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12 octobre 2016 3 12 /10 /octobre /2016 06:27

« Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que "ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît". L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a  déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence. » (Guy Debord, "La Société du spectacle", novembre 1967).


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Difficile de ne pas répondre positivement aux sollicitations de Karine Le Marchand, quand on est candidat à l’élection présidentielle et qu’on a besoin d’un grand public. Difficile, quand on est une chaîne généraliste, de se refuser à passer une émission dont on sait qu’elle sera très regardée, le dimanche soir en "prime time", mélangeant people et politique. Difficile enfin, aux téléspectateurs, de ne pas sombrer dans la curiosité parfois malsaine (qu’on appelle communément voyeurisme) pour mieux connaître les responsables politiques, ceux qu’on soutient ou même ceux auxquels on s’oppose pour mieux rechercher la petite faiblesse, le petit fait qui pourrait faire basculer (comme cela s’est passé avec Donald Trump le 7 octobre 2016).

Bref, il est difficile de critiquer ouvertement une opération médiatique qui ne fait que des gagnants : les responsables politiques, la chaîne de télévision, la (belle) animatrice, les téléspectateurs avides de détails croustillants. Que des gagnants ? Non, il y a une grande perdante, c’est la politique elle-même. Avec la même question que celle posée par François Fillon le 28 août 2016 à Sablé, qui demandait si l’on pouvait imaginer le Général De Gaulle mis en examen : imagine-t-on De Gaulle participant à ce genre d’émission ? Car François Fillon, lui, comme les autres, y participe.

De quoi s’agit-il ? De l’émission "Une ambition intime" diffusée par la chaîne M6 le dimanche soir à 21 heures. La première de la série a été diffusée ce dimanche 9 octobre 2016 ; 3,1 millions de personnes l’ont regardée, soit 13,6% de part d’audience. Succès sans surprise. Elle consiste à une série de petites interviews intimistes d’environ une demi-heure des candidats à l’élection présidentielle, ou des candidats à une primaire.

C’est l’animatrice déjà très célèbre Karine Le Marchand qui a mené les entretiens. Je dois bien reconnaître que j’ai des raisons d’apprécier Karine Le Marchand. Des points communs d’état-civil qui en font une sorte de complice, du moins géographique. Et puis, elle court les marathons, comme celui de Paris le 6 avril 2014 (brassard n°55442), ce n’est pas donné à tout le monde d’être aussi sportive, il y a de quoi être admiratif.

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Après une chronique puis l’animation de l’émission pour les jeunes parents "Les maternelles" le matin sur France 5, elle s’est retrouvée au devant de la notoriété en reprenant la présentation de la célèbre émission "L’amour est dans le pré". Une sorte de téléréalité pour permettre à des agriculteurs de trouver ou retrouver l’amour (dans un contexte parfois singulier). Une téléréalité très intimiste, à la limite du voyeurisme. Et Karine Le Marchand y excelle, avec sa forte dose d’empathie qui la rend "bonne copine" auprès des différentes personnes qui ont bien voulu se prêter à ce (triste) jeu médiatique.

Et c’est justement cela qui est malheureux. C’est que Karine Le Marchand est intimiste et empathique, certes, mais en plus, elle ne connaît rien à la vie politique. Pour se mettre à l’aise, d’ailleurs, elle déclare que ce n’est pas une émission politique, qu’elle n’est basée que sur la personnalité de ses invités.

Malheureusement, ce ne sont pas des candidats à l’amour, qu’elle reçoit dans sa sympathique maison très douillette (une pièce différente pour chaque invité). Ils ne veulent pas chercher un amoureux ou une amoureuse, ils recherchent des électeurs pour épouser la France. S’ils sont élus, ils auront droit de vie et de mort sur beaucoup de monde. Ils peuvent déclarer des guerres, ils peuvent pourrir la vie de certains, fleurir celle d’autres. Ils font l’histoire. Ils sont graves. Ils ne recherchent pas le bonheur dans le pré, ils recherchent le pouvoir pour le pouvoir. Ce n’est pas du domaine privé, ils sont ambitieux dans le sens où ils pensent transformer la vie des autres.

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La méconnaissance de la chose politique de la part de Karine Le Marchand lui donne un air très candide, très naïf, qu’elle revendique sans doute, d’ailleurs, mais je suis bien meurtri de dire qu’elle se donne ici un rôle assez niais de faire-valoir particulièrement attristant, qui bat du coup les records de nunucherie atteints par Michel Drucker. Qu’a-t-elle donc fait dans cette galère ? Est-ce juste pour monnayer du temps d’occupation cerveau pour les pages de publicité ? Car l’enjeu n’est pas mince, c’est l’avenir d’un pays tout entier, et pas n’importe lequel, la cinquième (ou sixième) puissance mondiale, dont il s’agit.

On comprend évidemment l’intérêt des candidats politiques. Les "petits" candidats (je n’aime pas trop le terme), disons, ceux dont la notoriété est moindre : ils ont tout à y gagner. Ils ont besoin, avant de se faire apprécier, de se faire déjà connaître. En dehors du microcosme, en dehors des passionnés de la chose politique. C’est le cas de personnalités comme Nathalie Kosciusko-Morizet, de Bruno Le Maire, même d’Arnaud Montebourg (ne pas croire que la mousse médiatique apporte forcément une grande notoriété).

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Quant aux "grands" candidats, ceux dont la notoriété n’est plus à construire, parce qu’elle est là, justement, il y a nécessité de changer de perspective, d’en finir avec certains angles aigus, de se montrer sous un autre jour, plus attendrissant. C’est le cas bien sûr de Nicolas Sarkozy. De François Fillon, d’Alain Juppé, de François Bayrou. Et aussi, de Marine Le Pen considérée de manière très ordinaire. Presque comme une copine (de même âge).

Le pire, c’est la réalisation. La musique qui accompagne les paroles, exactement sur le même mode que l’émission "L’amour est dans le pré". Un héros comme invité. Avec tant de qualités, tant de richesse. Oui, Karine Le Marchand le dit bien, a bien prévenu : en recevant les invités de tout bord, même si elle n’en fait que des éloges, cela permet de faire un choix, elle reste impartiale. Elle fait allégeance à tout le monde. Elle n’a pas de préférence. Certes.

Mais justement, le journalisme français pêche dans cette forme d’allégeance. Et lorsque des journalistes, comme Léa Salamé ou Vanessa Burggraf, veulent en finir avec l’allégeance, ils sombrent dans les attaques futiles par le petit bout de la lorgnette et ne s’attaquent pas à la cohérence des projets politiques, ne touchent pas au fond, seulement à la forme, seulement de manière dérisoire, anecdotique.

Ce n’est pas plus troublant d’être empathique avec Marine Le Pen qu’avec d’autres d’ailleurs. Mais cela permet de rendre agréable tout invité. Ce qu’a très bien exprimé le journaliste Daniel Schneidermann : « Oui, la télé peut rendre n’importe qui sympa et émouvant. C’est incroyablement facile. Mettez Trump, ou Poutine, ou Himmler, ou Mengele, devant n’importe quelle animatrice productrice d’effets de cils et de croisement de jambes, et vous aurez envie de le cajoler comme un Pokemon. On sait comment ça marche. » (10 octobre 2016).

Quand Karine Le Marchand demande à Marine Le Pen si elle, métisse, devrait quitter la France si la présidente du FN était élue à l’Élysée, elle lui sert assurément la soupe. Pas difficile pour Marine Le Pen de lui répondre : mais non, je ne suis pas méchante, je ne suis pas comme ça. Mieux, Karine Le Marchand lui a rappelé (ce que toute personne s’intéressant à la politique savait) que la présidente du FN a commencé sa vie professionnelle d’avocate en défendant des sans-papiers. Et cette dernière de dire qu’on le lui a reproché. Au contraire, elle a la main sur le cœur. Elle serait tellement compassionnelle avec les réfugiés qui arrivent en France. Petite larme. Quant à ses enfants, Karine Le Marchand a fait preuve d’une grande complicité, voire solidarité… par son expérience commune de mère célibataire.

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C’est ce que dit Daniel Schneidermann : « On a beau savoir qu’on court vers le piège, on y tombe tout de même et, oui, on se retrouve devant M6, à juger la candidate d’extrême droite, favorite du premier tour, drôlement courageuse, tout de même, d’avoir osé virer papa. Et humaine, avec sa passion jardinage, et son enfance-attentats, et ses trois sièges bébé à l’arrière de la voiture. » (10 octobre 2016).

L’ignorance politique de Karine Le Marchand, on la sent à chaque détour de question. Demander à Marine Le Pen si l’on parlait chez elle de politique quand elle avait 10 ans, c’est vraiment jouer la grande candide : en 1978, bien sûr que Jean-Marie Le Pen pensait, parlait, mangeait, rêvait de politique, il avait été élu député en 1956 et est d’ailleurs l’un des meilleurs analystes politiques en France !

Le téléspectateur est friand de ces dialogues assez surréalistes, évidemment. Quand Marine Le Pen a tout perdu, adolescente, y compris ses amis, à cause d’une tentative d’attentat qui a détruit tout l’appartement familial, on ne peut qu’avoir de la compassion. Tout comme lorsqu’elle n’a plus eu de contact avec sa mère pendant quinze ans. On comprend d’ailleurs à moitié que ce qui la fait courir est son rapport avec son père, son besoin de reconnaissance paternelle. Mais cela choque alors qu’elle se sente obligée, par ambition personnelle, d’exclure son père du parti qu’il a fabriqué pendant une quarantaine d’années, pour elle…

Si le téléspectateur peut raisonnablement s’ennuyer à entendre Arnaud Montebourg chantonner du Claude François, il est en revanche étonné de son ascendance de bouchers (et pas d'aristocrates, croyant que le nom serait Arnaud de Montebourg). Il est presque confus d’apprendre que Bruno Le Maire, malgré son éducation chrétienne, pense beaucoup au sexe. Au même titre qu’il remarque que si Nicolas Sarkozy a toujours eu du mal à se couler dans la fonction présidentielle, il est un réel manager, capable de fédérer une équipe sans considération de susceptibilité personnelle et sans rancune (il n’a jamais de rancune mais n’oublie jamais, dit-il !). De là à laisser dire que c’est un faux dur et un vrai mou, c’est peut-être vrai, c’est même l’angle d’attaque de Marine Le Pen, mais à tort pour elle car je pense que c’est un trait qui peut rendre plus sympathique l’ancien Président.

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Ce qui est déplorable, c’est que les responsables politiques se prêtent à ce jeu désolant d’allégorie narcissique. Ils ne devraient participer qu’à des émissions réellement politiques où ils expliqueraient ce qu’ils ont fait, ce qu’ils feraient, et en quoi ils seraient capables de faire ce qu’ils diraient.

Pas de participer à des émissions people qui ne sont pas de leur monde, comme ce pauvre Michel Rocard, sans doute au sommet de la télévision politique trash en France, piégé le 31 mars 2000 à "Tout le monde en parle" sur France 2, dans laquelle Thierry Ardisson s’était permis cette question : « Est-ce que sucer, c’est tromper ? » à laquelle, au lieu de quitter le plateau, l’ancien Premier Ministre avait cru bon de répondre, pour avoir l’air d’être dans le vent : « Bah non ! ».

Des émissions trash, il y en a qu’on n’ose pas dire. Comme celle de Laurent Ruquier, dans "On n’est pas couché" du 8 octobre 2016, qui n’a pas trouvé mieux à faire, pour promouvoir la ville de Paris, dont la sécurité a été mise à mal, après les attentats et aussi par le vol avec agression d’une starlette millionnaire américaine (Kim Kardashian) le 3 octobre 2016 dans un hôtel luxueux (environ 10 millions d’euros de préjudice : que faisait-elle donc avec autant de bijoux dans les bagages ?).

Laurent Ruquier a passé alors des images des attentats du 11 septembre 2001, de tueries (dont Orlando), et de "bavures" policières ethniques, à en donner la nausée, juste pour rire et dire que Paris, c’était calme. Les victimes ont dû rire, là où elles sont, ou plutôt ricaner, comme sait si bien le faire le comique troupier… Comme si la misère des autres pouvait enlever sa propre misère. Aucun invité n’a quitté le plateau, cela donne une mesure des valeurs de cette …société du spectacle.

« Si le frelaté règne, c’est parce qu’il y a un marché du frelaté. Acteurs politiques et journalistes en sont les premiers co-responsables. Mais ce ne sont pas les seuls. Lecteurs, téléspectateurs, internautes, le sont aussi. Pas autant, mais aussi. » (Daniel Schneidermann, le 10 octobre 2016).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 octobre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Une ambition intime.
Le jeu de la mort.
Animalerie politique.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161009-ambition-intime.html




 

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