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30 décembre 2019 1 30 /12 /décembre /2019 03:08

« On me fait trop rarement travailler. Sans doute me fait-on payer à la fois de ne pas appartenir à des chapelles, les aventures masculines auxquelles j’ai parfois sacrifié ma carrière, et surtout, mon refus de flirter quand il aurait fallu le faire. » (Suzy Delair, 1982).


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L’actrice et la chanteuse Suzy Delair fête son 102e anniversaire ce mardi 31 décembre 2019. Centenaire comme le furent Denise Grey (presque), Gisèle Casadesus et Danielle Darrieux, Suzy Delair est une immense muse du cinéma français. Dans l’hebdomadaire "Le Point" le 31 mars 2012, le journaliste Jean-Noël Mirande a raconté la légèreté d’un animateur d’une émission de télévision qui, quelques semaines auparavant, évoquait Suzy Delair comme une actrice qu’il croyait, sans beaucoup de conviction, déjà décédée (c’était il y a presque huit ans !), mais elle-même regardait l’émission : « Cette annonce n’avait visiblement choqué personne sur le plateau, sauf l’intéressée qui, justement, n’était pas couchée, ni dans son lit ni sous son linceul. Les cinéphiles furent assommés par la légèreté de l’animateur de télévision, pas très à jour dans ses fiches. » (par charité chrétienne, je ne cite pas le nom de l’animateur ni celui de l’émission !).

Mon titre est volontairement provocateur et la réponse est évidemment non. Non parce que la question n’était pas de savoir si elle avait couché ou pas avec des Allemands sous l’Occupation (c’était le sort réservé à ces femmes, en dehors de toute justice), mais plutôt, si elle avait été elle-même collaboratrice.

Il y a eu des acteurs français résistants ou qui ont préféré combattre du "bon côté", c’est-à-dire, du côté des forces qui ont libéré la France du joug nazi (deux exemples éminents, Jean Gabin et Jean-Pierre Aumont), mais il y en a eu beaucoup qui, en fait, n’ont pas vraiment pris en compte l’aspect "politique" de l’Occupation : l’idée était de poursuivre leur carrière…

C’est toujours très difficile d’évoquer cette sombre période avec le recul de soixante-dix ans, voire quatre-vingts ans : bien sûr, aujourd’hui, a posteriori, bien des erreurs auraient été évitées, jusqu’à la publication de la première édition des pamphlets antisémites que Céline a regrettée tout le reste de sa vie d’après-guerre (leur édition, peut-être pas leurs textes). Personne ne peut se permettre de juger le comportement de ces personnalités si on n’a pas été soi-même confronté à cette situation, mais on peut quand même comparer la différence de réaction.

De grands noms du cinéma français furent ainsi "entachés" par, au minimum, une certaine naïveté ou insouciance, pour ne pas parler d’inconscience, celle du pragmatisme dans un ordre institutionnel nouveau. Entre autres, ce qui n’a jamais enlevé leur valeur artistique (mais probablement une certaine intelligence du discernement, au minimum toujours), Charles Vanel (qui a reçu la francisque, comme d’autres personnalités qui se sont révélées par la suite résistantes, entre autres François Mitterrand et Maurice Couve de Murville), Henri-Georges Clouzot (notamment accusé par Joseph Kessel), Marcel Aymé, Danielle Darrieux, Pierre Fresnay, Albert Préjean, etc. ont montré sinon de la sympathie du moins une forte convivialité à l’égard de l’occupant.

Sans complaisance, le professionnel du cinéma (ancien agent de Jean-Paul Belmondo et distributeur des films de Bruce Lee et James Dean, entre autres), également grand cinéphile et collectionneur de documents sur le cinéma, René Chateau a publié un grand livre de 530 pages en 1995 (grand succès réédité en 2011), au titre très clair : "Le Cinéma français sous l’Occupation, 1940-1944", où sont présentés de nombreux documents (incontestables donc), notamment des affiches, coupures de journaux etc. montrant des acteurs et des réalisateurs très complaisants avec les Allemands. Ce livre a rappelé l’arrestation de Tino Rossi, Arletty, Sacha Guitry, Ginette Leclerc, Robert Le Vigan, etc. à la Libération.

Parmi ces documents, une photographie très symptomatique ("emblématique") d’un petit groupe d’acteurs qui partait de la gare de l’Est, à Paris, le 19 mars 1942, pour aller à Berlin, accueilli dans le train par des soldats allemands avec de grands sourires : « Vous avez vu, elle traîne partout, la photo de leur départ gare de l’Est. Celle que je donne avait été publiée avec des retouches : on avait maquillé les uniformes et remplacé les casquettes militaires par des chapeaux tyroliens. Le document est bien emblématique. L’épuration n’a pas épargné tous les visiteurs de Berlin, mais elle a frappé durement des acteurs moins habiles (…). » (René Chateau, dans "L’Express" du 4 janvier 1996).

Dans le groupe, il y avait Danielle Darrieux, Albert Préjean, Junie Astor et Suzy Delair. Ils allaient visiter à Berlin les studios de la Continental-Films. C’était une société de production cinématographique française créée en 1940 par Joseph Goebbels (le redoutable Ministre de la Propagande de Hitler) et dirigée par Alfred Greven, ami de Goebbels et grand francophile. Elle a produit une trentaine de films dont certains chefs-d’œuvre ("La main du diable", "Au bonheur des dames", "Le Corbeau"), vivier de jeunes réalisateurs (outre Henri-Georges Clouzot, on peut citer Jacques Becker, Robert Bresson, Claude Autant-Lara, Jean Dréville et André Cayatte) et de jeunes acteurs comme François Périer et Gérard Philippe, ou d’acteurs déjà connus comme Raimu, Michel Simon, Fernandel, Danielle Darrieux, Denise Grey et Suzy Delair.





En tout, environ deux cents films ont été produits en France sous l’Occupation. Suzy Delair a choqué parce qu’elle a dit publiquement, à l’époque, regretter de ne pas avoir pu saluer Goebbels lors de son voyage en Allemagne. Interrogée bien plus tard par René Chateau lorsqu’il a préparé son livre documentaire de 1995, Suzy Delair n’avait qu’un vague souvenir. En 1942, elle avait 24 ans. Elle a été citée en 1987 dans le livre de Marc Ferro, "Pétain" : « Désormais, les chanteurs et les comédiens partent en Allemagne se faire applaudir (…). On voit encore sur les photographies de l’époque leurs visages radieux. ».

Ce n’était d’ailleurs pas très étonnant de la voir aux côtés d’Henri-Georges Clouzot puisqu’elle était sa compagne à cette époque. À la Libération, le comité d’épuration condamna Suzy Delair à trois mois de suspension (à titre d’exemple, Charles Trenet a eu dix mois de suspension).

Suzy Delair était une star "radieuse" dès les années 1930. Après quelques rôles de figuration (elle a commencé dans le cinéma à l’âge de 11 ans), elle est devenue une chanteuse du music-hall dans les salles parisiennes (elle fut à l’affiche aux côtés de Mistinguett). Elle a reçu le Grand Prix du disque pour "Suzy chante Offenbach" et l’intégrale des "Trois Valses". Chanteuse d’opérette (elle a reçu l’Orphée d’or le 24 avril 2004, remis par l’Académie du disque lyrique, présidée par Pierre Bergé), elle fut une actrice accomplie dès le 7 août 1942 avec la sortie de "L’assassin habite au 21" (de Clouzot) avec l’un des principaux rôles, Mila Malou, la compagne du commissaire interprété par Pierre Fresnay (et "reine des gaffeuses").

Elle a eu aussi beaucoup de succès juste après la guerre avec le fameux "Quai des Orfèvres" sorti le 3 octobre 1947 (toujours de Clouzot et toujours adapté d’un roman policier de Stanislas-André Steeman) comme femme du personnage interprété par Bernard Blier et aux côtés de Louis Jouvet et Simone Renant.

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La carrière cinématographique de Suzy Delair a cependant oscillé un peu en dents de scie, avec quelques périodes sans tournage et des retours à succès. En tout, elle a tourné 18 films après la guerre, dont : "Lady Paname" de Henri Jeanson en 1950 (l’un des rôles principaux aux côtés de Louis Jouvet et Henri Guisol), "Atoll K" de Léo Joannon en 1951 (le dernier film de Laurel et Hardy), "Le couturier de ces dames" de Jean Boyer en 1956 (elle joue l’épouse jalouse de Fernandel), "Rocco et ses frères" de Visconti en 1960 (pour un petit rôle qui n’est pas passé inaperçu), "Paris brûle-t-il ?" de René Clément en 1966 (une simple apparition) et "Les aventures de Rabbi Jacob" de Gérard Oury en 1973, elle campe alors la femme de Victor Pivert, joué par Louis de Funès (Claude Gensac ayant été malade).

Son grand talent de chanteuse a fait aussi jouer Suzy Delair notamment dans "La Vie parisienne" d’Offenbach avec la troupe Madeleine Renaud-Jean-Louis Barrault au Théâtre du Palais-Royal en 1958-1959.

Si Suzy Delair a été peu présente dans les films français, c’est (plus probablement qu’indiqué par elle en début d’article) qu’elle est perfectionniste et a aussi un trop fort caractère. Jean-Noël Mirande l’a décrite ainsi : « C’est une artiste curieuse, exigeante, intransigeante parfois, qui n’opte pas pour le compromis. Ce qui fit dire à certains qu’elle avait mauvais caractère. Peut-être a-t-elle tout simplement du caractère. » ("Le Point" le 31 mars 2012).

Si elle a été décorée par les principaux "ordres" de la République (commandeur des Arts et des Lettres le 20 avril 1995, officier de l’Ordre national du Mérite le 15 novembre 1999, officier de la Légion d’honneur le 14 juillet 2006), Suzy Delair n’a jamais été récompensée pour ses prestations cinématographiques. Alors, pour son anniversaire, je souhaite à Suzy Delair de passer encore quelques belles années, et pas seulement de souvenirs, et aussi, pourquoi pas, un César d’honneur pour sa contribution au cinéma français pendant une trentaine d’années.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191231-suzy-delair.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/suzy-delair-aurait-elle-du-etre-220334

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/12/17/37871934.html




 

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