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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 06:21

« Vous symbolisez les Nations Unies, et le Congrès [des États-Unis] est hostile aux Nations Unies. On vous reproche aussi d’avoir tenté de prendre le contrôle des autorités militaires américaines. » (Madeleine Albright à Boutros Boutros-Ghali, en novembre 1996).


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C’est l’ambassadeur vénézuélien Rafael Ramirez, président du Conseil de Sécurité de l’ONU en février 2016, qui a annoncé officiellement la disparition. L’ancien diplomate égyptien Boutros Boutros-Ghali est mort ce mardi 16 février 2016 à l’âge de 93 ans. Grand partisan de la paix au Proche-Orient, il a été cependant le premier Secrétaire Général de l’ONU à ne pas voir renouveler son mandat. Amoureux de la France, il fut aussi le premier Secrétaire Général de la Francophonie.

Je me souviens d’avoir écouté avec beaucoup d’attention Boutros Boutros-Ghali à la télévision française, invité de la fameuse émission politique "L’heure de vérité" sur Antenne 2, au milieu des années 1980. Il était alors le chef de la diplomatie égyptienne et j’avais été très étonné de l’entendre parler un français parfait, d’autant plus correct et châtié que bien des Français n’en avaient plus l’habitude ! Parmi les nombreuses casquettes qu’il avait, il fut membre du conseil scientifique de la Fondation Res Publica, le "think tank" créé par l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement.

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Chrétien né au Caire le 14 novembre 1922, Boutros Boutros-Ghali était une grande figure de l’Égypte moderne, à la fois intellectuelle et politique. C’était d’ailleurs familial ; il était issu d’une haute bourgeoisie copte, d’une famille très cultivée, riche et impliquée dans la politique.

Car son grand-père Boutros Ghali (1846-1910) fut lui-même Premier Ministre d’Égypte du 12 novembre 1908 au 21 février 1910 et Ministre égyptien des Affaires étrangères du 16 avril 1894 au 21 février 1910 (il fut assassiné le 21 février 1910), après avoir était Ministre de la Justice, Ministre des Finances et Ministre de l’Intérieur. Son oncle aîné Naguib Pacha Boutros-Ghali fut, lui aussi, Ministre égyptien des Affaires étrangères du 19 décembre 1914 au 1er mars 1922, avant d’être Ministre de l’Agriculture. Un autre oncle Wassef Pacha Boutros-Ghali fut également Ministre égyptien des Affaires étrangères à plusieurs reprises, du 26 janvier 1924 au 24 novembre 1924, du 16 mars 1928 au 27 juin 1928, du 1er janvier 1930 au 20 juin 1930 et du 9 mai 1936 au 29 décembre 1937 (par nationalisme, Wassef Pacha Boutros-Ghali fut même fier d’avoir été condamné à mort par les Britanniques, peine commuée immédiatement en une réclusion à perpétuité).

Boutros Boutros-Ghali a expliqué bien plus tard le rôle des minorités en Égypte dans la première moitié du  XXe siècle : « Mon grand-père n’était pas anglophile, mais il était très occidentalisé, comme toute ma famille d’ailleurs. Profondément nationaliste, mais politiquement réaliste, il tenait pour nécessaire que l’Égypte s’ouvre à l’Occident. Je précise que, loin d’être rare, ce sentiment était assez répandu en Égypte, chez les chrétiens comme chez les musulmans. On croit généralement que les non-musulmans étaient en faveur de l’occidentalisation de l’Égypte par crainte qu’un islam majoritaire ne fasse d’eux des citoyens de seconde catégorie. C’est une idée fausse, car beaucoup de non-musulmans avaient occupé des fonctions importantes en terre d’islam. C’était même une des caractéristiques des sultans ottomans que de s’entourer de conseillers issus des minorités : avoir des ministres non musulmans les mettait à l’abri d’un coup d’État. Ce n’était pas dans le but d’acquérir une pleine citoyenneté que les chrétiens militaient pour une occidentalisation de l’Égypte, puisque dans les faits, ils possédaient déjà un pouvoir non négligeable, mais pour favoriser l’entrée du pays dans la modernité. À ces pro-Occidentaux s’opposaient les fondamentalistes islamiques qui estimaient que l’Égypte, faisant partie de l’Empire ottoman, se devait de rester ancrée dans le monde musulman. Le mouvement fondamentaliste que nous voyons à l’œuvre actuellement, et qui exige le retour aux valeurs de l’islam pur et dur, prêche et manifeste la volonté de chasser les "Croisés" de la terre d’islam, ne date pas d’aujourd’hui. » (3 février 2014).

Après des études de droit au Caire, il a soutenu un doctorat de droit international à Paris et fut diplômé de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris (Science Po). Il a commencé en 1949 une carrière universitaire au Caire comme professeur de relations internationales (jusqu’en 1977) et comme chercheur, notamment à la Société égyptienne de droit international (qu’il présida à partir de 1965) et au Centre d’études politiques et stratégiques (qu’il présida à partir de 1975), et ses activités se déroulaient aussi à Paris, à La Haye et aux États-Unis. Il fut l’auteur de nombreux ouvrages sur les relations internationales et d’une centaine de publications scientifiques, a fondé deux revues scientifiques internationales et a dirigé de nombreux groupes de réflexion sur les relations internationales. Ce fut à l’âge de 13 ans que Boutros Boutros-Ghali fut marqué par l’invasion de l’Éthiopie par Mussolini et l’exil du Négus (en 1935) et qu’il décida de consacrer sa vie aux relations internationales.

C’est son engagement politique qui le fit connaître au niveau international. Le Président Sadate le nomma Ministre égyptien des Affaires étrangères (comme Ministre d’État) le 17 novembre 1977 et il resta à ce poste jusqu’au 31 décembre 1991, confirmé par le Président Hosni Moubarak (qui l’a nommé également Vice-Premier Ministre). Pendant ces quatorze ans d’exercice de la diplomatie égyptienne, il a su montrer son implication en faveur des pays du Tiers-monde et sa volonté de promouvoir la paix.

Concrètement, ce fut lui et son alter ego israélien, le général Moshe Dayan, qui négocièrent les Accords de Camp David qui furent signés le 18 septembre 1978 par Mehanem Begin et Anouar El-Sadate sous le haut patronage du Président américain Jimmy Carter.

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Le 21 novembre 1991 à New York, ses compétences diplomatiques furent pleinement reconnues lors de son élection comme Secrétaire Général des Nations Unies où il succéda le 1er janvier 1992 à Javier Pérez de Cuellar. Premier responsable de l’ONU après la chute du mur de Berlin, il modernisa l’appareil de l’ONU alors que l’institution avait de graves ennuis financiers. Pendant cinq ans, il tenta d’être présent sur tous les fronts où la paix était à faire ou refaire, de Chypre à Haïti. Il a ainsi présenté dès le 17 juin 1992 un "agenda pour la paix" où il préconisait des actions pour prévenir les conflits, pour maintenir la paix dans les zones à l’équilibre fragile et pour rétablir voire imposer la paix dans les zones en guerre.

Parmi ses succès, il mena à terme des solutions négociées de paix pour les conflits au Cambodge, au Mozambique, au Salvador et au Guatemala. Il a également organisé la grande Conférence de Rio sur l’environnement et le développement du 3 au 14 juin 1992 réunissant 110 chefs d’État et de gouvernement et 178 pays, dont la dernière conférence, la COP21 en décembre 2015, fut la plus récente de la série. Cette Conférence de Rio a abouti à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique et la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification.

Hélas pour Boutros Boutros-Ghali, l’ONU n’a jamais eu les moyens de ses ambitions, aucune armée permanente onusienne n’a pu être mise en place, et le droit de veto au Conseil de Sécurité de l’ONU pour certains membres a rendu illusoire toute efficacité de l’instance internationale. Les États-Unis dirigé par Bill Clinton ont d’ailleurs si peu apprécié les initiatives de Boutros Boutros-Ghali qu’ils ont refusé de renouveler son mandat à la tête de l’ONU (décision sans précédent). Cela d’autant plus que la mort de dix-huit soldats américains fin 1993 en Somalie avait incité les États-Unis à le rendre responsable non seulement de l’enlisement du conflit en Somalie et en ex-Yougoslavie, et également responsable de ne pas avoir su empêcher le génocide au Rwanda.

Ce refus a paradoxalement permis au continent africain de présider pendant quinze ans aux destinées de l’ONU, après l’élection de Kofi Annan qui a succédé à Boutros Boutros-Ghali le 1er janvier 1997.  Le second mandat de l’actuel Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki-Moon s’achève le 1er janvier 2017 et un Européen devrait probablement être désigné pour sa succession (Dominique de Villepin ?). Dès le 16 février 2016, Ban Ki-Moon avait fait l’éloge de son prédécesseur : « La communauté des Nations Unies pleure un dirigeant inoubliable qui a rendu de précieux services à la paix mondiale et à l’ordre international. ».

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Après l’ONU, Boutros Boutros-Ghali ne quitta cependant pas la scène internationale (il avait alors 75 ans) car il fut élu, au 7e Sommet de la Francophonie à Hanoi, le premier Secrétaire Général de la Francophonie en exercice du 16 novembre 1997 au 31 décembre 2002, laissant son mandat à l’ancien Président sénégalais Abdou Diouf (depuis 1er janvier 2015, c’est l’ancienne gouverneure générale du Canada Michaëlle Jean qui exerce cette responsabilité).

Boutros Boutros-Ghali a déclaré à l’occasion de son engagement pour la Francophonie : « J’attache la plus haute importance à ce dialogue interlinguistique et interculturel car il me semble à l’origine de la légitimité de tous les idéaux que veut défendre la Francophonie au sein de la communauté internationale. (…) Les cultures, ce sont d’abord des viviers de valeurs et de représentations où nous puisons notre imaginaire et notre action. Car la culture ne doit pas être un appendice de l’action gouvernementale, elle doit en être l’essence et le support. (…) La culture est aussi politique, car il est bien évident qu’elle est, pour tous les peuples et toutes les nations, la grande école de la paix ! ».

Il a été ensuite nommé président de la Commission nationale égyptienne des Droits de l’homme mais n’a pas pour autant fait abolir la peine de mort dans son pays (au contraire). Ce passionné de la culture française possédait même un exemplaire de "L’Étranger" dédicacé par Albert Camus lui-même : « Je crois connaître les complexes et les traumatismes des pays situés au Sud de la planète. (…) La paix nécessite un investissement total, c’est comme le mythe de Sisyphe. »


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 février 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Kurt Waldheim.
Hosni Moubarak.
Jimmy Carter.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160216-boutros-ghali.html

http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/boutros-boutros-ghali-homme-d-etat-177802

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/02/18/33386779.html


 

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