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10 octobre 2018 3 10 /10 /octobre /2018 04:02

« Going, going, gone… » [Adjugé, adjugé, disparu…].


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Bientôt, quelqu’un va faire exploser une bombe thermonucléaire …juste pour le plaisir esthétique de faire de l’art nouveau. Je ne sais plus qui a dit que la destruction était elle-même une démarche artistique, une démarche créative. Banksy, à l’évidence, a démontré que c’était possible. Depuis le vendredi 5 octobre 2018, ce mystérieux artiste des rues (né en 1974 à Bristol) a gagné sa ligne de postérité dans les livres d’histoire de l’art. Peut-être malgré lui.

Qui est Banksy ? Il est un artiste britannique très connu pour ses œuvres sur les murs des villes, en particulier Bristol, Londres, Paris, New York, aussi Gaza, Bethléem, etc. Ce sont généralement des pochoirs avec une forme d’humour et souvent à finalité politique (un message y est transmis, prônant généralement la liberté, la paix, etc.). C’est l’un des "leaders" du "street art" ou (en français) "art des rues" ou "art urbain", consistant à dessiner des graffitis, pochoirs, etc. sur des murs sans autorisation préalable, se servant parfois des éléments du support. Il a auto-édité plusieurs de ses œuvres et a aussi réalisé un film documentaire.

Il n’est pas question ici de présenter les œuvres de Banksy, mais je dois reconnaître que beaucoup de ses œuvres sont intéressantes, et même certaines passionnantes. Elles sont certes imposées (aux propriétaires des murs, aux passants, aux autorités municipales, etc.), mais tant la composition que la réalisation montrent un réel talent artistique, aussi hors des cadres qu’il soit.

Que s’est-il passé le 5 octobre 2018 à Londres ? Une vente aux enchères a eu lieu chez Sotheby’s. Parmi les objets d’art en vente, une reproduction d’un des fameux dessins de Banksy fait sur papier à la bombe et à l’acrylique, le tout encadré solidement. Le titre de l’œuvre : "Girl with balloon (There is always hope)" [Petite Fille au ballon (il y a toujours de l’espoir)].

À l’origine, le dessin avait été aperçu sur le mur d’un imprimeur de Great Eastern Street à Londres en 2002. Le dessin avait été séparé du mur, dérobé et vendu en février 2014 à 500 000 livres sterling sous le titre "Stealing Banksy". Le vol et la mise sur le marché d’œuvres de street art sont controversés mais leurs défendeurs expliquent généralement que c’est grâce à eux que ces œuvres sont restaurées et sauvées, car laissées sur les murs, elles seraient rapidement détériorées et détruites au fil des années. Les sommes récoltées reviennent généralement au propriétaire du mur et à des organisations caritatives.

Très décomplexé, le site de "Stealing Banksy" expliquait en 2014 : « "Stealing Banksy" explore les questions sociales, juridiques et morales qui entoure la vente de l’art de rue. Courant avril [2014], au cœur de Londres, l’exposition présentera la collection la plus chère d’œuvres d’art de Banksy jamais réunie sous un même toit et est l’aboutissement d’un projet de douze mois afin de découvrir, de sauver et de restaurer avec amour ces pièces qui ont façonné notre capitale. ».

Il faut savoir que l’auteur d’une œuvre est privé de ses droits lorsque celle-ci a été réalisée de manière illégale (selon le principe connu : "Nemo auditur propriam turpitudinem allegans"), en particulier sans l’accord du propriétaire du support, alors que généralement, le propriétaire du support n’est jamais le propriétaire de l’œuvre sauf en cas spécifique de cession (c’est en tout cas comme cela en France, notamment confirmé par le jugement de la Cour de cassation du 28 septembre 1999 et par l’arrêt n°255284 du 10 mars 2004 du Conseil d’État, et dans beaucoup d’autres pays).

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Revenons à la semaine dernière. L’œuvre vendue le 5 octobre 2018 chez Sotheby’s était évaluée à 200 000 voire 300 000 livres sterling. Finalement, le dessin a été adjugé à 1,042 million de livres sterling, soit environ 1,2 million d’euros ou 1,4 million de dollars. C’est un montant colossal. Cela donne une idée de la "valeur" de Banksy dans le marché de l’art (malgré lui). Une forte valeur pour une simple copie, mais ce n’est pas étonnant. En juin 2013, "Slave Labor mural" fut adjugé à 1,1 million de dollars, et en 2008, "Wet Dog" fut adjugé à 1,8 million de dollars. Les deux n’étaient pas des copies mais des originaux volés et restaurés.

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Mais le "pire", le scandale, ce qui a défrayé la chronique ce 5 octobre 2018, c’est qu’au moment du dernier coup de marteau du commissaire-priseur, le dessin s’est autodétruit ! Un mécanisme astucieux dans le cadre a fait glisser le dessin vers le bas et le bord inférieur était muni d’une broyeuse (qu’on utilise généralement dans les bureaux). Si bien que le dessin, à la stupéfaction de toutes les personnes présentes, a été détruit sur le champ tandis qu’il changeait de propriétaire.

Probablement que dans la salle, un anonyme a pu envoyer un signal pour faire démarrer la déchiqueteuse. La démarche, revendiquée par Banksy quelques moments plus tard dans un réseau social (Instagram), a évidemment un but de provocation, mais pas seulement. Comme avec l’urinoir de Marcel Duchamp, l’idée n’est pas seulement de la provocation mais aussi de la réflexion. Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que l’art contemporain (un gros mot pour certains) ?

Banksy est évidemment un artiste un peu particulier. S’il a auto-édité lui-même plusieurs recueils de reproductions et commentaires de ses œuvres, ses œuvres elles-mêmes sont "en libre-service", autrement dit, gratuites. Gratuites et non protégées. Gratuites et illégales aussi. N’importe qui peut photographier ses œuvres sur les murs d’une ville. Chaque photographie donnera une vision spécifique de l’œuvre et sera différente des autres photos de la même œuvre. Pire, n’importe qui peut les modifier, les effacer, les détruire, une municipalité peut décider de les soustraire à l’esthétique urbaine. Banksy casse déjà, par son mode d’expression, les codes habituels du marché de l’art. C’est aussi un vrai problème juridique de se pencher sur la propriété intellectuelle des reproductions de ses œuvres.

Mais ici, c’est encore pire. On a souvent fustigé le marché de l’art qui ne répondrait pas forcément à la réalité artistique du moment, mais à une simple spéculation financière. C’est à la fois vrai et faux. Si quelques milliardaires mécènes font la pluie et le beau temps, pourquoi leur refuser une capacité de jugement sur une œuvre artistique qu’on s’octroierait soi-même ?

Banksy veut se moquer des récupérations du marché de l’art et en particulier, de la récupération de ses œuvres urbaines. Le fait est que Banksy réalise ses œuvres de manière totalement illégale. Souvent, ses œuvres disparaissent, puis réapparaissent, restaurées et vendues aux enchères, tout aussi illégalement. Banksy a toujours été opposé à ces vols et refuse donc systématiquement d’authentifier les œuvres qui sont vendues.

L’un des promoteurs de ce qu’on peut appeler le "Stealing Art Project", Tony Baxter, directeur de l’entreprise d’événementiel Sincura Group (qui a réalisé la vente de février 2014), a défendu sa démarche le 7 février 2014 à Sky News : « Même si nous savons bien que Banksy n’apprécie pas que ses pièces peintes illégalement soient retirées des murs, nous aimerions penser qu’il apporte du crédit au fait que son travail soit restauré et retrouve sa splendeur, et que des contributions substantielles soient faites à des œuvres de charité. ».

Qu’un des dessins de Banksy, reproduit sur du papier, fût vendu à plus d’un million de livres sterling est complètement fou. L’autodestruction du dessin a permis donc une démonstration : l’acheteur a payé plus d’un million de livres sterling pour …un simple cadre vide et des petits morceaux en papier ! C’est peut-être la réponse de l’artiste au "Stealing Banksy" qu’il a toujours contesté.

Cela dit, l’épilogue ne serait peut-être pas du goût de Banksy : l’événement étant tellement exceptionnel et audacieux dans le monde des arts, que le cadre résiduel a déjà pris beaucoup de valeur et vaudrait maintenant le double du montant des enchères ! Cela risque de susciter des vocations…

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Et comme le Web est créatif, on peut ainsi voir sur Internet fleurir quelques parodies de cet événement dont les plus parlantes sont le portrait déchiqueté du Président Emmanuel Macron et le tableau déchiqueté de la Joconde.

Le monde est fou, mais ça, on le savait depuis longtemps. On ne comprendra jamais bien l’économie que lorsqu’on arrêtera d’avoir une vision purement mathématique des choses. Après tout, la psychologie, la confiance, le potentiel virtuel, la réputation, etc. sont des caractéristiques très importantes dans les cotations (quoique totalement subjectives et peu modélisables). Et cela ne concerne pas seulement la valeur des œuvres d’art, mais aussi la valeur des entreprises, sur lesquelles reposent la plupart des employés du secteur privé pour assurer leur salaire à la fin du mois.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Banksy.
Marcel Duchamp.
Pablo Picasso.
Le British Museum et le monde des humains.
Yves Klein.
Le Tintoret.
Gustav Klimt.
Georges Méliès.
David Hamilton.
Paula Modersohn-Becker.
Auguste Rodin.
Margaret Keane.
Rouault et Matisse à Paris.
La garde rapprochée du Premier Empereur de Chine.
Un Renoir de la Côte d’Ivoire.
Magritte.
Daniel Cordier.
Boulez à Paris.
La collection Cordier à Rodez.
Soulages à Rodez.
Claude Lévêque à Rodez.
Caillebotte à Yerres.
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181005-banksy.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/banksy-ou-l-art-de-la-destruction-208438

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/10/36770498.html



 

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