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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 03:44

« J’ai rassemblé des gens qui m’étaient hostiles. » (Patrick Devedjian, le 31 mars 2011 lors de sa réélection à la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine).


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La nouvelle a ému toute la classe politique parce qu’il en faisait partie, avec sa singularité et son importance. Probablement qu’il lui a manqué "les" responsabilités dans lesquelles il se serait épanoui, sans nul doute le Ministère de la Justice.

Patrick Devedjian, alors président du conseil départemental des Hauts-de-Seine depuis le 1er juin 2007, succédant à Nicolas Sarkozy, est mort ce dimanche 29 mars 2020 à l’hôpital d’Antony de cette saleté de covid-19, en pleine pandémie. Il avait officiellement annoncé qu’il avait été contaminé le 26 mars 2020 et tout le monde pensait qu’il était en voie de guérison (il était fatiguée mais remontait la pente, avait-il affirmé), mais son état s’est rapidement dégradé. Il avait 75 ans, né le lendemain de la Libération de Paris, le 26 août 1944 à Fontainebleau, d’un père arménien.

Je dois avouer que les comportements politiques de Patrick Devedjian m’ont longtemps irrité car son engagement faisait de lui un lieutenant snipper peu scrupuleux sur la nécessaire bonne foi en politique (il fut porte-parole du RPR entre 1999 et 2001, mais surtout, proche de Nicolas Sarkozy pendant trente ans, c’est-à-dire son porte-flingue). Or, il s’est véritablement révélé (et j’ai commencé à l’apprécier vraiment) lorsqu’il s’est dégagé, par nécessité, de la tutelle de Nicolas Sarkozy. N’ayant plus besoin de protéger son mentor (devant même se protéger de lui !), Patrick Devedjian s’était alors émancipé et devenait lui-même, un homme raisonnable et finalement, très efficace en politique, avec son propre style. Sa disparition en a été ainsi plus troublante et brutale.

Un échec à l’IEP Paris (un de ses fils est devenu par la suite énarque), mais des études de droit à Assas, où il ferraillait avec l’extrême droite (Occident) aux côtés d’Alain Madelin, Gérard Longuet, etc., une erreur de jeunesse qu’il a assumée mais regrettée, comme ses autres compagnons qui, comme lui, sont devenus de respectables ministres de la République.

Le tournant des années 1970 a été celui de la respectabilité. Trentenaire, Patrick Devedjian est devenu un redoutable avocat parisien (il fut l’avocat de Jacques Chirac et de Charles Pasqua dont il était un proche) et s’est inscrit à l’UDR puis a participé à la fondation du RPR en 1976 (il corédigea les statuts du RPR avec Charles Pasqua).

En clair, il était un des jeunes loups du RPR, mécanique politicienne très huilée des Hauts-de-Seine, prêts à conquérir le pays, qu’on pouvait appeler les "Pasqua boys" aux côtés de Patrick Balkany à Levallois-Perret, Nicolas Sarkozy, etc. Il n’a cependant pas réussi à se faire élire dans les années 1970 : ni maire d’Antony en mars 1977, ni député en mars 1978, ni député en juin 1981, ni conseiller général en mars 1982, ni maire d’Antony en mars 1983…

Cependant, l’invalidation des élections municipales d’Antony de mars 1983 lui a donné sa première victoire électorale, Patrick Devedjian fut ainsi élu et réélu maire d’Antony du 16 octobre 1983 au 30 mai 2002, jusqu’à la démission pour raison de non-cumul (il resta second adjoint et président de la communauté d’agglomération des Hauts de Bièvres jusqu’au 27 octobre 2005). Rappelons d’ailleurs que parmi ses adjoints à Antony, Patrick Devedjian avait nommé Jean-Yves Le Gallou, un énarque membre du cabinet d’Alain Griotteray, à l’époque encarté au PR (le parti de Valéry Giscard d’Estaing et François Léotard) et qu’il l’a limogé en 1985 lorsque l’adjoint a rejoint le FN.

Au même moment, Nicolas Sarkozy avait réussi à capter la mairie de Neuilly-sur-Seine le 29 avril 1983 au nez et à la barbe de Charles Pasqua (à la mort d’Achille Peretti), et Patrick Balkany a été élu maire de Levallois-Perret le 14 mars 1983. Ce furent la première "vague" du sarkozysme naissant. Et tout au long des décennies suivantes, Patrick Devedjian fut un très proche de Nicolas Sarkozy.

Parallèlement, il fut élu député des Hauts-de-Seine la première fois le 16 mars 1986 (au scrutin proportionnel) et fut réélu sans discontinuité dans la circonscription de Bourg-la-Reine, Sceaux, Châtenay-Malabry et Antony jusqu’en juin 2017 où il renonça à sa candidature pour des raisons de non-cumul. Limité aussi par le cumul, il ne fut élu conseiller général de Bourg-la-Reine qu’en mars 2004 jusqu’à sa mort (conseiller départemental à partir de mars 2015), d’abord vice-président du conseil général puis, à partir de 2007, président du conseil général des Hauts-de-Seine (successeur de Nicolas Sarkozy et auparavant, de Charles Pasqua). Il fut à ce titre président de l’Établissement public pour l’aménagement de la région de La Défense (EPAD) du 27 septembre 2007 au 4 décembre 2009. Puis de l’institution qui lui a succédé (Defacto) de 2010 à 2018.

Malgré la proximité avec Jacques Chirac (dont il fut l’avocat dans les années 1970), Patrick Devedjian a choisi de soutenir Édouard Balladur à l’élection présidentielle de 1995 comme Nicolas Sarkozy, ce qui lui a valu la même disgrâce que son mentor.

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La réélection de Jacques Chirac en mai 2002 sur des thèmes sécuritaires a placé Nicolas Sarkozy en position incontournable au sein du nouveau parti majoritaire UMP (fusion entre l’UDF et le RPR). Très logiquement, Nicolas Sarkozy retourna au gouvernement en position de force avec quelques fidèles auprès de lui, dont Patrick Devedjian qui fut membre des trois gouvernements de Jean-Pierre Raffarin.

Ainsi, lorsque Nicolas Sarkozy était à l’Intérieur, Patrick Devedjian fut nommé Ministre délégué auprès de Nicolas Sarkozy chargé des Libertés locales, du 7 mai 2002 au 30 mars 2004, puis, il a suivi Nicolas Sarkozy à Bercy comme Ministre délégué auprès de Nicolas Sarkozy chargé de l’Industrie du 31 mars 2004 au 31 mai 2005. L’arrivée de Dominique de Villepin à Matignon l’a exclu du gouvernement suivant. Entre-temps, Nicolas Sarkozy s’était fait élire président de l’UMP le 28 novembre 2004, et devenait le candidat évident de l’UMP à la succession de Jacques Chirac.

L’élection de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République le 6 mai 2007 aurait donc dû être, pour Patrick Devedjian, la consécration de sa carrière politique. Il s’imaginait être son Garde des Sceaux, Ministre de la Justice. Des responsabilités que le nouveau Président lui aurait promises. Rachida Dati fut nommée place Vendôme.

À la place de cela, il a hérité de la tête de l’UMP, c’était une responsabilité assez limitée dans une configuration où l’Élysée contrôlait tout. Patrick Devedjian fut ainsi désigné secrétaire général de l’UMP du 25 septembre 2007 au 5 décembre 2008.

Dès la formation du premier gouvernement de François Fillon, en mai 2007, Patrick Devedjian pestait et rouspétait. Il ne comprenait pas pourquoi Nicolas Sarkozy voulait l’ouvrir à des personnalités qui avaient voté contre lui à l’élection présidentielle, comme Bernard Kouchner et quelques autres. C’était l’ouverture sarkozyenne. Ayant un certain talent dans l’humour, Patrick Devedjian avait alors lâché une phrase qui a fait date à cette occasion : « Je suis pour un gouvernement d’ouverture, y compris aux sarkozystes, c’est tout dire ! », ce qui lui a valu d’être lauréat du Prix Press Club humour et politique le 8 février 2008.

Néanmoins, Patrick Devedjian fut quand même appelé au gouvernement après la grave crise financière de 2008. Il fut nommé Ministre auprès du Premier Ministre chargé de la Mise en œuvre du plan de relance, du 5 décembre 2008 au 14 novembre 2010. Un poste unique qui convenait à ses compétences (il avait déjà été ministre de l’Industrie) mais cette nomination pouvait être un moyen, pour Nicolas Sarkozy, de le faire sortir du secrétariat général de l’UMP (il fut remplacé par Xavier Bertrand).

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Donc, l’élection de Nicolas Sarkozy, loin de l’avoir hissé dans une sorte d’aristocratie élyséenne, l’a ramené au bord du chemin politique. Tant pis pour les fonctions nationales, et concentration sur ce qui l’a motivé les douze dernières années de sa vie : la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine (rappelons que le département est particulièrement riche et cette fonction a donc un fort enjeu financier, social, industruel et politique). Nicolas Sarkozy ne pouvait pas ne pas lui laisser cette présidence dès lors qu’il ne l’avait pas intégré dans le gouvernement. Mais probablement qu’il le regretta par la suite.

En effet, un an après son élection, Patrick Devedjian déclara à "L’Express" le 17 juillet 2008 : « Dans la continuité de ce qu’avait engagé Nicolas Sarkozy, je suis amené à nettoyer les écuries d’Augias. ». Rappelons que l’attaque était portée contre Charles Pasqua, qui fut le seigneur des Hauts-de-Seine du 5 octobre 1973 au 30 mars 1976 et du 7 octobre 1988 au 14 mai 2004. En clair, une telle déclaration le mettait en difficulté avec de nombreux conseils généraux de sa majorité ayant participé à l’épopée Pasqua.

En fait, dès les élections cantonales de mars 2008, son premier renouvellement, les difficultés arrivaient pour Patrick Devedjian. D’abord, le fils de Nicolas Sarkozy, Jean Sarkozy, étudiant de 21 ans, s’est fait élire conseiller général de Neuilly-Sud. Il s’est même fait élire président du groupe UMP au conseil général des Hauts-de-Seine. Difficile d’être plus surveillé. En automne 2009, Jean Sarkozy a cherché à lui prendre la présidence de l’EPAD (La Défense) et finalement, les protestations de toutes parts l’ont fait renoncer.

Ensuite, lors du renouvellement de mars 2011, les Balkany ont cherché à le remplacer à la tête du département (Isabelle Balkany voulait lui succéder). La lutte fut féroce. Patrick Balkany expliquait dans le "Journal du dimanche" du 5 février 2011 : « Sur le fond, Patrick Devedjian dit des c@nneries. Nous n’avons jamais eu le moindre problème e remboursement avec qui que ce soit, les propos de Patrick Devedjian ne sont que des âneries. (…) Il n’est aujourd’hui plus crédible. Tout ce qui sort de sa bouche est du fiel, de la haine. » [Patrick Devedjian avait évoqué l’immense endettement de la ville de Levallois-Perret]. Finalement, Patrick Devedjian fut réélu conseiller général, mais certains sortants sarkozystes furent battus, dont la prétendante Isabelle Balkany. Pas de bataille au sommet, donc. Patrick Devedjian fut ainsi réélu président du conseil général le 31 mars 2011, puis réélu encore en mars 2015.

Patrick Devedjian fut par ailleurs élu président de Paris Métropole du 19 décembre 2014 à décembre 2015 (syndicat d’études à ne pas confondre avec la Métropole du Grand Paris).

Après l’élection présidentielle de 2012 et l’échec de Nicolas Sarkozy, Patrick Devedjian avait soutenu la candidature de François Fillon à la présidence de l’UMP (contre celle de Jean-François Copé) puis la candidature d’Alain Juppé à la primaire LR. Il faisait partie des barons du parti LR, courtois avec la nouvelle majorité dirigée par Emmanuel Macron.

D’une grande culture, passionné par les arts, vice-président des Amis du Louvre, Patrick Devedjian a succombé au covid-19 qui est une saleté en forme de grande loterie : alors, protégeons-nous, restons chez nous !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 mars 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Patrick Devedjian.
Jacques Chirac.
François Baroin.
François Fillon.
Rachida Dati.
Nicolas Sarkozy.
Patrick Balkany.
Christian Jacob.
Européennes 2019 : les six surprises françaises du scrutin du 26 mai 2019.
François-Xavier Bellamy.
Guillaume Larrivé.
Édouard Philippe.
Alain Juppé.
Jean-Louis Debré.
Dominique de Villepin.
Christian Estrosi.
La fondation de Les Républicains le 1er juin 2015.
Les Républicains en ordre de marche ?
Laurent Wauquiez.
Résultats détaillés de l’élection du président de LR le 10 décembre 2017.
L’élection du président de l’UMP le 29 novembre 2014.
Le retour aux listes nationales pour les européennes.
Mathématiques militantes.
Rapport de refondation de la droite du 7 novembre 2017 (à télécharger).
Les Républicains en pleine introspection.
Les Républicains, parti des expulsions.
La primaire LR de novembre 2016.
Gérard Larcher.
Jean-Pierre Raffarin.
Xavier Bertrand.
Valérie Pécresse.
Jean-François Copé.
Nathalie Kosciusko-Morizet.
Bruno Le Maire.
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.
Michel Barnier.
Bernard Debré.
Dominique Dord.
Virginie Calmels.
Michèle Alliot-Marie.
Patrick Ollier.
Charles Pasqua.
Marie-France Garaud.
Édouard Balladur.
Cinquième République.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200329-devedjian.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/patrick-devedjian-le-sarkozyste-222813

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/03/30/38149349.html





 

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