait pas encore la généralisation d’Internet), qu’elle date de vingt-cinq ans et que c’est de l’histoire ancienne. Certes, mais justement, une réforme qui n’est pas appliquée depuis un quart de siècle, cela montre bien qu’elle n’est ni naturelle, ni logique, ni spontanée et que le "peuple", disons, le peuple de France (puisque cette réforme semble avoir été mieux perçue en Belgique et en Suisse, par exemple), semble y résister depuis longtemps. Si la réforme avait été réellement un plus pour la langue, pourquoi n’a-t-elle jamais été appliquée en France ? Je veux dire, jamais spontanément appliquée ? (On sait que le premier principe de thermodynamique est à cet égard incontournable : les solutions les plus faciles sont toujours adoptées).

Dès l’époque de la publication de la réforme, plusieurs personnalités avaient vigoureusement marqué leur franche opposition, en particulier François Bayrou (qui, simple député, n’était pas encore Ministre de l’Éducation nationale) qui a créé l’association "Le français libre" pour soutenir la langue française, et le 5 janvier 1991, quinze académiciens s’étaient démarqué malgré l’unanimité lors la séance du 3 mai 1990 qui avait accepté les principes de la réforme. Jean d’Ormesson, Bernard Pivot, Philppe Sollers, mais aussi Léon Schwartzenberg, Jacques Vergès et même Georges Wolinski avaient vivement protesté contre cette réforme. Le dessinateur de "Charlie Hebdo" avait ainsi réclamé « la guillotine morale du mépris contre les technocrates sans âme et sans pensée qui ont osé profaner notre langue ».

2. Rocard et l’Académie française

Le second argument est un double argument d’autorité. Il est question de rappeler que ce serait une réforme voulue par le Premier Ministre Michel Rocard. C’est effectivement lui qui a amorcé la mission de simplifier l’orthographe du français mais justement, il a refusé de l’imposer à l’ensemble des élèves et des enseignants. Enfin, il est aussi question de rappeler que l’Académie française, en son temps, l’aurait adoptée. Là, c’est carrément une falsification de l’histoire. En effet, il y a parmi les plus fervents opposants, le doyen de l’Académie française, Jean d’Ormesson.

Certes, son secrétaire perpétuel de l’époque, Maurice Druon, a présidé le groupe de travail et a remis son rapport  le 19 juin 1990 au Conseil supérieur de la langue française installé le 24 octobre 1989 par Michel Rocard. Ce n’était pas en tant qu’académicien mais comme une personne qualifiée chargée de faire cette étude que Maurice Druon travailla : « Je voulais simplement souligner qu’une permanence apparaît et s’impose dès lors qu’on entreprend d’agir sur les structures du français, et que cette permanence s’exprime par les termes de certitude, clarté, précision, pureté, toutes les qualités qui font notre langue suprême dans les domaine de l’éthique, du droit des accords et conventions, et, plus généralement, dans l’art de l’exposé ou de la définition. Perdrait-elle ces caractères qui l’ont faite universelle, notre langue verrait son audience et son emploi se réduire dans le monde. ».

Michel Rocard rappela d’ailleurs à cette occasion : « Il n’a jamais été question pour le gouvernement de légiférer en cette matière : la langue appartient à ses usagers, qui ne se font pas faute de prendre chaque jour des libertés avec les normes établies. » (19 juin 1990).

L’Académie française s’est contenté de dire : « Aucune des deux graphies ne peut être tenue pour fautive. » et a surtout insisté sur ceci : « L’orthographe actuelle [l’ancienne] reste d’usage, et les "recommandations" du Conseil supérieur de la langue française [la réforme] ne portent que sur des mots qui pourront être écrits de manière différente sans constituer des incorrections ni être considérés comme fautives. » (communiqué du 17 janvier 1991).

L’Académie française a même fait preuve de beaucoup de prudence : « L’Académie n’a pas souhaité donner un caractère impératif à ces rectifications ni se limiter à une simple tolérance orthographique : elle a choisi la voie prudente de la recommandation. Ainsi, elle a décidé de soumettre à l’épreuve du temps ces simplifications et ces ajustements (…) et se propose de juger, après une période d’observation, des graphies et emplois que l’usage aura retenus : c’est la règle qu’elle a toujours suivie, même lorsque, au cours des XVIIIe et XIXe siècles, elle a changé à deux reprises l’orthographe de plusieurs milliers de mots. ». Et elle a ajouté : « L’usage ne tranche que peu à peu entre les deux orthographes. (…) L’Académie observe l’évolution de l’usage et se réserve de confirmer ou d’infirmer les recommandations proposées. ».

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D’ailleurs, la célèbre historienne Hélène Carrère d’Encausse, qui est la secrétaire perpétuelle actuelle de l’Académie française (je féminise bien qu’elle préfère la graphie "perpétuel"), l’a répété le 13 février 2016 en rappelant que la langue est « une part essentielle de notre identité » : « Je n’ai pas compris les raisons qui expliquent l’exhumation d’une réforme de l’orthographe élaborée il y a un quart de siècle et où l’Académie française n’a eu aucune part, à l’inverse de ce que l’on a voulu faire croire. (…) La position de l’Académie n’a jamais varié sur ce point : une opposition à toute réforme de l’orthographe mais un accord conditionnel sur un nombre réduit de simplifications qui ne soient pas imposées par voie autoritaire et qui soient soumises à l’épreuve du temps. » ("Le Figaro").


De mauvais arguments des supposés gardiens du temple

Dans les arguments du débat public, je dois dire que "mon camp", à savoir ceux qui protestent contre la réforme de l’orthographe, ne me paraît pas choisir les meilleurs arguments.

Déjà, ils jouent avec l’accent circonflexe avec "jeune" et "jeûne", ou "sur" et "sûr", ou encore "mur" et "mûr" alors que justement, la réforme de l’orthographe maintient l’accent circonflexe dans les cas évoqués pour éviter tout malentendu qui pourrait faire d’un catholique pratiquant en période de carême (qui a lieu cette année du 10 février au 27 mars, je le dis puisque le ramadan semble être désormais plus connu), un pervers aimant les enfants. A même fleuri un slogan charliesque "Je suis nénuphar" pour s’opposer à "nénufar" alors que ce serait sans doute, de toute la réforme, la rectification la plus pertinente car le "ph" de nénuphar provient d’une erreur sur son étymologie lorsque les académiciens s’occupèrent de la révision de leur dictionnaire en 1935 (avant, le mot s’écrivait déjà avec un "f").

Enfin, sur les réseaux sociaux, j’ai assez peine à lire de soi-disant ardents défenseurs de l’ancienne orthographe s’exprimer avec de nombreuses fautes (qui d’ailleurs restent des fautes avec la nouvelle orthographe), avec un langage sms quasi-oral, ou même avec des vrais problèmes d’expressions pour se faire comprendre. D’ailleurs, je n'exclus pas moi-même d’avoir laissé malencontreusement quelques coquilles ici ou là, même si je m’efforce de les éviter.

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Cela m’amène bien sûr à citer un amoureux de la langue française, Émile Cioran qui disait ainsi : « Quand deux Français se disputent, s’ils ne se livrent pas à des voies de fait, ils se reprochent, dernier argument, des fautes de français. Éviter à tout prix toute faute, et même toute incorrection, dans une lettre d’injures. C’est ce péché de forme qu’on vous reprochera le plus gravement, et on passera à côté du fond. » (23 novembre 1969).


Pourquoi être contre une réforme de l’orthographe imposée ?

Je propose quatre séries d’arguments pour m’opposer à cette réforme de l’orthographe vieille de vingt-cinq ans.

1. L’argument institutionnel et philosophique

Certes, la langue peut évoluer et même, doit évoluer parce que les innovations technologiques, les nouveaux concepts ne cessent de rendre nécessaire la création de nouveaux mots, de néologismes, et c’est d’abord cette tâche qui était dans les objectifs des travaux de 1990, se donner les règles claires pour créer de nouveaux mots : « permettre aussi une formation correcte aux mots nouveaux que réclament les sciences et les techniques » (Maurice Druon le 19 juin 1990).

Je me suis d’ailleurs surpris à appliquer, pour quelques mots, la réforme avant même qu’elle ait été écrite, je crois ainsi avoir toujours écrit "gourou", "flegmatique", "faciès", "extraterrestre", "blabla" (oui, cette réforme parle de blabla !), "contreplaqué", "asséner", "agroalimentaire", "plateforme", "parebrise", "parechoc", "passeport", "ouzbek", "ultraviolet", "tsar", "touareg", "tourista", téléfilm", etc.

Mais ce n’est pas dans la compétence d’un gouvernement de modifier l’orthographe des mots. Pas même du législateur ni même du constituant. La langue appartient à tous ses locuteurs, et rappelons qu’avec l’évolution démographique en Afrique, le peuple français représente une minorité du nombre de locuteurs dans le monde.

Ce gouvernement a déjà complètement modifié la carte territoriale de la France, sans intérêt de structure et sans économie de budget, par simple caprice présidentiel. Il s’apprête à éliminer les langues anciennes. Et voici qu’il veut imposer autoritairement aux manuels scolaires une orthographe qui n’a jamais été adoptée par personne depuis un quart de siècle. Avec le mariage gay, il a même légiféré sur ce qu’il se passe sous la couette, comme si les relations intimes devaient être de nature à être rendues publiques et à faire partie d’un programme de gouvernement.

Maintenant, ce gouvernement s’attaque à la langue française, or, il est connu que ce sont les personnes qui ont le plus de mal à s’exprimer qui sont le plus facilement tentées par la violence physique parce qu’elle reste le dernier recours à l’expression. Plutôt que de tenter (mal) de simplifier, le gouvernement devrait réfléchir sur les moyens d’une meilleure pédagogie, en nivelant toute une génération vers le haut, et pas vers le bas.

2. L’importance de l’origine des mots

Mon expérience personnelle d’acquisition des mots de vocabulaire lorsque j’étais enfant m’a convaincu que l’origine des mots est essentielle dans l’acquisition du langage. L’étymologie, et éventuellement l’évolution du mot. Modifier l’orthographe d’un mot de manière artificielle et autoritaire n’a rien à voir avec l’évolution d’une langue. C’est juste de la dictature sémantique. Et en plus, cela peut créer de vrais troubles, des confusions sur ce qui est admis et ce qui est interdit. Cette réforme s’adresse aux plus lettrés, à ceux qui connaissent déjà parfaitement les règles de l’ancienne orthographe pour comprendre un peu ce que cette réforme va changer (ou ne pas changer).

Cette confusion, on la ressent rien qu’en lisant les documents étiquetés avec la nouvelle orthographe, car même les programmes officiels de l’Éducation nationale, ils ne sont même pas capables, ces technocrates prétendument pédagogues, de rédiger leurs documents de référence en appliquant eux-mêmes la réforme qu’ils veulent imposer aux éditeurs et auteurs de manuels scolaires. Ainsi, de malheureux accents circonflexes, subversifs, probablement avec la complicité odieuse du correcteur orthographique du logiciel de traitement de texte utilisé, ont réussi à résister aux fourches caudines de l’Éducation nationale, notamment dans les formes avec "connaître" ou "maîtrise", et avec des traits d’union en trop comme dans "territoires ultra-marins" : « C’est bien là l’un des problèmes majeurs de ces recommandations : personne n’est capable de les appliquer sans relire trois fois son texte et faire de fastidieuses vérifications avec un ordinateur à portée de main. » (Jean-Rémi Girard, voir plus loin).

Ainsi, le désir de simplification et de rationalisation, très louable, certes, va casser le mérite de générations d’écoliers qui avaient su distinguer "bonhomie" et "bonhomme", "chariot" et "charrette" (encore qu’il existe un ancien ministre du nom d’Hervé de Charette), "combativité" et "combattre", "persifler" et "siffler", "boursoufler" et "souffler", "dessiller" et "cil", "vantail" et "vent", "prud’homal" et "prud’homme", etc. Et il n’y a pas plus de logique que dans l’ancienne orthographe puisque "résonance", curieusement, ne s’est pas mis au diapason de "résonner" (c’est tant mieux), etc.

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Prosper Mérimée n’aura plus qu’à se rhabiller avec sa dictée périmée si la langue française ne fait plus la différence entre "cuissot" et "cuisseau" (au fait, et vous ? sauriez-vous faire la différence ?).

On pollue aussi les mots avec des accents qui n’ont pas lieu d’être. Ainsi, on devrait écrire "revolver" avec un accent, "révolver", ce qui, j’en conviens, ne me gêne pas vraiment, mais je commence à être gêné si je dois écrire "veto" (mot provenant du latin) comme "véto" que j’emploie habituellement pour parler de mon "vétérinaire". Là, au contraire de clarifier, cela va renforcer l’incertitude et le malentendu.

Toujours avec les accents, comment peut-on accepter de mettre un accent sur le "a" de "a priori", de "a minima" ou de "a capella" (mais pas "a fortiori"), qui sont des locutions latines. Le "a", effectivement, n’a rien du verbe "avoir", mais pas plus de la préposition française "à". Décidément, on veut tuer le latin par tous les bouts. Y aura-t-il encore des personnes cultivées, des latinistes, des hellénistes dans cinquante ans ? J’ai peur de la réponse…

Et puis, tant qu’à continuer à réformer, pourquoi ne pas demander à l’illustre Georges Clemenceau de mettre une fois pour toutes un accent à son patronyme, et ainsi d’absoudre toutes ces générations qui se sont entêtées à écrire "Clémenceau" ?

Comme à "serpillère", on veut maintenant ôter le "i" à "oignon" pour en faire un proche du "pognon", tout en faisant perdre une aile à "girole" et une hache à "saccarose", ce qui "coute" un accent circonflexe ; de quoi se faire rattraper par un "exéma" ("eczéma" !) pour quelques "cacahouètes" et avoir besoin de "s’asseoir" mais non, il faut désormais "s’assoir" ! Toujours dans la même logique phonétique, mais pourquoi ne pas écrire "second" comme cela se prononce vraiment, à savoir …"segond" ? Pourquoi tant d’inégalités entre les mots qui sont "rectifiés" et les autres ? Où est la cohérence sinon le simple règne de l’arbitraire encore plus compliqué que l’arbitraire classique de l’ancienne orthographe ?

3. Cette réforme est loin d’être une simplification

L’un des objectifs de la réforme de l’orthographe est de simplifier la langue, et je le redis, c’est louable, et c’est aussi un moyen d’encourager les locuteurs étrangers d’apprendre notre belle langue française. Mais là encore, l’objectif est loin d’être atteint.

Il y a plein d’exceptions aux nouvelles règles, ce qui rend l’orthographe doublement plus difficile que l’ancienne. Par exemple, les verbes en "eler" ou "eter" ont désormais une règle mais elle ne s’applique pas aux verbes les plus courants ("appeler" et "jeter"), encore faut-il les connaître et les apprendre, c’est aussi compliqué que les règles anciennes. Les accents circonflexes sont supprimés sauf quand il y a risque de confusion ou quand il est intégré dans la conjugaison. Même la conjugaison du verbe "étiqueter" est hors de toute logique puisque la réforme veut que "j’étiquète" alors que le substantif est "une étiquette", ce qui rend plus rationnelle l’ancienne conjugaison ("j’étiquette").

On veut retirer les traits d’union pour les mots composés (qui écrit "weekend" ?), mais on en rajoute massivement pour les nombres alors que les subtilités anciennes du trait d’union pour les numéraux donnaient un peu de saveur et de préciosité à la langue française (j’exprime cela en sachant que la nouvelle orthographe permet toutefois de distinguer "trente-et-un tiers" et "trente et un tiers", soit respectivement "31/3" et "30 + 1/3").

Pire, on croit simplifier en minimisant les accents circonflexes (quelle erreur pour s’y retrouver dans l’étymologie) ou en rationalisant les accents graves et aigus, et on s’aperçoit qu’on complique les choses. Certains mots qui, avec l’ancienne orthographe, n’avaient pas d’accent, se voient doter d’un très laid tréma : "gageüre", "argüer". De plus, le tréma sur le "e" me paraît beaucoup plus adapté que sur le "u" pour "ambiguë", "ciguë", "aiguë", "exiguë", "contiguë", etc. même si l’on peut comprendre la logique de l’orthographe se terminant en "güe".

Certes, on pourrait, à l’instar de Jules Renard dans son "Journal", apprécier les difficultés : « J’aime passionnément la langue française, je crois tout ce que la grammaire me dit, et je savoure les exceptions, les irrégularités de notre langue. » (6 octobre 1906).

Cette réforme n’est donc pas plus simple, mais même en simplifiant, ce n’est pas cela qui fera apprendre l’orthographe aux écoliers. Il n’y a pas de solution miracle : l’acquisition des connaissances se fait de manière répétitive, comme les gammes pour un musicien, et toujours en travaillant, ou, au moins, en lisant, car on a plus de chance d’écrire correctement un mot si l’on a souvent l’occasion de le lire écrit dans des livres. La lecture est donc sans doute une meilleure méthode que de simplifier (faussement et artificiellement) des règles orthographiques. Même la lecture d’auteurs qui ont pris, comme beaucoup, quelques libertés à écrire différemment.

Dans un dialogue ("Les Pensées de San-Antonio"), Frédéric Dard proposait ainsi :
« – Vous parlez un français très châtié !
–  Qui aime bien châtie bien ! » (1996).


4. La fausse égalité et la vraie discrimination par l’orthographe

Réduire la complexité d’une langue pourrait-elle la mettre à la portée de tous ? Sûrement pas ! Léon Bloy rappelait ainsi dans son journal : « On peut être un imbécile et pratiquer tout de même l’imparfait du subjonctif, cela s’est vu. Mais la haine de l’imparfait du subjonctif ne peut exister que dans le cœur d’un imbécile. » (12 septembre 1902).

Je ne voudrais surtout pas traiter la ministre d’imbécile (la politesse, la décence et bien sûr la galanterie doivent rester des convenances françaises, et j’en resterai à écrire "imbécillité" malgré tout), mais je me demande quelle est la logique de tout cela.

Loin de renforcer l’égalité, cette réforme de l’orthographe agrandira le fossé entre ceux qui utilisent la "bonne" orthographe et ceux qui, peut-être par défaut, peut-être sans s’en rendre compte, appliquent la réforme de l’orthographe, une orthographe "au rabais" (heureusement, on a gardé le "s" à "rabais" alors que dans sa nouvelle version, "relais" a perdu son "s" ; allez y comprendre quelque chose !).

Pour le journaliste Joseph Macé-Scaron, qui commentait la réforme le 4 février 2016 sur i-Télé, au contraire de réduire les inégalités, cela va renforcer les discriminations sociales, notamment à l’embauche. Il ne fait aucun doute que le candidat qui aura conservé l’ancienne orthographe sera avantagé…

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Dans une tribune dans "Le Figaro", Jean-Rémi Girard, professeur de français et vice-président du syndicat SNALC-FGAF, s’en inquiétait le 4 février 2016 : « Ainsi, on en arrive à faire coexister deux états de la langue, et l’on risque fortement de donner à chacun une valeur particulière (car distinguer, c’est toujours à un moment ou à un autre, établir une classification entre supérieur et inférieur, dans ce genre d’affaires). Et tandis que certains professeurs consciencieux enlèveront les accents circonflexes, de méchants réactionnaires qui dirigent au plus haut niveau se feront un plaisir de faire de cette distinction un critère de jugement, voire un marqueur social inratable ou presque. Et bizarrement, ce sont certainement ceux qui écriront "paraître" et "a priori" qui gagneront à ce petit jeu. ».


Vous avez dit "égalité réelle" ?

En résumé, vouloir imposer la nouvelle orthographe à ceux qui doivent acquérir les bases minimales de la langue française, c’est forcément faire un nivellement par le bas, comme ce fut le cas en supprimant les deux options latin et grec qui, elles aussi, concouraient au maintien et à la défense du français. En croyant initier ce qu’il pense être "l’égalité réelle", nom d’un nouveau sous-ministère (depuis le 11 février 2016), le gouvernement actuel ne fait, somme toute, que réalimenter les inégalités dues aux origines familiales. Et c’est cela qui est le plus lamentable.

Pour conclure, je reprendrai les excellents propos d’Alexandre Vialatte dans ses "Chroniques de La Montagne" (éd. Robert Laffont) qui traduisent bien mon état d’esprit concernant l’orthographe : « La grammaire est, après le cheval, et à côté de l’art des jardins, l’un des sports les plus agréables. Il faut toujours garder un vice pour ses vieux jours. La grammaire est l’un des meilleurs. Je serais assez d’avis (…) que l’orthographe est toujours trop simple, il y aurait intérêt à compliquer ses règles. (…) Quand on est amoureux de la langue française, on l’aime dans ses difficultés. On l’aime telle qu’elle est, comme sa grand-mère. Avec ses rides et ses verrues. Avec son bonnet tuyauté qui donne tant de mal à la repasseuse. On ne veut pas la faire visager. On la trouverait méconnaissable. Et en serait-elle plus belle ? On ne sait jamais d’avance. Il y a des expériences qui ratent. » (10 décembre 1970).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 février 2016)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Le texte intégral de la réforme de l’orthographe du 6 décembre 1990 (à télécharger).
À télécharger, les nouveaux programmes scolaires (18 septembre 2015).
Le français et l’anglais.
La dictée à l’école.
Réforme du collège.
Najat Vallaud-Belkacem.
Michel Rocard.
François Bayrou.
Jean d’Ormesson.
Maurice Druon.
Bernard Pivot.


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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160204-orthographe.html

http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/alerte-vigilance-orthographique-177737

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/02/16/33344938.html
 

 

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