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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 06:35

« La démocratie est une façon de préserver l’État de droit. Mais il n’y a pas, dans la démocratie, de principe en vertu duquel la majorité a raison, parce que la majorité peut commettre d’énormes erreurs, mettre en place un tyran, voter pour la tyrannie, comme cela s’est produit assez fréquemment. » (Karl Popper, "La Leçon de ce siècle", 1993).


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Les nombreux événements géopolitiques des trois dernières années font qu’il n’y a plus beaucoup de partisans de l’intégration de la Turquie dans l’Union Européenne.

Même l’un de ses grands promoteurs, Michel Rocard, commençait à douter peu avant sa disparition : « J’étais un partisan farouche de son adhésion dans le cadre ‘une Europe large avec les Anglais. On aurait pu construire une Europe à plusieurs vitesse (…). L’Europe aurait aussi été un facteur stabilisant en Turquie en réglant les crises chypriote et kurde, et en favorisant de meilleures relations avec l’Arménie. Mais c’est trop tard. Les Turcs se sont sentis insultés quand Valéry Giscard d’Estaing s’est prononcé en 2002, pour des raisons de politique intérieure. (…) Le Président Erdogan est en pleine dérive autocratique. Il marche sur la voie du Tunisien Bourguiba. » ("L’Opinion", le 27 décembre 2015).

La tentative du coup d’État militaire qui a eu lieu dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016 va rendre particulièrement incertaines les relations futures que peuvent avoir la Turquie avec ses partenaires internationaux. Si les États-Unis de Barack Obama et l’Allemagne d’Angela Merkel ont promptement condamné la tentative de putsch et appelé à soutenir le pouvoir légal (démocratiquement élu), la position géostratégique de la Turquie est de plus en plus impalpable.

Le bilan (provisoire ?) est de 265 morts (selon Binali Yildirim), dont 114 loyalistes, 104 putschistes (dont un général) et 47 civils. Dès l’échec de la tentative, une large purge a été décidée tant dans l’armée (pourtant déjà purgée de ses éléments kémalistes) avec 2 839 arrestations de militaires (dont 5 généraux et 29 colonels) que dans la justice avec le limogeage de 2 745 juges par le Haut Conseil de la magistrature turque et l’arrestation d’Alparslan Altan, l’un des dix-sept juges de la Cour Constitutionnelle (depuis le 29 mars 2010).

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Le pays est grand, fier et musulman. Il a à sa tête une personnalité particulièrement populaire dans son pays bien que controversée (capable d’évoquer Hitler dans son argumentation institutionnelle) : Recep Tayyip Erdogan (62 ans), ancien maire d’Istanbul du 27 mars 1994 au 6 novembre 1998, ancien président et fondateur du parti majoritaire au pouvoir, musulman (AKP), du 14 août 2001 au 27 août 2014, ancien Premier Ministre du 14 mars 2003 au 28 août 2014, est le Président de la République de Turquie depuis le 28 août 2014 (élu le 10 août 2014).

L’AKP est le premier parti de Turquie sans discontinuité depuis les élections législatives du 3 novembre 2002. Les dernières élections, anticipées, se déroulèrent le 1er novembre 2015 et ont donné à l’AKP 317 sièges de député sur 550, avec 49,5% des voix.

Il n’est pas difficile de comprendre que le retour précipité de vacances du Président Erdogan, le 16 juillet 2016 à Istanbul, n’a rien à voir avec la mine défaite de Mikhaïl Gorbatchev à la fin de la tentative de coup d’État à Moscou le 22 août 1991. Au contraire, il faudrait plutôt le comparer à Boris Eltsine, triomphant, qui avait grimpé sur l’un des chars des putschistes pour les arrêter.

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Il sera sans doute difficile de bien comprendre l’enchaînement des événements, mais la diffusion d’un message télévisé de Recep Tayyip Erdogan grâce à son smartphone au début du putsch a encouragé ses partisans à sortir manifester son soutien et à faire barrage aux putschistes qui n’ont pris le contrôle de cette chaîne de télévision qu’une fois l’appel lancé. Les mosquées ont fait également beaucoup pour défendre Erdogan. Résultat, le coup d’État a échoué malgré le bombardement du Parlement et du palais présidentiel car les putschistes n’ont pas compris qu’il fallait d’abord s’attaquer aux voies de communication et aux nouvelles technologies.

La Turquie est habituée aux coups d’État militaires. Ils visent généralement à arrêter la mise en place d’un régime aux tentations islamistes et l’armée, à la tradition de laïcité très française, intervient alors quand il y a danger islamiste.

C’est assez courant d’ailleurs dans des pays musulmans, que ce soit en Égypte avec la destitution le 3 juillet 2013, par le général Abdel Fattah al-Sissi, de Mohamed Morsi, islamiste et Président démocratiquement élu le 17 juin 2012, ou encore en Algérie avec l’interruption, le 11 janvier 1992, du processus électoral commencé au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991, lorsqu’il était clair que les islamistes arriveraient au pouvoir par les urnes (ils avaient obtenu 47,3% et 188 sièges sur 430 ; le second tour, qui n’a jamais eu lieu, aurait dû se tenir le 16 janvier 1992).

Pourtant, cela pourrait aussi être un coup d’État d’une autre nature, pourquoi pas un coup d’État qui mettrait en place une révolution de type iranien ? Ou encore, et cela se supputera forcément, les théories du complot sont souvent nombreuses, un faux putsch pour permettre à Erdogan d’asseoir définitivement son pouvoir.

Il faut en effet bien comprendre que depuis 2015 se joue une bataille constitutionnelle cruciale. Devenu Président de la République en succédant à Abdullah Gül (65 ans), premier Premier Ministre AKP du 19 novembre 2002 au 14 mars 2003 et Président de la République du 28 août 2007 au 28 août 2014, Erdogan voudrait transformer le régime parlementaire (ou "militaro-parlementaire") de la Turquie en régime présidentiel où le Président concentrerait la majeure partie des pouvoirs (actuellement, c’est le Premier Ministre le véritable chef de l’exécutif).

Or, l’héritier d’Erdogan, Ahmet Davutoglu (57 ans), qui lui a succédé tant à la tête du gouvernement que du parti au pouvoir (AKP), a refusé le principe de cette réforme constitutionnelle. Il lui a alors donné sa démission le 22 mai 2016 et c’est Binali Yildirim (60 ans), très proche d’Erdogan, qui a repris les fonctions de Premier Ministre le 24 mai 2016. Favorable à la révision constitutionnelle voulue par Erdogan, Binali Yildirim a fait de la lutte contre le terrorisme, provenant tant des islamistes de Daech que des séparatistes kurdes, son cheval de bataille.

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Erdogan a beaucoup évolué depuis qu’il est au pouvoir en 2002. Considéré de centre droit, l’AKP se voulait être musulman selon le modèle allemand de la démocratie chrétienne. En 2011, il a voulu que la Turquie soit un exemple pour les dictatures qui se libéraient de ses tyrans en Afrique du Nord en proclamant qu’il y avait, dans un pays musulman, une réelle troisième voie, démocratique, entre une dictature militaire et un régime théocratique (islamiste).

C’est moins clair aujourd’hui. Les aspirations démocratiques d’Erdogan sont de moins en moins certaines et la contestation dans les rues d’Istanbul née en mai 2013 a montré que chez lui, la démagogie à tendance islamique l’emportait sur les valeurs démocratiques. La laïcité est de plus en plus mise à mal, et l’armée de plus en plus purgée. Les nombreux attentats (très meurtriers) à Istanbul et à Ankara ont renforcé la confusion.

Erdogan joue un rôle international très flou et est parvenu à se mettre en confrontation tant avec les Israéliens (à cause d’un bateau d’aide humanitaire pour Gaza), qu’avec les Russes (un avion abattu) et les conséquences de la tentative de putsch a de grands risques de remettre en cause les liens traditionnellement amicaux entre la Turquie et les États-Unis car Erdogan a accusé son opposant récurrent, Fethullah Gülen (75 ans), qui vit en exil en Pennsylvanie, d’être à l’origine de ce putsch (assertion qu’a formellement démentie l’intéressé).


La Turquie était même soupçonnée de laisser implicitement se développer Daech à ses frontières, car cela lui permettait d’en profiter aussi pour réprimer les force kurdes. Pourtant, entre les deux entités, il y a une opposition politique forte puisque Daech souhaite étendre "son" califat partout où il le peut et se comporte historiquement en concurrent direct de l’ancien empire ottoman.

Le 16 juillet 2016 à Istanbul, Recep Tayyip Erdogan a demandé aux parlementaires de débattre sur le rétablissement de la peine de mort : « C’est la loi dans un État démocratique d’analyser et de débattre de toute question ! ». En proposant une telle mesure, il a définitivement renoncé à entrer dans l’Union Européenne.

La Turquie est un pays clef de la crise des réfugiés, accueillant environ deux millions de réfugiés et est le lieu de passage de la migration vers l’Europe. Il est un pays clef du Proche et Moyen-Orient aussi dans la mesure où il a la forte volonté de peser sur les affaires de la région face à l’Iran et à l’Arabie Saoudite.

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Le pouvoir de Recep Tayyp Erdogan s’est renforcé depuis quelques jours. En purgeant massivement  la justice et l’armée, il s’assure le succès de la présidentialisation du pays et confirme son leadership sur le pays.

Ce n’est certainement pas une victoire pour les démocrates et les républicains qui, par la laïcité, veulent absolument séparer la religion des affaires politiques. Et l’attentat de Nice, qui a massacré 84 personnes dont 10 enfants et blessé plus de 200 autres personnes dont 18 ont encore à ce jour le pronostic vital engagé, qui fut préparé et prémédité, provenant d’un islamiste radicalisé et pas d’un homme désespéré, vient terriblement rappeler que ce qu’il se passe en Syrie et en Turquie ne nous est nécessairement pas étranger…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 juillet 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’attentat de Nice du 14 juillet 2016.
Le génocide arménien et la Turquie.
Le monde musulman en pleine transition.
Islamisation de la Turquie : ne pas se voiler la face !
Crise des réfugués.
Daech.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160715-turquie.html

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/putsch-rate-en-turquie-erdogan-182973

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/07/18/34092192.html

 

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