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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 03:42

« Et les Nippons sont cause du soulèvement de la Chine. » (Jacques François alias Jacques de Frémontel, dans "Papy fait de la Résistance" de Jean-Marie Poiré, sorti le 26 octobre 1983).



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Et une contrepèterie de résistant ! C’est dans un film de Jean-Marie Poiré, réalisateur fétiche (depuis "Le Père Noël est une ordure") du comédien Jacques François qui est né à Paris, il y a un siècle, le 16 mai 1920 (journée un peu spéciale pour Jeanne d’Arc). Il est mort aussi à Paris, à l’âge de 83 ans, le 25 novembre 2003, de problèmes respiratoires, mauvaises suites de la canicule de l’été 2003.

Encore un personnage qui avait 20 ans en 1940 ! C’est vrai qu’il n’a pas été résistant dans la vraie vie, le jeune homme était surtout préoccupé par le théâtre et la vie culturelle parisienne (Jean Cocteau, Picasso, Serge Lifar, etc.), mais tout le monde ne peut pas être un héros, je l’avais déjà évoqué ici. Il a quitté son milieu familial (très aisé) en 1941 pour devenir comédien, il a tourné dans son premier film aux côtés de Charles Vanel la même année ("Les affaires sont les affaires"), et ses premières pièces de théâtre, il les a jouées aux côtés de Pierre Fresnay.

Jacques François la regrettait d’ailleurs, sa passivité face à l’histoire (il s’était juste fait hospitaliser par complaisance pour éviter de partir en STO) : « Les vacances d’été à Saint-Tropez ou ailleurs étant devenues impensables [à cause de l’Occupation], j’étais naturellement membre du Racing Club de France où je bronzais en juillet et août. Tout ceci, hélas pour ma sensibilité et mon tact, me paraissait tout à fait normal ! La charmante Olga (…) tâtait discrètement de la Résistance, portant, je crois, ou recevant des lettres ou des manuscrits de pièces ou de romans venant de la zone libre. » (dans ses mémoires). Je reparlerai plus loin d’Olga. Parmi l’un des expéditeurs de ces courriers, René Tavernier (1915-1989), le père du réalisateur Bertrand Tavernier (avec qui il n’a jamais tourné).

Ses parents (un avocat et une jeune Américaine) s’étaient rapidement séparés (en 1925) et son beau-père (un chirurgien de familles princières européennes) a remplacé très avantageusement son père avec qui il a été longtemps en froid (ses mémoires commencent très vachement : « J’ai très tôt espéré être un bâtard de l’Assistance publique, voire de la SPA, et voilà que je n’étais qu’un petit garçon de l’avenue Président-Wilson… » !). Il a été élevé seul, dans des pensionnats (notamment à Fribourg), et passait la plupart de ses vacances en solitaire. Pour l’anecdote, il a été dans la même prépa de philo, au lycée Jeanson-de-Sailly, que l’écrivain Jean Dutourd (de quelques mois son aîné).

Jacques François s’était engagé dans la marine nationale à 19 ans (malgré son allure britannique, il a ruminé bien de la rancœur contre les Britanniques car il a participé aux combats de Mers El-Kébir). Après la Libération, par sentiment de culpabilité, il s’est engagé dans l’armée américaine. Capitaine, il a ainsi croisé quelques personnages improbables, comme Göring. Ainsi qu’Édouard Daladier, Paul Reynaud, Michel Clemenceau (le fils de Georges Clemenceau), André François-Poncet, le colonel François de La Rocque, Marie-Agnès De Gaulle (la sœur aînée du général De Gaulle), le général Maurice Gamelin, le général Maxime Weygand qu’il a rencontrés au château d’Itter en Autriche (dans le Tyrol). Ils y étaient enfermés par les nazis pendant la guerre et furent libérés le 5 mai 1945. Sous l’autorité du général Jean de Lattre de Tassigny, Jacques François a eu pour mission de raccompagner en France le général Weygand qui était en état d’arrestation. Quelques jours auparavant, il avait découvert l’horreur des camps d’extermination en faisant partie du régiment qui a libéré le 29 avril 1945 le camp de Dachau (près de Munich, en Bavière).

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Après la guerre, à la fin des années 1940, Jacques François a tenté l’aventure américaine cinématographique, à Hollywood, mais n’en a pas eu une bonne expérience. Il a joué dans un film aux côtés de Ginger Rogers et Fred Astaire, et il a même été pris pour Gérard Philippe (1922-1959) par Marlene Dietrich ! Gérard Philippe faisait partie de ses compagnons de théâtre (lui classé 2e et Gérard Philippe 1er à l'entrée au conservatoire), avec Michel Auclair, Serge Reggiani, Jacques Dufilho, etc.

Jacques François, je l’ai toujours adoré, comme acteur. Son air très sévère (un peu différent de celui de Michel Bouquet), son ton excessivement pompeux, la voix hautaine, l’accent légèrement aristocratique, une distinction très british, il représentait le répulsif, le rasant, le barbant. Ses rôles, certes caricaturaux, étaient multiples, de plus d’une centaine de films au cinéma et à la télévision, et pourtant, il a toujours insisté, le cinéma n’était pas son métier, son métier, c’était le théâtre, des dizaines de pièces.

Au travers de cette austérité des personnages, il ne manquait pas d’humour et parfois, les deux se confrontaient dans son jeu. Il suffit de revoir "Twist again Moscou" (qui était en fait plutôt Belgrade, et encore !…), réalisé par le même Jean-Marie Poiré et sorti le 27 octobre 1986, et sa figure du vieux maréchal Leonid Bassounov, singeant en fait le vrai maréchal Kliment Vorochilov (1881-1969), Président du Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS juste après la mort de Staline, du 15 mars 1953 au 7 mai 1960, à qui succéda Leonid Brejnev. Dans ses mémoires, Jacques François a raconté qu’il lui fallait deux heures chaque matin du tournage pour parfaire le maquillage, et qu’il s’était retrouvé avec Bernard Blier à trois heures du matin dans le fossé d’une petite route complètement enneigée dans la campagne profonde de Serbie (pour atteindre leur hôtel).

Toujours dans ses mémoires ("Rappels" sorti en mai 1992 chez Ramsay), Jacques François a raconté qu’à l’âge de 16 ans, il a passé des vacances en Slovénie (sa mère et son beau-père avaient été invités en 1936 dans une villa au bord d’un lac par l’ambassadeur de Yougoslavie en France), et il a nagé et joué avec un autre adolescent, quelques années plus jeune (13 ans), qui n’était autre que Pierre II de Yougoslavie (1923-1970), le roi de Yougoslavie du 9 octobre 1934 au 29 novembre 1945, orphelin car son père, le roi Alexandre, avait été assassiné le 9 octobre 1934 avec le ministre Louis Barthou lors de son arrivée à Marseille. Jacques François a vite sympathisé avec le jeune roi qu’il trouvait très proche de lui, ressemblance autant physique que psychologique : « Le roi Pierre était longiligne, timide et mélancolique. Nous étions faits pour nous entendre. ».

Toute sa vie était basée sur le théâtre. Alceste, il a épousé le 10 mars 1966 celle qui jouait Célimène, dans "Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux" (la comédienne Madeleine Delavaivre, rencontrée en 1949), qui le resta jusqu’à sa mort, et était très éloigné des comportements de mœurs légères habituellement observés dans le milieu du cinéma. Ce fut aussi par le théâtre, par l’intermédiaire d’une de ses camarades de cours, qui partageait son appartement, Olga Kechelievitch (1913-2015), que Jacques François a transmis le poème "Le Condamné à mort" de Jean Genet, alors en prison car arrêté pour un vol, à son éditeur Marc Barbezat (1913-1999). Ce dernier, Marc Barbezat, était le mari d’Olga. Ils s’étaient mariés le 20 décembre 1943 avec pour témoin Jacques François qui avait fortement encouragé la future épouse à accepter la demande en mariage malgré sa réticence, car elle voulait être libre et faire carrière (ce qu’elle ne fit pas).

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Lorsqu’on regarde les photos de Jacques François jeune, on se demande pourquoi il n’est pas devenu un jeune premier. Il n’était pas Bernard Blier, très vite "vieux" avant l’âge (la calvitie aidant), mais il était formaté pour le rôle de l’autorité, cette autorité "chiante", rabat-joie, vieux jeu, bougonne, grognonne, triste, etc. Et il excellait. Félicien Marceau l’appréciait beaucoup : « C’est le prince. Dans le grave comme dans le comique, dans ce qu’il joue comme dans ce qu’il écrit, son talent, en apparence, est de droit divin. ».

Le théâtre et le cinéma de Jacques François se conjuguent avec Jean Anouilh, Jean Giraudoux, Maurice Clavel, Julien Green, Marcel Achard, Ivan Tourgueniev, Georges Feydeau, Sacha Guitry, Graham Greene, Françoise Sagan, Félicien Marceau, Greta Garbo, Pierre Brasseur, Jean Weber, Jean Yanne, Philippe Noiret, etc.

Jacques François a eu un grand passage à vide pendant une quinzaine d’années dans le cinéma (mais pas au théâtre qui le demandait) et c’est grâce à Jean-Claude Brialy ("Églantine" sorti le 25 février 1972) et Jean Yanne ("Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" sorti le 5 mai 1972) qu’il a commencé une "seconde" carrière au cinéma français.

Sa notoriété par le grand public date d’ailleurs des années 1970 et des années 1980 avec ses nombreuses participations dans toute une série de films comédies, très nombreux, avec des réalisateurs comme Jean-Claude Brialy, Jean Yanne, Gérard Oury, Jean-Marie Poiré, Francis Veber, Claude Zidi, Pierre Richard, Jean Girault, Édouard Molinaro, Georges Lautner, Gérard Lauzier, Francis Perrin, Michel Lang, etc. Aussi Claude Lelouch, Yves Boisset, Costa-Gavras, Philippe de Broca, Henri Verneuil, Claude Chabrol, etc.

Parmi les rôles à la télévision, Jacques François a été le proviseur ringard et un peu "constipé" dans la série "Pause café" diffusée sur TF1 à partir du 12 février 1981, créée par Georges Coulonges et réalisée par Serge Leroy. L’idée était de mettre en lumière le rôle d’une jeune assistance sociale, jouée par la charmante Véronique Jannot, qui a pu aussi utiliser ses talents de chanteuse à cette occasion, dans un lycée avec des élèves "à problèmes". Cette série était très suivie en audience, car elle était très innovante à l’époque, on parlait encore peu d’histoires de scolarité (hors comédies), et encore moins des problèmes chez les lycéens : drogue, alcoolisme, harcèlement sexuel, avortement, délinquance, problèmes familiaux, etc. furent des sujets abordés souvent simplement, sans tabou. Rappelons-nous l’époque, il y a quarante ans, c’était très audacieux, même si aujourd’hui, j’imagine que la série serait un peu "nunuche". Marc Lavoine y joue le principal élève "à problèmes" de cette série. Jacques François fut toutefois plutôt mécontent de sa prestation dans cette série (il ne resta que dans la première "saison" de la série qui en a compté trois).

Comment Jacques François a-t-il pu jouer autant les pincés sans pouffer de rire ? Il lui fallait de l’abnégation pour accepter d’être mis ainsi de cette case récurrente du second rôle au cinéma, accessoire indispensable et désopilant, mais il s’en moquait un peu, car ce n’était pas son métier, comme il le répétait (et moi avec), son métier, c’était le théâtre, qui ne l’a jamais déçu et grâce auquel il a pu s’épanouir.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques François.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200516-jacques-francois.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/l-austere-jacques-francois-224386

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/05/11/38284522.html






 

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