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8 novembre 2018 4 08 /11 /novembre /2018 03:02

« Le maréchal Pétain a été, pendant la Première Guerre mondiale, aussi, un grand soldat. C’est une réalité de nlaotre pays. » (Emmanuel Macron, le 7 novembre 2018 à Charleville-Mézières).



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La parole présidentielle est sacrée. Elle l’est un peu moins que celle de saint Louis, mais elle l’est quand même. Le Président de la République n’est pas qu’un simple citoyen qui pense ce qu’il veut, qui dit ce qu’il veut. Il représente les Français, il représente les 67 millions de citoyens français, mais plus encore, il représente la France, il représente la République française, la nation française, la patrie française. Toute parole publique est donc un peu parole d’Évangile dans le grand livre de l’Histoire qui se remplit chaque jour.

C’est ainsi que Maurice Audin a été "réhabilité" par la parole présidentielle le 13 septembre 2018. De "terroriste en fuite", il est devenu "victime de l’État". Reconnu comme tel par le chef de l’État. Cette onction présidentielle est importante.

La polémique suscitée par les propos présidentiels au sujet de Pétain, le 7 novembre 2018 à Charleville-Mézières, n’est donc pas anodine. Certes, les Français sont friands de polémiques sémantiques, sur des symboles, des polémiques qui sont difficiles à comprendre à l’étranger, du moins dans des pays qui se fixent des objectifs concrets et qui veulent les réaliser, qui veulent des résultats. Qu’on soutienne ou qu’on fustige Emmanuel Macron dans ce débat ne changera rien à la vie quotidienne des Français.

Une polémique de plus. Cependant, Emmanuel Macron a eu tort de la prendre à la légère en disant avec le sourire : « Mon rôle n’est pas de comprendre que ça choque ou de commenter les gens, mon rôle est d’essayer d’expliquer, de porter des convictions. J’ai toujours regardé l’Histoire de notre pays en face. ». Et en ajoutant, à la limite de la provocation : « Vous créez des polémiques tout seuls, mes enfants. Vous êtes… je ne suis pas dans votre bocal. ».

Tort parce que le "sujet Pétain" est l’un des plus sensibles de la société française depuis la Libération. Certes, il est maintenant convenu que Pétain était un "vilain" et plus beaucoup de personnes ne sont prêtes aujourd’hui à le défendre sur son action passée entre 1940 et 1944. Sauf peut-être Jean-Marie Le Pen (dont une petite-fille porte le patronyme Maréchal, quelle bizarrerie du hasard !) qui n’a jamais hésité à l’honorer : « Pétain n’a pas failli à l’honneur. » disait-il encore récemment, selon "Le Point" du 20 février 2018.

Le problème est quand on est héros dans une guerre et tortionnaire dans l’autre. C’est cet « exercice difficile, paradoxal » dont a parlé le Premier Ministre Édouard Philippe le 7 novembre 2018 dans l’hémicycle, celui de « penser en même temps à ceux qui ont été glorieux et à ceux qui ensuite ne se sont pas montrés à la hauteur des enjeux de l’Histoire ». Il y a donc une part de schizophrénie assumée : « S’agissant du passé, il ne faut rien omettre. Ce qui est glorieux et ce qui est sombre. ».

C’est dommage pour la communication présidentielle. Depuis le dimanche 4 novembre 2018, Emmanuel Macron avait réussi jusque-là un sans-faute : il avait voulu honorer les soldats tués pendant la guerre (pas les chefs de guerre mais tous ces anonymes dont les noms ont rempli les monuments aux morts), et il a aussi eu des discussions informelles avec certains citoyens qui l’ont interpellé le long de son parcours, sans qu’il n’ait lâché de nouvelles phrases assassines, comme cela lui arrivait souvent auparavant. Les propos tenus sur Pétain ont cassé cette belle mécanique communicationnelle tout en polluant ses messages et sa "séquence" du centenaire.

Reprenons la polémique. Elle est née de l’annonce du porte-parole des armées Patrick Steiger de l’agenda de cette semaine commémorative de la Grande Guerre. Initialement prévu le dimanche matin, il est prévu le samedi 10 novembre 2018 d’honorer les « chefs militaires, du caporal au général » au cours d’une cérémonie aux Invalides.

Dès son arrivée à Charleville-Mézières où Emmanuel Macron poursuivait son grand tour historique du Nord-Est et juste avant le conseil des ministres décentralisé, il a donc été interrogé par les journalistes sur ce sujet : faut-il donc honorer Pétain ?

La réponse du Président Emmanuel Macron a été directe. Il faut honorer le héros et blâmer le tortionnaire. Voici ses propres mots : « Il est légitime que nous rendions hommage aux maréchaux qui ont conduit l’armée à la victoire, et que cet hommage soit rendu, comme il l’est d’ailleurs chaque année par l’armée française. Mon chef d’état-major particulier [l’amiral Bernard Rogel] sera présent à cette cérémonie. Je ne fais aucun raccourci mais je n’occulte aucune page de l’Histoire, et le maréchal Pétain a été, pendant la Première Guerre mondiale, aussi, un grand soldat. C’est une réalité de notre pays.  ».

Le mot est lâché : "grand soldat". C’est cet adjectif qui fait polémique. Est-on "grand" quand on a dirigé le régime de collaboration avec les nazis pendant quatre ans ? Une collaboration symbolisée par la rencontre lourde de sens à Montoire le 24 octobre 1940 avec Hitler.

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Emmanuel Macron a complété, au risque de nourrir le relativisme : « C’est aussi ce qui fait que la vie politique, comme l’humaine nature, sont parfois plus complexes que ce qu’on voudrait croire. On peut avoir été un grand soldat pendant la Première Guerre mondiale et avoir conduit à des choix funestes pendant la deuxième. ».

La polémique enflant (par réseaux sociaux et chaînes d’information continue interposés), Emmanuel Macron a voulu préciser qu’il a toujours été clair dans ses condamnations contre l’antisémitisme. Personne ne peut soupçonner sa sincérité à ce sujet. Ni la solidité de ses convictions. Il a même renouvelé le 16 juillet 2017 la reconnaissance de la France dans la rafle du Vel’ d’Hiv’.

Il l’a dit ainsi : « Je me suis toujours opposé aux idées, au défaitisme français lorsqu’il a pu exister, à la complaisance avec toute idéologie. Vous ne pouvez pas me reprocher d’avoir été ambigu sur ce point. ». Il a mis les points sur les i : « Le maréchal Pétain, quand il a dirigé la France pendant la deuxième guerre mondiale, a été complice de crimes profonds qui ont été reconnus, et la responsabilité de l’État français a été reconnue. Je l’ai dit, j’ai été très clair sur ce point. ». Tout en maintenant qu’il n’avait pas tort d’avoir dit ce qu’il avait dit : « Je ne pardonne en rien, mais je ne gomme rien de notre Histoire. Il y a eu des hauts faits de guerre, puis il y a eu une forfaiture dans la seconde guerre. ».

Il faut rappeler que l’idée du double jeu de Pétain est rejetée depuis longtemps par les historiens. Pétain, non seulement n’était pas gâteux et manipulé par Pierre Laval, mais renforcé l’antisémitisme d’État personnellement. On a pu analyser des corrections manuscrites sur le projet de loi contre les Juifs dès juillet 1940 qui les ont pénalisés encore plus que dans le texte initial. De la main même de Pétain.

Certains membres de l’opposition de gauche ont sauté sur cette occasion inespérée pour embrayer sur la polémique, Jean-Luc Mélenchon, Alexis Corbière, Benoît Hamon, et le communiste Ian Brossat qui a lâché sur LCI : « Philippe Pétain doit rester dans les poubelles de l’histoire. ».

À droite, c’est un peu différent. Certains n’ont pas été choqués et trouvent "légitime", selon le mot présidentiel, de séparer les deux Pétain. D’autres au contraire estiment qu’il faudrait apprendre à mieux discerner. Ainsi, le sénateur LR Alain Houpert a tweeté très justement : « Choisissons nos héros ! Au lieu de Pétain, je préfère me souvenir du sénateur Georges Clemenceau, le Tigre qui devint Président du Conseil en 1917 pour mener la France à l’Armistice ! ».

Oui, choisir ! Car comme l’a expliqué l’historien Nicolas Hoffenstadt, spécialiste des questions mémorielles, sur LCI, il y a les historiens et il y a les responsables politiques de la nation. Certes, les historiens ne peuvent pas omettre l’action bénéfique de Pétain pendant la Première Guerre mondiale. Général progressiste sorti de sa retraite, Pétain a installé le QG de la 2e armée à Souilly le 25 février 1916…

C’est même pour cette raison qu’il a été rappelé à la tête du gouvernement le 17 juin 1940. L’historien André Kaspi, ancien doctorant de René Rémond, l’a même rappelé en 1990 : « Le Pétain collaborateur de 1940-1944 n’a pu égarer les Français et en convaincre bon nombre de le suivre que parce qu’il bénéficiait du prestige du Pétain de 1914-1918. L’un n’aurait pas existé sans l’autre. ».

Mais le responsable politique n’est pas un historien, il est un guide du temps présent. Il ne faut pas confondre histoire et mémoire. Cela signifie, comme le dit Alain Houpert, qu’il doit choisir. Choisir la mémoire. Citer explicitement Pétain, lui rendre hommage, même sur une partie de sa vie et pas totalement, n’est pas une erreur historique, mais c’est une erreur politique. Le politique jongle sans cesse avec la symbolique. C’est comme cela qu’il gagne, et c’est aussi comme cela qu’il perd. Donner du rêve, ou décevoir. L’acte politique, c’est de préférer parler des uns et pas des autres.

Mais cela est allé plus loin. Car Emmanuel Macron a dû aussi s’autojustifier laborieusement sur l’antisémitisme : « Nous condamnons l’antisémitisme avec une grande fermeté mais il faut aussi regarder l’histoire en face. ». Et, pris dans la tourmente, l’Élysée a même cru bon de tweeter : « C’est bien la France qui organisa la rafle, puis la déportation. ».

Cette mise au point a été provoquée par la réaction de Francis Khalifat, le président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) qui s’est dit "choqué" par les déclarations présidentielles : « La chose que nous retiendrons de Pétain, c’est qu’il a été frappé, au nom du peuple français, d’indignité nationale lors de son procès en juillet 1945. ».

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Oui, effectivement, lors du verdict de son procès le 15 août 1945, Philippe Pétain a été condamné à l’indignité nationale (ainsi qu’à la confiscation de ses biens et à la peine de mort). Cela signifie que Pétain n’a plus aucune raison, depuis ce verdict, d’être honoré, il n’y a plus aucune raison qu’un hommage lui soit rendu. Ce serait même illégal sinon illégitime. Sauf à vouloir le réhabiliter.

À cet égard, l’histoire jugera aussi le comportement du Président François Mitterrand, qui avait reçu la francisque des mains du maréchal en avril 1943. François Mitterrand aussi suscita la polémique à propos de Pétain en 1992, parce qu’il faisait fleurir la tombe de Pétain tous les 11 novembre de 1987 à 1992, également le 22 septembre 1984 (jour de la rencontre avec Helmut Kohl à Verdun) et le 15 juin 1986 (70e anniversaire de la Bataille de Verdun).

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Une polémique, à l’époque, a incité François Mitterrand à cesser cette pratique qu’il avait justifiée par ses prédécesseurs qui avaient également fait fleurir la tombe : De Gaulle le 10 novembre 1968 (50e anniversaire de l’Armistice), Georges Pompidou le 22 février 1973 (lors de la réinhumation, à la suite du vol du cercueil) et Valéry Giscard d’Estaing le 11 novembre 1978 (60e anniversaire de l’Armistice).

Ni son manque de sincérité, ni son manque de conviction, ni des possibles arrière-pensées pour des calculs politiques incertains ne peuvent être opposés à Emmanuel Macron. Je crois malheureusement que la seule explication est celle de la maladresse et il aurait eu plus intérêt à la reconnaître plutôt qu’à insister et se justifier autant au point de sombrer dans un grand cafouillage.

Car certains de ses proches lui font de la très mauvaise publicité.

Ainsi, le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, qui a trouvé inutile cette « mauvaise polémique », a eu le toupet de citer une phrase de De Gaulle en 1966 : « Sa gloire à Verdun ne saurait être contestée ni méconnue par la patrie. ». La citation exacte, prononcée en juin 1966 lors de la commémoration de la Bataille de Verdun, est : « Si, par malheur, en d’autres temps, dans l’extrême hiver de sa vie et au milieu d’événements excessifs, l’usure de l’âge mena le maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que, vingt-cinq ans plus tôt, il avait acquise à Verdun, puis gardée en conduisant ensuite l’armée française à la victoire, ne saurait être contestée, ni méconnue, par la patrie. ».

Plus encore contreproductif, Benjamin Griveaux a déclaré : « Aucun hommage ne sera rendu à Pétain samedi [10 novembre 2018]. Il n’en a jamais été question. Nous avions annoncé que nous honorerions les maréchaux de la Grande Guerre. Certains en ont déduit que Pétain en faisait partie ; ce n’est pas le cas. ».

L’Élysée aussi a communiqué en ce sens : « Comme indiqué à plusieurs reprises (…), samedi (…) ne seront honorés que les maréchaux présents aux Invalides : Foch, Lyautey, Franchet d’Espèrey, Maunoury et Fayolle. ».

Et pourtant, ce que dit Benjamin Griveaux n’est pas "exact" quand il affirme "il n’en a jamais été question".

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Publié dès le 18 septembre 2018, le dossier de presse (qu’on peut télécharger ici) avait annoncé que le dimanche 11 novembre 2018, à 9 heures, était fixée une cérémonie d’hommage aux maréchaux de la Grande Guerre à l’Hôtel national des Invalides. C’était même précisé très clairement : « Il s’agira de rendre hommage aux huit maréchaux qui ont dirigé les combats pendant la Première Guerre mondiale, œuvré pour la victoire finale tout au long de la guerre et dont cinq sont inhumés aux Invalides. ».

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Pour rappel, les huit maréchaux sont les suivants. Trois l’ont été en 1918 : Joseph Joffre (1852-1931), Ferdinand Foch (1851-1929) et Philippe Pétain (1856-1951). Quatre l’ont été en 1921 : Joseph Gallieni (1849-1916), Hubert Lyautey (1854-1934), Louis Franchet d’Espèrey (1856-1942) et Émile Fayolle (1852-1928). Enfin, un huitième l’a été en 1923 : Michel Maunoury (1847-1923).

Donc, si ! Il était bien question d’honorer les huit et pas les cinq seuls maréchaux inhumés aux Invalides, et donc, d’honorer Pétain, hommage qui, avant le début de la polémique, était "légitime" selon le Président de la République Emmanuel Macron.

C’est étonnant de vouloir s’enferrer dans la mauvaise foi quand on a la foi. Il aurait suffi de dire qu’il était regrettable et maladroit d’avoir mentionné Pétain et que l’essentiel était que tous les Français se retrouvent unis derrière la célébration du centenaire de la fin de la Grande Guerre pour désamorcer la polémique. Au lieu de cela, le narcissisme a prévalu aux dépens du consensus. Une occasion de rassemblement national ratée, c’est terriblement dommageable dans notre société en grand manque de cohésion…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 novembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Emmanuel Macron et le Vel’ d’Hiv’.
Dossiers de presse à télécharger sur les célébrations de 1918.
La Grande Guerre, cent ans plus tard.
Maréchal, vous revoilà !
Guillaume Apolinaire.
Lazare Ponticelli.
Commémoration en 1984.
Roland Garros.
Joyeux drilles.
La Première Guerre mondiale.
L’attentat de Sarajevo.
1914.
La Bataille de Verdun.
Émile Driant.
Jean Cocteau.
Charles Péguy.
Jean Jaurès.
Paul Painlevé.
"Le Président".
Joseph Caillaux.
Bismarck.
Clemenceau en 1917.
Clemenceau en 1906.
Pétain.
Nicolas II.
Les Quatorze points du Président Wilson.
Le patriotisme.
Les valeurs républicaines.
L’Europe à la Sorbonne.
L’Union Européenne, c’est la paix.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181107-macron-petain.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/marechal-vous-revoila-209390

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/11/07/36849582.html


 

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