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13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 03:38

« Françoise Giroud me l’avait décrite comme une sorte de déesse grecque, Minerve au port altier et aux yeux vert émeraude. Elle m’intimide beaucoup, mais c’est surtout sa façon de parler, simple, sans esbroufe, parfois sans construction, qui m’intéresse. Cette femme ne parle pas comme les autres leaders politiques. (…) Cette femme est rassurante. On me dit qu’elle a parfois mauvais caractère et que ses collaborateurs sont soumis à dure épreuve. » (Michèle Cotta, le 13 novembre 1974, à propos de Simone Veil dans ses "Cahiers secrets de la Ve République"). Première partie.



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L’ancienne ministre Simone Veil s’est éteinte il y a quelques jours, a même été honorée par la République aux Invalides, bientôt au Panthéon, et elle est née il y a exactement 90 ans ce jeudi 13 juillet 2017. Ceux qui rechignent à lire ou écouter louer cette grande dame le font surtout par esprit anticonformiste, plus que pour ce qu’elle a représenté réellement. Ce 90e anniversaire est donc l’occasion, pour moi, de revenir sur son parcours personnel et politique, fait tant d’une tragédie irréversible que d’une inébranlable foi en l’avenir.


1. Simone Veil et la Shoah

Ce fut l’expérience dramatique qui a influencé toute son existence. Le 30 mars 1944, au lendemain de son baccalauréat (elle n’a appris qu’elle était reçue qu’à la fin de la guerre), elle est sortie en ville le soir, contre toute prudence. Elle s’est fait arrêter par les SS avec le jeune homme qui l’accompagnait et qui a été relâché. Malheureusement, ce dernier fut suivi et le reste de la famille fut également arrêté. Après une étape au camp de Drancy le 13 avril 1944, les femmes se retrouvèrent à Auschwitz-Birkenau le soir du 15 avril 1944. Elle a soutenu qu’elle avait 18 ans pour éviter le four crématoire à l’arrivée. Quand sa sœur et elle furent libérées le 13 avril 1945, sa mère était morte épuisée quelques semaines plus tôt car il leur a fallu partir en janvier 1945 et marcher vers le camp de Bergen-Belsen. Son père et son frère avaient péri en Estonie, mais elle ne l’a su qu’en 1978 grâce aux recherches de Serge Klarsfeld.

La terreur sur Terre : « Seule Simone, protégée peut-être par sa beauté, avait eu le privilège de garder ses cheveux longs. Elle raconte les rires hystériques, les larmes, l’abjection de soi-même. On les avait déshabillées, tatouées. On leur avait donné des haillons et mises en rang. La chef du camp avait demandé si parmi ces femmes avilies, numérotées, se trouvaient des danseuses. Une jeune fille avait levé la main, et dit qu’elle était "petit rat à l’Opéra de Paris". "La chef lui a dit : danse !, se souvient Marceline [Loridan-Ivens]. Et elle a dansé, dans ses haillons, dans un silence de mort. Et nous avons pleuré". » ("Le Monde" du 22 juin 1993).

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Après être retournée à Auschwitz le 22 décembre 2004 avec cinq de ses petits-enfants, présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah (de 2001 à 2007), elle a refait le déplacement pour y célébrer le soixantième anniversaire de la libération du camp le 27 janvier 2005 : « Le cœur serré par l’émotion, c’est à vous tous, ici rassemblés, que je m’adresse. Il y a soixante ans, les barrières électrifiées d’Auschwitz-Birkenau tombaient, et le monde découvrait avec stupeur le plus grand charnier de tous les temps. Plus d’un million et demi d’être humains avaient été assassinés : le plus grand nombre d’entre eux gazés dès leur arrivée, simplement parce qu’ils étaient nés juifs. (…) Venus de tous les continents, croyants et non croyants, nous appartenons tous à la même planète, à la communauté des hommes. Nous devons être vigilants, et la défendre non seulement contre les forces de la nature qui la menacent, mais encore davantage contre la folie des hommes. Nous, les derniers survivants, nous avons le droit, et même le devoir, de vous mettre en garde et de vous demander que le "plus jamais ça" de nos camarades devienne réalité. ».

Ce fut très difficile, pour elle, de témoigner à la libération des camps : « Quand nous sommes revenus, nous nous sommes heurtées à l’incrédulité ou à une curiosité presque sadique. (…) On a peur que les gens ne soient pas assez attentifs, et peur de ne pas le supporter. On a raison, même maintenant, ils ne peuvent pas entendre. » ("Le Monde" du 22 juin 1993). Elle parla publiquement des camps et de la déportation de sa famille dans un documentaire télévisé diffusé sur TF1 le 22 septembre 1976.


2. Simone Veil et sa famille

Elle a perdu ses parents et son frère dans les camps d’extermination. À la fois épouse et mère, Simone Veil était très attachée à sa famille. Son mari Antoine, fils d’un industriel lorrain, qu’elle a rencontré en octobre 1945 comme condisciple à Science Po, puis qu’elle a épousé à 19 ans le 26 octobre 1946, a joué un rôle politique essentiel dans son action publique.

Antoine Veil, qui avait commencé sa carrière de haut fonctionnaire comme collaborateur parlementaire de l’ancien Ministre de la Justice démocrate-chrétien Pierre-Henri Teitgen, aurait rêvé d’être ministre mais il s’effaça derrière son épouse, car, selon une belle-fille : « Il est tellement orgueilleux d’elle… ».

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Malgré ses activités très soutenues, Simone Veil n’a jamais voulu rater un déjeuner familial le samedi : « Elle dit toujours qu’il faut laisser l’enfance aux enfants. Elle a une tendresse immense pour cette période de la vie. Peut-être parce qu’elle-même en a été dépossédée de façon brutale. ».


3. Simone Veil et la justice

Après une licence de droit et l’IEP Paris, Simone Veil a voulu devenir avocate mais Antoine avait beaucoup de réticence (dans le cadre d’un schéma sexiste de la famille). Finalement, elle est devenue magistrate. Elle fut reçue au concours de la magistrature en 1956 après deux ans de stage au parquet, et fut affectée à la direction de l’administration pénitentiaire. Elle profitait de déplacements pour ses vacances pour visiter les prisons qui étaient sur le chemin.

Le Ministre de la Justice Edmond Michelet lui demanda d’inspecter les prisons à Alger pendant la guerre d’Algérie. Elle a sauvé ainsi de nombreuses femmes prisonnières algériennes, qui avaient subi des viols et des tortures, et d’autres prisonniers, dont la condamnation à mort avait été "suspendue" par De Gaulle mais qui risquaient d’être assassinés par l’OAS, en les transférant en France.

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En 1964, le Ministre de la Justice Jean Foyer l’a nommée à la direction des affaires civiles, ce qui lui donnait un peu plus de temps personnel, et Simone Veil s’est occupée avec beaucoup d’enthousiasme et de rigueur d’adoption, d’exclus, etc. Jean Foyer, René Pleven et Georges Pompidou l’ont vite remarquée. Jean Foyer aurait voulu la nommer au Conseil d’État mais elle était trop jeune. En 1969, elle fut membre du cabinet du Ministre de la Justice René Pleven comme conseillère technique. En 1970, sur recommandation de Pierre Juillet que les époux Veil connaissaient depuis 1948, elle fut nommée secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature, première femme nommée à ce poste très important dans la hiérarchie judiciaire. Parallèlement, elle représenta la chancellerie dans différents organismes dont l’ORTF en 1971.

Elle était si "connue" dans le tout-Paris au début des années 1970 que lorsque le magazine féminin "Marie-Claire", en février 1973, a voulu imaginer un gouvernement composé uniquement de femmes, on avait pensé à Simone Veil pour la mettre comme…Premier Ministre (avec des ministres comme Marie-France Garaud, Ménie Grégoire, Gilberte Beaux, etc.).


4. Simone Veil hors de l’esprit partisan

Après avoir voté pour Jean Lecanuet à l’élection présidentielle du 5 décembre 1965 et pour Jacques Chaban-Delmas du 5 mai 1974 (probablement François Mitterrand au second tour le 19 mai 1974), Simone Veil fut recommandée au nouveau Premier Ministre Jacques Chirac par Marie-France Garaud, pour occuper le Ministère de la Santé. Au départ, Valéry Giscard d’Estaing ne voulait pas d’elle et avait réservé le portefeuille à une élue lorraine proche de JJSS.

La célébrité de Simone Veil est donc venue principalement de sa nomination comme Ministre de la Santé, du 28 mai 1974 au 4 juillet 1979, par le Président Valéry Giscard d’Estaing. Elle aurait préféré le Ministère de la Justice et dès juin 1974, l’Élysée l’a chargée en plus d’une mission très sensible : faire adopter la loi qui autorise l’IVG (loi n°75-17 du 17 janvier 1975).

Lors de sa conférence de presse du 13 novembre 1974, elle résuma la philosophie de cette loi : « L’interruption volontaire de grossesse est un ultime recours. Ce n’est pas une règle morale, mais une solution plus humaine à celles qui vivent ce drame dans l’angoisse et la solitude. ». Quand elle l’a présentée devant les députés, le 26 novembre 1974, elle précisa : « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issues. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ? Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme (…) : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour le contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. ».

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Elle a donc été naturellement le symbole d’un certain féminisme mais je pense que c’était avant tout le symbole d’un combat hors des clivages politiques traditionnels. À l’époque d’un raidissement des relations entre Est et Ouest, à l’extérieur, et du programme commun de la gauche à l’intérieur, qui empêchait les socialistes et le centre gauche de soutenir des initiatives de centre droit, ce fut un exploit de dépasser les clivages traditionnels : car la majorité parlementaire dominée par l’UDR était plutôt hostile à ce projet de loi et ce dernier n’a pu être adopté qu’avec le soutien des députés de l’opposition de gauche !

Au Ministère de la Santé, elle ne s’est pas contentée de la loi sur l’IVG : elle a fait progresser la lutte contre le tabagisme, a légiféré sur les dons d’organes, a réformé les études de médecine, a cherché à humaniser les hôpitaux, etc.

Dans le prochain article, j’évoquerai Simone Veil l’Européenne.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"La femme préférée des Français" par Annick Cojean et Agathe Logeart ("Le Monde" du 22 juin 1993).
Simone Veil, un destin français.
L’hommage de la République à Simone Veil.
Discours d’Emmanuel Macron en hommage à Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Discours de Jean Veil et Pierre-François en hommage à leur mère Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Simone Veil, une Européenne inclassable.
Simone Veil académicienne.
Discours de réception de Simone Veil à l’Académie française (18 mars 2010).
Discrimination : rien à changer.
Rapport du Comité Veil du 19 décembre 2008 (à télécharger).
Antoine Veil.
Bernard Stasi.
Bernard Stasi et Antoine Veil.
Denise Vernay.
Ne pas confondre avec Simone Weil.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170713-simone-veil.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/les-sept-vies-de-simone-veil-1-2-195018

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/07/13/35451561.html


 

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