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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 06:35

« Le gouvernement a pour mission de faire que les bons citoyens soient tranquilles, que les mauvais ne le soient pas. » (Discours au Sénat, le 22 juillet 1917).


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Ce mardi 25 octobre 2016, les passionnés de l’histoire républicaine de la France célèbrent le cent dixième anniversaire de la désignation de Georges Clemenceau comme Président du Conseil des ministres, c’est-à-dire, sous la IIIe République, le sommet du pouvoir exécutif. À déjà 65 ans, c’était la première fois qu’il dirigeait un gouvernement de la République, ce 25 octobre 1906, alors qu’il avait été un très jeune député et très jeune président du Conseil de Paris.

Georges Clemenceau est sans doute le premier des hommes de la IIIe République. Quand j’écris "premier", le plus célébré, le plus connu, le plus honoré. Bien avant Gambetta, bien avant Jaurès, bien avant Poincaré, bien avant Briand.

Et pour cause : après avoir été un acteur majeur de la vie politique avant 1914 (il a fait et défait des dizaines de carrières politiques et on l'appelait le Tigre pour sa férocité), il a été le Père la Victoire de la Première Guerre mondiale. Une sorte de Churchill d’une guerre d’avance, qui refusait tout défaitisme, tout déclinisme, qui croyait en la victoire simplement parce qu’il avait l’ambition de pousser jusqu’au maximum toutes les forces de la Nation. Un républicain exemplaire. Un patriote consacré.

Lui-même fut victime de pratiques qu’on lui reprochait d’habitude, lorsqu’il a voulu se présenter à la Présidence de la République, un poste honorifique qui l’aurait comblé pour sa retraite. J’y reviendrai à une autre occasion. La vie de Clemenceau est assez complexe et elle est irrémédiablement parallèle à celle de la République française.

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Jeune médecin, il a passé quatre années de sa vie aux États-Unis par dépit amoureux (de septembre 1865 à juin 1869), pour comprendre ce qui est devenu l’un des plus grands pays du monde, comment les institutions fonctionnaient, et il est reparti de ce pays… marié avec une Américaine (le 20 juin 1869). Il divorça en 1891 et fut cruel avec celle qui l’avait trompé… alors que lui-même ne s’en privait pas. Le machisme était encore très répandu, comme l’amertume : « Il y a des femmes tellement infidèles qu’elles éprouvent de la joie à tromper leurs amants avec leur mari. » ou encore : « Même quand elles nous regardent tendrement dans les yeux, les femmes voient parfaitement les hommes qui passent derrière elles. ».

Il est revenu à Paris en pleine tourmente, les armées de Napoléon III furent battues par les armées prussiennes de Bismarck. Le 2 septembre 1870, Napoléon III fut fait prisonnier. Deux jours plus tard, Gambetta proclama la République. Clemenceau était présent. Le 4 septembre 1870 est d’ailleurs, sans doute, l’une des dates les plus importantes de la France d’après 1789, celle qui a définitivement consolidé la République.

Le nouveau maire de Paris, Étienne Arago, que Clemenceau connaissait déjà par son père, le nomma maire du 18e arrondissement. Il n’avait alors que 28 ans. Le 5 novembre 1870, il fut élu, mais destitué peu de temps après (le 22 janvier 1871) car il refusait l’armistice (on retrouve, que ce soit en 1870, en 1917 ou en 1940, les mêmes enjeux en période de guerre, négocier l’armistice ou continuer le combat).

Gambetta proposa à Clemenceau le poste de préfet du Rhône mais ce dernier préféra se faire élire député de Paris le 8 février 1871. C’était une élection voulue par Bismarck qui souhaitait que l’armistice fût ratifié par des représentants du peuple français. L’assemblée élue fut à grande majorité monarchiste, sous la houlette d’Adolphe Thiers, et Clemenceau s’installa dans l’hémicycle à l’extrême gauche, désespéré que la République enfantât des monarchistes. Il fut un "républicain radical" (ce qui donna le nom des futurs radicaux).

Un mot sur "radical". Aujourd’hui, on parle de "radical" comme d’extrême. La gauche "radicale" serait la gauche de la gauche, celle de Jean-Luc Mélenchon. Et cela alors qu’il existe encore un "Parti radical et radical-socialiste" dit valoisien, membre de l’UDI et allié depuis une cinquantaine d’années des gaullistes et de la droite parlementaire, et un "Parti radical de gauche" qui est au centre gauche ce que le parti radical valoisien est au centre droit. On dit aussi qu’un radical, c’est rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur…

Clemenceau était-il un "radical" au sens extrémiste ou un "radical" au sens centriste, en 1871 ? Difficile de dire tant ses positions sur les acteurs politiques pendant les trente-cinq premières années de la IIIe République étaient cyniques, fermes, crûes, tout comme son anticléricalisme et même son anticolonialisme (qu’il a modéré par la suite).

Toujours est-il qu’il fut, en 1871, comme élu de Montmartre, en pleine tempête de la Commune (à partir du 28 mars 1871) et lui, républicain antimonarchiste mais déjà partisan de l’ordre républicain, a montré un vrai sens "centriste" en cherchant à négocier entre les "Versaillais" de Thiers et les Communards. Cette attitude ne lui donna que des ennemis… Il démissionna de ses mandats (municipal et parlementaire), il vécut même quelques mois en clandestinité. Puis, après les troubles, il fut élu le 29 novembre 1875 président du Conseil municipal de Paris (jusqu’au 24 avril 1876) et le 20 février 1876, il fut élu député du 18e arrondissement.

L’idée, ici, n’est pas de retracer la trajectoire de Georges Clemenceau qui est très riche, très dense, très diverse. Mais de revenir sur son accession au pouvoir, très tardive.

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Cet homme politique incontournable, qui fut le cauchemar de nombreux "politiciens" pendant des décennies, redoutant ses mots d’esprit, ses moqueries, ses réparties à l’assemblée, ou dans ses éditoriaux écrits, a eu une influence déterminante dans la vie politique, par son seul verbe (en particulier, dans l’affaire Dreyfus).

Mais il n’avait encore jamais détenu une seule parcelle de pouvoir au niveau national. Il savait critiquer les gouvernants, mais il n’avait jamais fait ses preuves comme gouvernant.

Après Pierre Waldeck-Rousseau, Président du Conseil du 22 juin 1899 au 3 juin 1902, Émile Combes, son successeur du 7 juin 1902 au 1er janvier 1905, enflamma la France en accentuant les clivages entre les catholiques et les anticléricaux. Son successeur, Maurice Rouvier, fut convaincu par Aristide Briand de faire voter la fameuse loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Le gouvernement Rouvier fut renversé le 7 mars 1906 sur un contentieux avec l’Espagne à propos du Maroc.

Le nouveau Président de la République, Armand Fallières, préféra nommer à la tête du gouvernement un parlementaire chevronné, ancien ministre plusieurs fois, homme effacé mais de réseaux, pour rassembler les républicains face à une situation assez grave : non seulement l’application de la loi sur la laïcité commençait à engendrer de la violence (pour faire l’inventaire des biens du clergé) mais la situation sociale était chaotique avec des grèves très dures à vocation insurrectionnelles.

Ferdinand Sarrien fut nommé Président du Conseil le 14 mars 1906. Clemenceau lui avait dit son opinion sur le gouvernement de Maurice Rouvier, connu pour avoir été proche des milieux d’affaires : « Ce n’est pas un ministère, c’est un conseil d’administration ! ». Or, Ferdinand Sarrien (Clemenceau disait de lui : « Ca rien ? Tout un programme ! ») voulait former un gouvernement très large et Aristide Briand voulait absolument que Clemenceau y figurât pour ne pas avoir à l’affronter dans l’affaire des inventaires du clergé.

La petite histoire raconte qu’au moment de la formation de son gouvernement, lorsque Sarrien proposa une boisson à Clemenceau (« Que prenez-vous ? »), celui-ci lui répondit : « Moi ? L’Intérieur ! ».

Résultat, le gouvernement Sarrien regroupa de très fortes personnalités : dans l’ordre protocolaire, notamment Léon Bourgeois aux Affaires étrangères, Georges Clemenceau à l’Intérieur (ce fut ses premières responsabilités ministérielles), Raymond Poincaré aux Finances, Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Beaux-arts et aux Cultes, Louis Barthou aux Travaux publics, aux Postes et Télégraphes, Gaston Doumergue au Commerce, à l’Industrie et au Travail, Georges Leygues aux Colonies, ainsi qu’Albert Sarraut Sous-Secrétaire d’État à l’Intérieur auprès de Clemenceau.

De fait, les deux fortes personnalités du gouvernement Sarrien, Clemenceau et Briand, à des postes névralgiques, ont éclipsé celle du Président du Conseil. Georges Clemenceau garda l’Intérieur pendant trois ans, du 14 mars 1906 au 20 juillet 1909. D’origine de "gauche radicale", il réprima très fermement le mouvement ouvrier en se vantant d’être « le premier flic de France ». Il fut détesté par sa gauche (SFIO).

Cette fermeté Place Beauvau a dessiné la légende de Georges Clemenceau et ce n’est pas un hasard si deux de ses lointains successeurs ont cherché à l’imiter sous la Ve République, à savoir Nicolas Sarkozy, dont l’intransigeance de Ministre de l’Intérieur lui a ouvert les portes de l’Élysée, et Manuel Valls, dont la fermeté affichée à l’Intérieur, a convaincu François Hollande de le nommer à Matignon. D’autres ont sans doute eu ce même désir de commencer à l’Intérieur pour montrer leur capacité à assumer les fonctions d’homme d’État, on peut citer surtout Charles Pasqua qui espérait Matignon en cas de victoire d’Édouard Balladur en 1995, et, dans une moindre mesure car avec moins d’ambition, Gaston Defferre.

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Tout le monde s’attendait à ce que le Ministre e l’Intérieur, parmi les ultras de l’anticléricalisme, ferme par ailleurs sur les mouvements sociaux, fût très ferme sur la question des inventaires des biens de l’Église. Erreur ! Georges Clemenceau était d’abord au service de l’État et avait une vision très claire de l’intérêt national. Dès le 16 mars 1906, il ordonna aux préfets de ne pas faire usage de la force publique en cas de refus des prêtres de faire l’inventaire de leur église : « Cela ne veut pas dire que nous ayons renoncé à l’application de la loi, seulement nous l’abordons à notre manière. ». Cette manière d’agir a désamorcé la crise qui se développait depuis plusieurs semaines (exactement, depuis le décret du 29 décembre 1905).

Le 20 mars 1906, Clemenceau a expliqué aux députés les raisons de sa sagesse : « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine. ». Phrase de bon sens, qui laisse aujourd’hui un frisson d’horreur quand on imagine que le dernier attentat islamiste en France fut l’assassinat d’un vieux prêtre dans son église près de Rouen. Le Ministre de l’Intérieur est toujours concerné par une église, mais pour d’autres raisons…

Cette capacité de calmer le jeu a fait de Clemenceau un homme à la fois de fermeté (la répression qu’il a assumée contre les grévistes) mais aussi un homme de conciliation et d’ouverture, presque un homme du centre, dans le même sens que lorsqu’il était l’éphémère maire du 18e arrondissement de Paris sous la Commune.

Ainsi, garant du droit de grève mais aussi de l’ordre républicain, Clemenceau encouragea le gouvernement à faire voter le 10 juillet 1906 la loi qui a rendu obligatoire le repos hebdomadaire. Ce fut aussi Clemenceau qui amena la Cour de cassation à réhabiliter Alfred Dreyfus le 12 juillet 1906 et les parlementaires à voter la loi du 13 juillet 1906 visant à le réintégrer dans l’armée (et un peu plus tard, à transférer les cendres d’Émile Zola au Panthéon le 4 juin 1908).

Les élections législatives des 6 et 20 mai 1906 ont confirmé la majorité radicale et républicaine de la législature sortante en la renforçant avec 41 sièges de plus, soit 335 sièges sur 585. Le pays apportait à Clemenceau un soutien indiscutable.

Atteint d’une maladie chronique qui l’épuisait, Ferdinand Sarrien a démissionné le 20 octobre 1906 et proposa à Armand Fallières de désigner Clemenceau, forte personnalité, pour lui succéder. Le 25 octobre 1906, Georges Clemenceau forma son premier gouvernement qui dura presque trois ans, jusqu’au 20 juillet 1909.

Parmi ses ministres, il nomma Joseph Caillaux aux Finances, René Viviani au Travail et à la Prévoyance sociale, Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Cultes et aux Beaux-arts, puis, à partir du 4 janvier 1907, à la Justice et aux Cultes, et en gardant Doumergue, Barthou, Sarraut…

Avec le socialiste indépendant René Viviani, Clemenceau a créé un nouveau ministère chargé de la prévoyance sociale afin d’appliquer la loi sur le repos hebdomadaire obligatoire, et de préparer la loi sur les retraites ouvrières et paysannes (adoptée finalement le 5 avril 1910). Son dernier successeur est Myriam El-Khomri.

Sur la laïcité à "inventer" (encore), Clemenceau fut en conflit ouvert avec le Vatican mais les évêques français voulaient l’apaisement et le 10 avril 1908, une loi est votée pour rendre les communes propriétaires des églises.

Le Ministre des Finances Joseph Caillaux innova aussi beaucoup en déposant le 7 février 1907 un projet de loi pour instituer l’impôt sur le revenu (3% pour les revenus du travail, 4% pour ceux du capital), avec une progressivité pour les hauts revenus. Le projet a connu beaucoup de résistances et il a fallu une dizaine d’années avant d’être adopté (et de devenir l’un des impôts les plus lourds des contribuables).

Des troubles au Maroc ont conduit le gouvernement le 29 mars 1907 à envoyer une expédition militaire sous la direction de Hubert Lyautey.

Le 3 juillet 1908, le Ministre de la Justice Aristide Briand tenta d’obtenir l’abolition de la peine de mort en reprenant le projet déposé par son prédécesseur Jean Guyot-Dessaigne en novembre 1906. Il y avait a priori une majorité favorable à l’abolition, mais le procès d’un fait-divers particulièrement sordide (en été 1907) dissuada beaucoup de députés abolitionnistes de voter en faveur du projet en raison de l’émotion de "l’opinion publique". Il a fallu attendre soixante-treize ans supplémentaires pour que l'abolition finît par être votée.

Le 8 décembre 1908, l’abolition fut minoritaire avec seulement 201 voix contre 330. Ont voté pour le maintien de la peine de mort : François Arago, Théophile Delcassé, Paul Doumer, Georges Leygues et Alexandre Ribot. Ont voté pour l’abolition : Aristide Briand, Louis Barthou, Ferdinand Buisson, Joseph Caillaux, Paul Deschanel, Gaston Doumergue, Jules Guesde, Jean Jaurès, Camille Pelletan, Albert Sarraut, Joseph Reinach, Marcel Sembat et René Viviani. N’ont pas pris part au vote : Maurice Barrès (défavorable à l’abolition) et Henri Brisson.

Ce ne fut pas sur le climat social ni sur la laïcité que le gouvernement de Georges Clemenceau, exceptionnellement long, fut renversé mais sur la marine militaire qui était en proie à de graves dysfonctionnements (un canon a explosé sur un croiseur et a tué treize personnes). Face au rapport accablant de Théophile Delcassé, le gouvernement Clemenceau fut renversé le 20 juillet 1909. Armand Fallières a alors choisi l’autre personnalité forte de la majorité, Aristide Briand, pour diriger son premier gouvernement le 24 juillet 1909.

Clemenceau, à l’épreuve du pouvoir, n’a donc évidemment pas démérité, bien au contraire : il fut à la hauteur de son exigence et  de son cynisme, dont il avait l’habitude lorsqu’il n’était pas au pouvoir. Ce fut celui qui le détestait le plus, Raymond Poincaré, Président de la République, qui le rappela au pire moment de la Première Guerre mondiale. Clemenceau dirigea son second gouvernement, toujours d’une main de fer, du 16 novembre 1917 au 18 janvier 1920. Mais c’est une autre histoire…


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Sylvain Rakotoarison (25 octobre 2016)
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Pour aller plus loin :
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André Tardieu.
Jean Jaurès.
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Aristide Briand.
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Pierre Laval.
Philippe Pétain.
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Pierre Mendès France.
Jean Zay.
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