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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 06:24

« Il y a clairement deux pays : un pays très remonté contre le système, les élites et l’Union Européenne, et un pays qui reste fidèle aux partis traditionnels et à l’Europe. (…) Cette élection est un coup de semonce qui annonce des temps difficiles pour l’Autriche. » (Gilles Ivaldi, chargé de recherche au CNRS, le 24 mai 2016).


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AEIOU. Alles Erdreich ist Österreich untertan. Ou encore : Austria est imperio optime unita. La devise des Habsbourg utilisée par l’empereur Frédéric III risque de ne plus servir. Certes, l’Autriche n’est plus la grande puissance centrale depuis longtemps, et donc, sa prétention à être l’empire le plus uni n’a plus de sens aujourd’hui. Mais depuis ce lundi 23 mai 2016, elle a encore moins de sens : le corps électoral autrichien s’est en effet divisé en deux parties quasi-identiques : 2 254 484 électeurs d’un côté, 2 223 458 électeurs de l’autre.

Avec un jour d’attente en raison du résultat très serré, l’écologiste Alexander Van der Bellen a été proclamé élu Président de la République autrichienne lors du second tour du dimanche 22 mai 2016. Il ne sera pas le premier chef d’État européen à être écologiste puisque l’écologiste Raimonds Vejonis est Président de la République de Lettonie depuis le 8 juillet 2015 (élu le 3 juin 2015 par les députés et pas au suffrage universel direct comme en Autriche).

Tout opposait les deux candidats restés en lice au second tour, tout sauf… leur indépendance du "système" qui leur est commune.

Alexander Van der Bellen (72 ans), est un économiste et universitaire. Intellectuel à l’élocution lente et réfléchie. Né avec un patronyme néerlandais à Vienne d’une famille originaire de Russie et réfugiée en Estonie pour fuir le stalinisme. Après avoir brièvement milité au SPÖ dans les années 1980, il fut élu député écologiste le 9 octobre 1994 (Il resta député jusqu’au 5 juillet 2012, date de sa démission pour se consacrer à un siège local à Vienne). Il fut désigné le porte-parole fédéral des Verts du 13 décembre 1997 au 3 octobre 2008. Il s’est présenté le 8 janvier 2016 à l’élection présidentielle de 2016 en indépendant soutenu par les Verts et les sondages le donnaient favori avant d’être devancé par Norbert Hofer au premier tour. Élu avec 50,4% des voix dans un contexte de forte participation électorale (72,8% des inscrits) et sur des positions très centristes, il succédera le 8 juillet 2016 au Président fédéral sortant Heinz Fischer (SPÖ) qui termine son second mandat de six ans.

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Norbert Hofer (45 ans), est ingénieur dans l’aéronautique. Victime d’un accident de parapente, il ne se déplace qu’avec une canne. Le sourire en permanence affiché. Parmi les plus modérés des responsables du FPÖ dont il est vice-président, il s’est donné pour exemples Margaret Thatcher et Charles De Gaulle. Depuis le 29 octobre 2013, il est vice-président du Conseil National (la Chambre basse). Se considérant un peu trop jeune, il a hésité avant de se présenter à l’élection présidentielle. Après que les sondages l’ont placé en quatrième position voire cinquième, il a créé la surprise au premier tour en obtenant le meilleur score fédéral de toute l’histoire du FPÖ depuis soixante ans. Il est cependant battu de justesse au second tour avec 49,6% des voix.


Effondrement simultané du SPÖ et de l’ÖVP

Il ne faut pas se voiler la face. Si l’extrême droite a raté de très peu (avec 31 026 voix de retard) la dernière marche de l’État, ce n’est pas au bénéfice des partis traditionnels.

Les socialistes français auraient donc tort de fanfaronner avec ce résultat. Le candidat du SPÖ (social-démocrate, équivalent au PS en Autriche), l’ancien Ministre du Travail, Rudolf Hundstorfer (64 ans), n’était parvenu au premier tour le 24 avril 2016 qu’au quatrième rang avec seulement 11,3% des voix. Mais les chrétiens-démocrates (ÖVP) représentés par l’ancien Président du Conseil National (du 20 décembre 2002 au 30 octobre 2006), Andreas Khol (75 ans), n’a pas fait mieux, relégué au cinquième rang, avec seulement 11,1%.

L’ÖVP et le SPÖ, ce sont à peu près les seuls grands partis gouvernementaux qui sont les équivalents de LR et du PS en France ou encore, de la CDU et du SPD en Allemagne. Et comme en Allemagne, les deux partis s’étaient unis dans une grande coalition pour gouverner l’Autriche depuis les trois précédentes élections législatives, celles du 1er octobre 2006, celles du 28 septembre 2008 et celles du 29 septembre 2013. Werner Faymann (SPÖ) était le Chancelier depuis le 2 décembre 2008 (et président du SPÖ) tandis que Reinhold Mitterlehner (ÖVP) était le Vice-Chancelier depuis le 1er septembre 2014.

Si l’ÖVP et le SPÖ avaient présenté une candidature commune, ils auraient pu, peut-être, se hisser en deuxième position et s’opposer au candidat du FPÖ. Mais divisés, ils ont même été devancés par une troisième candidate, indépendante, Irmgard Griss (69 ans), juriste et ancienne Présidente de la Cour suprême (du 1er janvier 2007 au 1er janvier 2011), qui a obtenu 18,9% des voix.


Deux séismes pour le prix d’un seul

Le premier tour de l’élection présidentielle du 24 avril 2016 a donc provoqué un double tremblement de terre : d’une part, les deux partis représentés au gouvernement n’ont fait qu’un très maigre total de 22,4% des voix ; d’autre part, alors que l’extrême droite (divisée) avait régressé lors des dernières élections législatives du 29 septembre 2013 (passant de 28,2% à 24,1% des voix) par rapport aux précédentes, le FPÖ, principal parti d’extrême droite (parti de Jörg Haider) est passé en deux ans et demi de la troisième place (20,6%) à la première avec son candidat Norbert Hofer (35,0%). Aux élections européennes du 25 mai 2014 (dernier scrutin fédéral), le FPÖ avait recueilli 19,7% des voix en troisième position. Au premier tour de cette présidentielle, il n’y a eu qu’à Vienne qu’Alexander Van der Bellen est arrivé en tête, sinon c’était Norbert Hofer.

Le score très élevé du FPÖ au premier tour, qui a devancé très largement le candidat arrivé en deuxième place, l’écologiste indépendant Alexander Van der Bellen, qui n’a recueilli que 21,3% des voix, soit un retard de plus de 13% par rapport à son concurrent du second tour, a éclipsé le dévissage vertigineux des deux partis de gouvernement.


Changement de gouvernement

La réaction fut peut-être salutaire à court terme pour la grande coalition. Formalisant l’échec de son parti, Werner Faymann a remis sa démission du gouvernement et de la présidence du SPÖ le 9 mai 2016, ce qui a coupé l’herbe sous les pieds de Norbert Hofer qui avait annoncé qu’il souhaiterait imposé un nouveau gouvernement en cas de victoire. Son prédécesseur Fred Sinowatz (SPÖ) avait remis lui aussi sa démission, le 16 juin 1986, à la suite de l’élection de Kurt Waldheim à l’élection présidentielle du 8 juin 1986 (et de l’échec de son candidat Kurt Steyrer, Ministre de la Santé et de l’Environnement).

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Le 17 mai 2016, soit cinq jours avant le second tour, le nouveau Chancelier a pris ses fonctions. Il s’agit de Christian Kern, président des Chemins de fer fédéraux autrichiens (ÖBB, l’équivalent de la SNCF en Autriche) depuis le 7 juin 2010. L’un de ses atouts a été d’avoir transporté les réfugiés syriens dans des conditions d’humanité et de respect, malgré leur grand nombre. C’est bizarre que des considérations sur le transport par rails de réfugiés puissent être émises…


L’anti-systémisme gagne du terrain

Cela dit, les conditions pour les prochaines élections législatives (au plus tard en 2018) restent très incertaines. L’élimination des deux grands partis traditionnels au profit du FPÖ et d’autres partis anti-système semble s’inscrire dans une lignée internationale (européenne et américaine) déjà bien esquissée.

En Grèce, le PASOK a carrément disparu du paysage électoral. En Espagne, le bipartisme est devenu quadripartisme avec l’émergence de deux partis anti-système. En Italie comme au Royaume-Uni, les évolutions du paysage électoral sont également très nettes en faveur de partis anti-système ouvertement populistes.

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Enfin, même aux États-Unis, les candidats anti-système ont le vent en poupe, au sein des deux grands partis (les institutions américaines sont telles qu’ils ne peuvent efficacement s’exprimer qu’au sein même des deux partis de gouvernement), avec Donald Trump chez les Républicains et Bernard Sanders chez les Démocrates qui dispute âprement l’investiture à la favorite Hillary Clinton.

François Hollande aurait intérêt à en prendre note car il n’y a pas de raison que la France ne soit pas touché par cette vague anti-système qui inonde même des pays dont l’économie est pourtant en bonne forme. Dans les récents sondages (BVA le 20 mai 2016 par exemple), François Hollande n’obtiendrait qu’entre 13 et 16% au premier, soit à peine mieux que les candidats SPÖ ou ÖVP. Et si pour l’instant, le candidat LR est inconnu, à part Alain Juppé, les meilleurs candidats LR ne feraient guère plus de 21 ou 22%, ce qui resterait à un niveau faible et permettrait à Marine Le Pen de se qualifier au second tour.


Soulagement ?

Bien entendu, le côté symbolique de l’élection d’un membre du FPÖ à la tête de l’Autriche aurait rendu les relations européennes un peu plus tendues mais n’oublions pas que Norbert Hofer, qui cherchait à rassembler les Autrichiens, n’a jamais rejeté le principe de l’Union Européenne qui, pour lui, est un facteur de stabilité et de paix.

D’ailleurs, il serait bien périlleux de faire une équivalence entre le FN français de Marine Le Pen et le FPÖ car ce dernier parti a toujours été intégré à la vie politique autrichienne depuis 1956, au point de participer à deux reprises à des coalitions gouvernementales, tant avec le SPÖ des chanceliers Fred Sinowatz et Franz Vranitzky du 24 mai 1983 au 25 novembre 1986 qu’avec l’ÖVP du Chancelier Wolfgang Schüssel du 4 février 2000 au 11 janvier 2007, en occupant des postes à fortes responsabilités : Vice-Chancelier, Industrie et Commerce, Justice, Défense, Finances, Sécurité sociale et Transports.

Même si la fonction reste très honorifique, la "communauté internationale" avait déjà boycotté un Président de la République autrichienne, élu sous les couleurs de l’ÖVP, en raison de son passé "trouble" d’officier de la Wechmacht pendant la guerre (mais à ma connaissance, il n’a été établi aucune complicité d’acte nazi).


De nouveaux clivages dans le viseur

Au-delà du soulagement symbolique, les partis traditionnels auraient intérêt à s’affoler de cette élection.

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D’une part, elle a montré qu’il n’y avait aucun "front républicain" dont le but serait de faire barrage à l’extrême droite. Pire, Norbert Hofer a rassemblé presque la moitié des suffrages exprimés, ce qui signifie que son élection s’inscrit désormais largement dans le champ du possible et même du probable. De plus, les jeunes se sont plus tournés vers le candidat du FPÖ qui va avoir une importance croissante au sein même de son parti (au détriment de son président Heinz-Christian Strache).

Ce qui a été très notable dans cette élection et qu’on peut retrouver aussi dans les primaires américaines, c’est que le clivage du second tour ne s’est pas fait, comme ce fut la tradition jusqu’alors, entre les deux partis de gouvernement, mais entre des partis anti-système diamétralement opposés, entre les partisans d’une ouverture à la mondialisation qui a largement profité à l’Autriche et les partisans d’un repli sur soi identitaire suscité par les craintes d’une immigration trop forte.

On retrouvera sans doute ce clivage au Royaume-Uni lors du référendum du 23 juin 2016 où sera posée la question du maintien dans l’Union Européenne. Les deux camps risquent, là aussi, d’être de force similaire.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 mai 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’élection présidentielle en Autriche des 24 avril et 22 mai 2016.
Jörg Haider.
Séisme politique : 30% pour l’extrême droite (8 octobre 2008).
Kurt Waldheim.
Élections présidentielles américaines 2017.
Changement de clivages politiques ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160523-autriche-presidentielle-2016.html

http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/presidentielle-autrichienne-2016-181208

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/05/24/33857211.html


 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Europe et Union Européenne
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