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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 03:46

« Le métier politique consiste à revendiquer le pouvoir, lequel a deux fonctions principales dans la société. Un, c’est d’y exercer le monopole public de la violence pour ne pas la laisser à la violence privée, il y faut la police, ou à la violence internationale, il y faut se défendre. Et deux, de canaliser la circulation de l’argent. On touche au sale, par définition. Et on se salit quand on touche au sale, même si les motifs sont propres. Et quiconque prétend faire de la politique en négligeant ces deux aspects est un amateur, et en tant qu’angélique, il est dangereux. » (Michel Rocard, sur France Culture le 25 avril 1991, dans l’émission "À voix nue").


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Le même jour que le Prix Nobel de la Paix Elie Wiesel, près de deux semaines après le rocardien Edgard Pisani, l’ancien Premier Ministre Michel Rocard vient de s’éteindre ce samedi 2 juillet 2016 dans l'après-midi à Paris. Il n’a pas été élu Président de la République, mais il restera une figure majeure de l’histoire de la Ve République. J’avais évoqué la personnalité ici.

Né le 23 août 1930, camarade de promotion de Jacques Chirac et de Bernard Stasi, Michel Rocard a été pendant plusieurs décennies un leader socialiste qui aurait pu atteindre le sommet si François Mitterrand n’avait pas tout fait pour l’en empêcher. D’abord au PSU, candidat sans espoir à l’élection présidentielle du 1er juin 1969 (il avait alors 38 ans), talonnant Gaston Defferre avec 3,6% des voix, Michel Rocard entra dans la cour des grands en 1974 lorsqu’il adhéra au PS. Architecte de la "deuxième gauche", la gauche moderne à opposer à la gauche archaïque incarnée par François Mitterrand, il comptait profiter de l’échec de justesse de la gauche aux élections législatives du 19 mars 1978. Mais il perdit le congrès de Metz en avril 1979.

Très populaire, déclarant très maladroitement, le 18 octobre 1980 à Conflans-Sainte-Honorine dont il venait d’être élu maire, sa candidature à l’élection présidentielle de 1981 plébiscitée par les sondages, Michel Rocard a dû battre en retraite …dès le 8 novembre 1980. C’était en effet sans compter sur la détermination, la ténacité et la volonté de François Mitterrand de faire sa dernière tentative pour entrer dans l’histoire (après ses échecs en 1965 et en 1974). L’élection de François Mitterrand a permis à Michel Rocard de se retrouver au pouvoir mais pas aux premiers postes. Certes, le 22 mai 1981, un Ministère d’État, dans le gouvernement de Pierre Mauroy, mais au Plan et à l’Aménagement du Territoire puis, le 23 mars 1983, un Ministère de l’Agriculture qu’il quitta volontairement le 4 avril 1985 pour protester avec véhémence contre la décision d’instaurer la proportionnelle intégrale aux élections législatives suivantes.

Parce qu’il refusa la confrontation directe avec François Mitterrand, il fut le "candidat remplaçant" en cas de non candidature du Président sortant en 1988. Populaire, Michel Rocard fut alors instrumentalisé par François Mitterrand pour conserver son pouvoir, et la réélection, aidée par une cohabitation qui fut calamiteuse pour son adversaire Jacques Chirac, lui donna les clefs de Matignon.

Personne n’était dupe : François Mitterrand considérait que les Français n’auraient pas compris s’il n’avait pas nommé Michel Rocard Premier Ministre le 10 mai 1988. Au même titre que les Français n’ont pas compris pourquoi Jacques Chirac, élu le 7 mai 1995 sur le thème de la fracture sociale, n’avait pas nommé Philippe Séguin à Matignon.

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Pendant les trois ans à la tête du gouvernement, Michel Rocard a joui d’une grande popularité (comme plus tard Édouard Balladur et Lionel Jospin) grâce à sa méthode de concertation qui fit le succès d’une pacification de la Nouvelle-Calédonie (les Accords de Matignon furent signés le 26 juin 1988) et qui permit l’adoption du RMI. C’était d’ailleurs la première fois dans l’histoire de la Ve République que le gouvernement était numériquement minoritaire à l’Assemblée Nationale (mise à part l’adoption de la motion de censure du 5 octobre 1962 dans un contexte très particulier), ne pouvant se reposer sur aucune majorité absolue. Il a dû donc composer des majorités variables, soit avec l’apport du groupe centriste UDC (Union du centre), soit avec l’apport des députés communistes. Une géométrie variable chère à Edgar Faure avec qui il avait débattu à la télévision en début juillet 1970.

Finalement limogé "comme un domestique" le 15 mai 1991 par un François Mitterrand qui ne comprenait pas la persistance de la popularité insolente de son Premier Ministre, Michel Rocard bénéficia de l’effondrement historique du PS aux élections législatives du 28 mars 1993 et, avec la complicité de Lionel Jospin, faisant une révolution de palais contre Laurent Fabius, se hissa au très convoité poste de premier secrétaire du PS du 3 avril 1993 au 19 juin 1994.

Si peu de temps car tête de liste aux élections européennes du 12 juin 1994, il fit lui-même un score historiquement bas avec seulement 14,5%. Bernard Tapie, téléguidé de l’Élysée, était en effet parvenu à lui siphonner 12,0% voix grâce à sa liste des radicaux de gauche. Bernard Tapie dont l’actualité récente (le 30 juin 2016) est la décision de la cour de cassation qui a confirmé l’annulation de l’arbitrage de 2008 sur l’affaire Adidas en sa faveur.

Ces élections européennes de 1994, qui auraient dû être un tremplin pour la candidature de Michel Rocard, alors naturelle, à l’élection présidentielle de 1995, ont été son tombeau.

Voici le témoignage de Michèle Cotta de ces élections, dans ses "Cahiers secrets" : « L’échec est si grave que plus personne n’ose l’attaquer [Rocard]. Chacun est presque effrayé par l’ampleur de la défaite. (…) De quoi décourager ses ennemis politiques au sein du PS d’envoyer des exocet sur une ambulance ! (…) Aujourd’hui, chacun est accablé, personne n’ose même sonner l’hallali. (…) Sa campagne a été si terne que j’en ai pas retenu un seul mot, une seule phrase, un seul slogan. (…) Comment le "parler-vrai" de Rocard s’est-il ainsi transformé en "parler-flou" ? » (13 juin 1994).

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Et le lendemain : « Confronté à la petite vie de la rue de Solferino, il s’est enfermé dans le PS alors qu’il aurait dû au contraire en sortir. Les Français n’ont à peu près jamais entendu sa voix depuis 1993 (…). Rocard, que nous avons tous connu enthousiaste, théoricien du socialisme moderne, s’est transformé en apparatchik. La mécanique du PS les broie tous les uns après les autres (…). [Bernard Tapie] a fait une campagne excellente, voilà tout, sur le terrain et à la télévision, comme s’il avait fait sienne l’énergie que Rocard a perdue rue de Solferino. » (14 juin 1994).

Ayant renoncé à toute ambition présidentielle, il continua à se nourrir de la politique sans réelle influence, comme député européen (du 19 juillet 1994 au 31 janvier 2009), puis à partir du 18 mars 2009, comme ambassadeur de France chargé des pôles arctique et antarctique, nommé par Nicolas Sarkozy qui le nomma aussi, le 26 août 2009, à la coprésidence, aux côtés d’Alain Juppé, de la commission sur le grand emprunt, après avoir prôné le 13 avril 2007 un accord entre Ségolène Royal et François Bayrou, puis avoir soutenu la candidature de Bertrand Delanoë à la tête du PS en novembre 2009.

Il y a une certaine impression de gâchis quand on voit un tel potentiel s’écraser en plein vol contre ce plafond de verre qui s’appelait François Mitterrand. Refusant de contester la prééminence de François Mitterrand, il se piégea lui-même dès 1980 et François Mitterrand en joua durant ses deux septennats.

Michel Rocard n’a pas manqué de courage et ce fut le premier chef du gouvernement à dire qu’il y avait un problème de financement des retraites et qui a rédigé un livre blanc sur le sujet, laissant entendre que cela pourrait faire renverser de nombreux gouvernements dans le futur.

Pourtant, s’il a fait quelques réformes, celle du RMI mais aussi, celle, moins glorieuse, par l’inspecteur des finances qu’il était, de la CSG (avec cette ingéniosité fiscale française de créer une cotisation sociale dont on paie l’impôt sur le revenu en même temps ! un impôt d’impôt, comme la TVA sur les taxes locales sur l’électricité ou sur le gaz !), il n’est resté qu’un simple théoricien de la réforme et du réformisme (contre la révolution) depuis une cinquantaine d’années.

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Dans une interview à "L’Obs", Michel Rocard rappelait le 10 avril 2016 : « La France est difficile à réformer, et cette question, vieille de cent cinquante ans, ne tient pas qu’à la gauche. Parmi les quelque quarante nations d’Europe, la France est presque la seule à ne pas descendre d’une collectivité linguistique unique. Les armées de ses princes les plus puissants ont su agréger à son corps central cinq cultures (langue régionale et façon de prier confondues) en y imposant un commandement militaire sans légitimité locale. Tout y était décidé du centre et sous forme militaire, rien ne fut jamais négocié. ».

C’est de ces antécédents historiques que provient la tradition centralisatrice du pouvoir politique national qui est localisé, depuis 1959, à l’Élysée. Michel Rocard avait pu aussi se rendre compte le 8 avril 2013 lors d’une rencontre à l’Élysée avec le conseiller économique du Président François Hollande que ce dernier ne comprenait rien à la situation actuelle, et avait au moins trente ans de retard. Ce conseiller, qui confirmait ce retard de conscience, n’était autre que… Emmanuel Macron qui, aujourd’hui, est sans doute le meilleur héritier du rocardisme face à un Premier Ministre, Manuel Valls, ancien rocardien ayant été un collaborateur de Michel Rocard à Matignon, mais qui s’est beaucoup sarkozysé depuis 2012. Michel Rocard avait même fait remarquer encore très récemment, le 1er juin 2016 : « Macron est dans un pays et dans un parti [PS] qui n’aiment pas l’entreprise ; il est donc incongru ! ».

En guise de testament, Michel Rocard avait dit regretter d’avoir investi tant d’énergie pour si peu de chose, dans "L’Enfer de Matignon" (en 2008), série d’interviews d’anciens Premiers Ministres réalisées par Raphaëlle Bacqué : « Moi-même, si c’était à refaire, je ne referais pas ce métier. La rapidité des techniques, la mondialisation financière font que l’espace de responsabilité du gouvernement de la République française a considérablement diminué, alors même que les gens vous rendent responsables de tout. (…) Nos rois avaient leurs bouffons, mais le bouffon du roi n’entrait pas dans la cathédrale. Aujourd’hui, les bouffons occupent la cathédrale, et les hommes politiques doivent leur demander pardon. Ce qui fait que ne viendront plus à la politique que les ratés de la profession. » (10 septembre 2008).

Avec Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Jacques Delors et Lionel Jospin, Michel Rocard était l’un des derniers survivants qui furent des acteurs majeurs de la vie politique des quarante dernières années. Ils ont beau avoir des défauts, ils étaient tout de même d’une autre pointure que la classe politique actuelle…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juillet 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Michel Rocard (1930-2016).
Michel Rocard, ambassadeur chez les pingouins et les manchots.
Le congrès de Metz.
Rocard et la Libye.
Rocard et Ouvéa.
Rocard roule pour Delanoë.

_yartiRocard2016A07


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160702-rocard.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/michel-rocard-l-incarnation-de-la-182509

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/07/03/34040571.html



 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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