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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 19:51

« Je classe l’humanité en deux catégories : ceux qui classent l’humanité en deux catégories ; les autres, dont je fais partie. » ("Ma Vie en vrac", éd. Flammarion, 2006).


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L’un de ses gags, c’était ce vieux dessinateur dépressif qui ne trouvait plus de gag à imaginer pour sa page quotidienne et qui appela la mort. Lorsque la mort est venue, le dessinateur trouva un nouveau gag (au dépens de la faucheuse) et lui demanda donc de revenir un peu plus tard, le temps de dessiner son gag… Cette fois-ci, pourtant, ce dimanche 4 décembre 2016 au Vésinet, "brutalement", le maître de l’humour dessiné fin et sophistiqué n’a pas su convaincre la mort de retourner sur ses pas. Gotlib avait 82 ans et déjà une légende monumentale derrière lui. À la fin du 31e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (du 30 novembre au 5 décembre 2016).

À la différence des bandes dessinées proposées par ce salon à Montreuil, l’œuvre de Gotlib n’était pas à mettre entre toutes les mains, et notamment celles de l’innocence de l’enfance. Quand on relit certains extraits, on peut même retenir un frisson d’audace. Perversion sexuelle, exorcisme, hérésie, tous les sujets parfois glauques ou graveleux avaient été abordés par Gotlib qui, pourtant, avait gardé sa naïveté et sa gentillesse venues de l’enfance.

Le Web permet de voir rapidement que la peine est largement partagée par de très nombreux amoureux de Gotlib, dont je fais partie. Il était en quelques sortes mon oncle ou mon grand-oncle, celui qui était le plus jeune de la famille, la branche un peu artiste, celle de l’audace, la rigolote, celle qui continue à s’amuser pendant que les grandes personnes dissertent.

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À la maison, quand j’étais enfant, nous n’avions que des bandes dessinées "classiques", comme Astérix, Lucky Luke, Gaston Lagaffe, Spirou, Achille Talon, Boule et Bill, un peu de Tintin, sans plus.

Ce fut durant l’adolescence, quand je m’arrêtais dans une grande librairie, de retour du lycée, que j’ai découvert par moi-même Gotlib. Certes, j’ai découvert la face "sérieuse", celle que des mains innocentes pouvaient consulter. Et d’abord, les fameux "Dingodossiers" avec son compère René Goscinny, un autre génie, et sa continuation personnelle, les fameuses "Rubriques à brac" (Goscinny n’avait plus assez de temps pour poursuivre avec lui, et lui, par hommage et respect, s’était refusé à garder la même appellation).

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J’étais emballé par les nombreuses conférences loufoques du Professeur Burp, les déclinaisons très créatives de la découverte de la gravitation universelle par Newton, les rouspétances discrètes de la petite coccinelle, les nouvelles aventures du commissaire Bougret et de son assistant Charolles qui aime bien flirter avec la secrétaire (des plaisanteries sur Goscinny, Fred, Gébé et lui-même), etc.

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À cette série pouvaient s’accrocher le très lymphatique Gai-Luron et son plaisant compagnon Jujube, ainsi que Hamster Jovial, le chef scout des louveteaux qu’il encadre, qui ouvrait la voie à la provocation et au scato-comique.

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Toutes ces planches sont des descriptions sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse des imperfections de la société dans laquelle Gotlib vivait à l’époque, à savoir, essentiellement celle des années 1960 et des années 1970.

Ce ne furent que quelques années plus tard, étudiant, que je découvris, avec des camarades prescripteurs, la face moins politiquement correcte de Gotlib, le "Gotlib pour adultes", celui des obsessions sexuelles, de l’anticléricalisme blasphématoire, de l’exhibition des fantasmes : "Pervers Pépère", "Rhâ-Gnagna", "Rhââ Lovely" qui sont des bandes dessinées "hard" dans le sens où elles ne sont destinées qu’aux adultes. Un exemple ici qui a mélangé à la fois le courage et la dégueulasserie, rompant le manichéisme simpliste des récits dessinés tout en étant très "osé".

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On pouvait bien sûr concevoir que certaines idées étaient de mauvais goût mais pour paraphraser Clemenceau, j’aurais tendance à dire que Gotlib est un bloc, on le prend ou on le rejette mais si l’on le prend, on prend tout. Parce que la férocité n’a rien à voir avec la méchanceté. Et encore moins à voir avec la vulgarité.

La fascination pour Gotlib porte à la fois sur le fond et la forme. L’humour décalé ou au second degré, au millième degré, avec son style incisif, ses blagues en récurrence, ses effets répétitifs, ses mises en abyme aussi. Et son trait très aiguisé, ses visages qui suscitaient l’imitation, les yeux expressifs, les oreilles bien esquissées, les mouvements dynamisés par des interjections et des onomatopées très vivantes.

Admirateur de Georges Brassens, Gotlib, c’était aussi un humour très français, très franchouillard. Ce n’était pas anodin qu’il fut co-inventeur du faux super-héros Superdupont, prêt à sauver la patrie avec son béret et sa baguette de bain, dans un costume pyjama très soyeux et des pantoufles de luxe.

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On ne peut que tirer son chapeau (comme Charolles !) pour la clairvoyance de Gotlib face aux extrémismes qui couvaient déjà sous les braises dans le pays, plus aptes à parler à tort et à travers de "patrie" qu’à la servir vraiment et qui confondent patriotisme et nationalisme qui a toujours été à l’origine des guerres dans l’histoire du monde. Au moins, lui, pouvait se vanter d’être né patriote : on n’arrive pas au monde et en France impunément un 14 juillet. Il a échappé de peu à la rafle du Vel’ d’Hiv’ mais son père, lui, fut déporté et gazé à Buchenwald…

Il y a deux ans à Paris, pour fêter ses 80 ans, Gotlib avait eu le privilège d’une exposition entièrement dédiée à ses créations, "Les mondes de Gotlib", qui avait rassemblé des documents, nombreux et passionnants, le concernant.

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Nul doute que durant cette période de Noël 2016, accompagnant cette nouvelle funeste, les marchands proposeront les œuvres gotlibiennes dans de nouvelles éditions de luxe pour marquer sa tragique disparition. Il avait en fait déjà disparu depuis une trentaine d’années, renonçant à la vie folle du dessinateur, et ses bandes dessinées n’ont pourtant jamais été aussi vivantes qu’aujourd’hui…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 décembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu

(Tous les dessins sont de Gotlib, éd. Audie).


Pour aller plus loin :
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
René Goscinny.
Tabary.
Hergé.
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161204-gotlib.html

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/au-revoir-gotlib-187227

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/12/04/34648579.html

 

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