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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 06:55

Faut-il tirer sur une ambulance ? Faut-il hurler avec les loups ? Pour ce sujet qui met en péril une nouvelle fois la confiance que les citoyens européens peuvent avoir de leurs institutions, la réponse est doublement oui, doublement en colère sur le comportement qui aura montré jusqu’au bout qu’il était une erreur de casting. Grâce au Traité de Lisbonne, les députés européens ont désormais un réel pouvoir pour ne plus se tromper de personne ; qu’ils l’exercent ! Première partie.


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L’information a été diffusée le vendredi 8 juillet 2016 par la banque d’affaires américaine : l’ancien Président de la Commission Européenne José Manuel Barroso a été recruté comme président du conseil d’administration de Goldman Sachs International (à Londres) et il est précisé que cette fonction n’est pas exécutive mais de conseil pour étudier les conséquences du Brexit sur ses activités financières.

Dans le "Financial Times", José Manuel Barroso a expliqué : « Évidemment, je connais bien l’Union Européenne, et je connais aussi plutôt bien l’environnement britannique (…). Si mes conseils peuvent être utiles dans les circonstances actuelles, je suis prêt, bien sûr, à aider. » (8 juillet 2016). Trois jours plus tard, la Commission Européenne en exercice a rappelé fermement que José Manuel Barroso restait « tenu au secret professionnel » (11 juillet 2016). L’article 339 du Traité de Rome interdit en effet la diffusion des informations en rapport avec les fonctions des commissaires européens pendant leur exercice, mais aussi après leur retrait de la Commission.

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Dans "Le Figaro", Maxime Tandonnet a pu alors constater : « La banque d’affaires et M. Barroso donnent le sentiment d’avoir concocté leur accord sans la moindre idée de son effet dévastateur sur les opinions publiques. (…) L’embauche de l’ex-Président de la Commission paraît destinée à conforter le reproche permanent qui est fait aux institutions de l’Europe : celui de leur connivence avec la finance mondiale. » (11 juillet 2016).

Un peu à la manière des diplomates français dans le film "Mars Attacks", faisant état de sa toute impuissance naÏve, le préposé gouvernemental aux Affaires européennes, Harlem Désir, a solennellement demandé, le 13 juillet 2016, à José Manuel Barroso de renoncer à l'offre de Goldman Sacha.


Barroso, l’ascension rapide d’une ambition

Rappelons sommairement qui est José Manuel Barroso (60 ans) : ancien président des étudiants maoïstes en avril 1974 (le communisme mène à tout, décidément !), il fut un responsable politique portugais précoce. Après des études universitaires de littérature et de droit à Genève et à Washington, il adhéra finalement en décembre 1980 au parti social-démocrate (affilié au PPE, qui correspond, au Portugal, plus à la CDU allemande qu’au SPD) et démarra une carrière éclair.

Élu député pour la première fois le 6 octobre 1985 et réélu les 19 juillet 1987, 6 octobre 1991, 1er octobre 1995, 10 octobre 1999 et 17 mars 2002, il fut nommé membre du gouvernement dirigé par Anibal Cavaco Silva à l’âge de 29 ans : Sous-Secrétaire d’État au Ministère de l’Intérieur du 6 novembre 1985 au 17 août 1987, puis Secrétaire d’État aux Affaires extérieures et à la Coopération du 17 août 1987 au 12 novembre 1992, puis Ministre des Affaires étrangères (à 36 ans) du 12 novembre 1992 au 28 octobre 1995 (où il se préoccupa du sort du Timor oriental). Dans l’opposition après les défaites de 1995 et 1999, José Manuel Barroso se fit élire président du parti social-démocrate et à ce titre, est devenu le leader de l’opposition. Il a dirigé son parti du 17 mai 1999 au 29 juin 2004.

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Après la victoire du 17 mars 2002, à 46 ans, il fut élu Premier Ministre du Portugal du 6 avril 2002 au 17 juillet 2004. Connaissant bien les relations internationales, José Manuel Barroso a toujours voulu se coller à la politique américaine, au point d’être à l’origine du Sommet des Açores le 16 mars 2003 où se sont réunis George W. Bush, Tony Blair, José Maria Aznar et lui-même pour déclarer la guerre à l’Irak. Enfin, il est Président de la Commission Européenne du 22 novembre 2004 au 1er novembre 2014 (voir plus loin).


Pantouflage et conflit d’intérêt

José Manuel Barroso aurait attendu les dix-huit mois réglementaires après la fin de ses fonctions pour pantoufler. Donc, rien d’illégal, aucune incompatibilité ne semblerait à lui reprocher. Il faudrait clarifier et renforcer les règles. Car tout, dans cette information, est scandaleux.

L’établissement financier, bien sûr, Goldman Sachs, l’un des principaux à l’origine de la crise des subprimes de l’été 2007 qui a engendré le krach de septembre 2008. Mais il était aussi l’organisme qui a falsifié les comptes publics de la Grèce sous les yeux aveugles des autres responsables européens, tout en spéculant sur sa dette souveraine.

Mais plus généralement, il est vraiment inquiétant de voir un ancien haut responsable politique pantoufler dans un établissement dont la seule morale est le profit financier.

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Réflexion sur les conflits d’intérêt qu’on pourrait aussi engager avec Anders Fogh Rasmussen (63 ans), ancien Premier Ministre du Danemark du 27 novembre 2001 au 5 avril 2009 et ancien Secrétaire Général de l’OTAN du 1er août 2009 au 1er octobre 2014, recruté par Goldman Sachs le 5 août 2015 : « Qui achète qui ? La question n’épuise assurément pas la subtilité des organisations humaines. Mais y répondre offre un robuste aperçu de leur hiérarchie. » expliquait Pierre Rimbert dans son article intitulé très à-propos "Le sens du placement" dans "Le Monde diplomatique" de septembre 2015, qui rappelait que les contribuables danois se sont sentis "grugés" par Goldman Sachs dans une affaire de prise de participation dans une entreprise publique. Anders Fogh Rasmussen était également favorable à la guerre en Irak et son nom était régulièrement évoqué pour occuper la fonction qui a échu finalement à Herman Van Rompuy.

Ou avec l’Irlandais Peter Sutherland (70 ans), ancien Commissaire européen chargé de la concurrence de 1985 à 1989, avant d’être président non exécutif de Goldman Sachs International de 1995 à 2016 (auquel succède ce mois-ci José Manuel Barroso). Peter Sutherland est célèbre pour son tweet après le Brexit : « D’une façon ou d’une autre, ce résultat doit être annulé. » (26 juin 2016).

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Ou encore avec Gerhard Schröder (72 ans), ancien Chancelier allemand du 27 octobre 1998 au 22 novembre 2005, qui avait signé avec Vladimir Poutine un engagement financier de l’Allemagne de 1 milliard d’euros pour le financement d’un gazoduc dans la Baltique, entre Vyborg et Greifswald (pour contourner l’Ukraine) et juste après sa défaite électorale, Gerhard Schröder avait pris, le 30 novembre 2005, la présidence du conseil d’administration de Nord Stream AG, une filiale à 51% de Gazprom (le groupe français Engie, ex-GDF-Suez, possède 9% du capital) chargée de construire justement ce gazoduc (en 2009, il serait entré aussi au conseil d’administration d‘une joint-venture russo-américaine du pétrolier BP).


Des politiques provenant des banques ?

On pourrait se poser la question sur la chronologie des responsabilités. Il est plus grave de passer du politique au financier que l’inverse, qui est plus courant : Mario Monti (73 ans), ancien Président du Conseil italien du 16 novembre 2011 au 28 avril 2013 (qui fut recruté conseiller international de Goldman Sachs en 2005) ; Mario Draghi (68 ans), l’actuel président de la Banque centrale européenne depuis le 1er novembre 2011 (qui fut vice-président de Goldman Sachs Europe de 2002 à 2005), ou encore Malcolm Turnbull (61 ans), l’actuel Premier Ministre australien depuis le 15 septembre 2015, confirmé par les élections générales du 2 juillet 2016 (qui fut directeur général de Goldman Sachs Australia de 1997 à 2001), ont tous eu des responsabilités dans le même établissement bancaire. On peut aussi citer (parmi d’autres) deux anciens banquiers de chez Rothschild, Georges Pompidou et Emmanuel Macron dont la trajectoire politique s’est cependant nettement éloignée des préoccupations bancaires.

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Je note d’ailleurs que si on fait le reproche à des personnalités politiques d’avoir été employées dans une banque avant de faire de la politique, alors on devrait aussi le reprocher à toute personne salariée dans une entreprise qui, par définition, a pour but de faire du profit par ses produits et services et donc, tous ses salariés sont focalisés sur cet objectif qui n’est pas l’intérêt général mais l’intérêt particulier de leur entreprise, ce qui ne peut être reproché à un fonctionnaire en principe au service du public et donc de l’intérêt général.

Ce débat sur le conflit d’intérêt est donc assez large et complexe à mener à bien si l’on ne veut pas n’avoir au pouvoir que des fonctionnarisés de la "fonction politique". Surtout qu’une personne a le droit de changer de trajectoire personnelle dans sa vie active (prenons, parmi d’autres, l’exemple de Jérôme Kerviel). Mais les relations entre finances et responsabilités politiques peuvent naturellement inquiéter sinon rendre suspicieux à une époque qui nécessite transparence et éthique et donc, des garanties devraient être apportées par les personnes concernées avec des textes qui renforceraient l’impossibilité de toute potentielle collusion présente ou à venir.

Quelle que soit la conclusion de ces réflexions, le sujet reste le conflit d’intérêt, qu’il est très difficile à encadrer car les contournements possibles sont nombreux et évolutifs. Le précédent Barroso devrait donc inciter la Commission Européenne à revoir ces règles de bonne conduite dans un sens plus contraignant, notamment sur le délai de carence, d’autant plus que les anciens Présidents de Commission bénéficient d’une pension confortable pour ne pas avoir des besoins alimentaires qui engendreraient des confusions de ce type.

Dans le prochain article, je m’éloignerai des considérations très personnelles de l’ancien Président de la Commission Européenne et m’attacherai au fond de son bilan politique.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juillet 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
José Manuel Barroso.
Populismes.
Le Brexit.
L’Europe n’est pas un marché.
La parlementarisation des institutions européennes.
Débarrosoïsation.
Jean-Claude Juncker.
Guy Verhofstadt.
Jacques Delors.
Gaston Thorn.
Martin Schulz.
La situation européenne en mai 2009.
Libéralisme ?
La France des Bisounours à l’assaut de l’Europe.
L’Europe, c’est la paix.
Le Traité de Maastricht.
Le Traité constitutionnel européen (TCE).
Le Traité de Lisbonne et la démocratie.
Faut-il avoir peur du Traité transatlantique ?
L’Europe des Vingt-huit.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160708-barroso.html

http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/haro-sur-barroso-la-honte-de-l-182848

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/07/21/34071007.html


 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Europe et Union Européenne
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