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19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 08:38

« Aujourd’hui, j’annonce officiellement ici la réussite et les bons résultats des essais de notre remède, on peut dire qu’il a donné un résultat concluant sur les malades du covid-19 à Madagascar et qu’il peut limiter et atténuer ses effets sur le corps humain. » (Andry Rajoelina, le 20 avril 2020).



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Lorsque la pandémie du covid-19 a commencé à dévaster le monde, d’abord la Chine, puis l’Iran, puis l’Europe, ensuite les États-Unis, maintenant d’autres pays imposants (comme le Brésil, le Mexique, la Russie, etc.), on s’est inquiété à juste titre du continent africain et de sa capacité à lutter contre le covid-19. L’état de pauvreté de l’Afrique, ses systèmes de santé défaillants notamment par le manque d’eau potable courante et d’électricité, faisait craindre le pire, en effet. À ce jour, lundi 18 mai 2020, la pandémie a coûté la vie à au moins 320 000 personnes, et près de 5 millions de personnes ont été infectées au coronavirus SARS-CoV-2.

Pour l’Afrique, les chiffres sont heureusement nettement plus faibles qu’en Europe, Asie ou Amérique, à savoir moins de 3 000 personnes décédées (2 849) et plus de 90 000 personnes (90 074) infectées (dont plus du tiers, 34 876, sont guéries). Six pays ont les plus grandes contaminations africaines : l’Afrique du Sud (au moins 16 433 cas), l’Égypte (au moins 12 764 cas), l’Algérie, le Maroc, le Nigeria et le Ghana. En nombre de décès, sept pays ont franchi le seuil des 100 décès , l’Égypte (645), l’Algérie (555), l’Afrique du Sud (286), le Maroc (192), le Nigeria (191), le Cameroun (140) et le Soudan (105).

Doit-on en conclure que l’Afrique va passer à côté de la catastrophe sanitaire annoncée ? Ce serait une bonne nouvelle, mais pas certaine. Il est certain que plus le pays a des relations commerciales, plus il a des échanges économiques, plus le risque de désastre sanitaire est élevé, ce fut le cas de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Mais il n’est pas certain que le virus ne circule pas également dans les pays les moins riches en échanges internationaux, l’épidémie peut être là, mais avec du retard.

C’est pourquoi, par solidarité, le Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a annoncé le 8 avril 2020 devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale que la France allait consacrer près de 1,2 milliard d’euros pour aider à lutter contre la propagation du covid-19 en Afrique (fonds qui sont en fait une réaffectation de l’aide au développement). Le même jour, l’Union Européenne a également annoncé une aide de près de 20 milliards d’euros aux pays les plus vulnérables en Afrique pour lutter contre la pandémie.

Je souhaite ici évoquer la situation de Madagascar face à la pandémie du covid-19. Madagascar est l’un des pays les plus pauvres du monde. Il compte près de 28 millions d’habitants et a eu très souvent de gros problèmes sanitaires, notamment en raison de manque d’eau potable et plus généralement, de manque d’hygiène, ce qui fait réapparaître régulièrement la peste (en 2017, environ un millier de cas, environ une centaine de morts par la peste, comme en 2015).

Malgré ces craintes initiales et son extrême pauvreté, Madagascar a quelques atouts. Le premier, c’est sa caractéristique insulaire. En étant une île, Madagascar peut réduire les échanges humains avec l’extérieur plus facilement. Le gouvernement malgache a en effet fermé les ports et les aéroports, mais avec un peu de retard (5 500 personnes sont quand même venues de l’étranger depuis le début de la pandémie). D’ailleurs, la caractéristique insulaire n’a pas profité par exemple au Royaume-Uni (mais c’est vrai que pour un Britannique, l’île, c’est l’Europe continentale). De toute façon, les deux pays ne sont pas comparables (population, densité, vie économique, vie culturelle, etc.).

L’autre atout important de la Grande Île, c’est la grande diversité des plantes endémiques à vocation médicinale, et une expertise en biologie, avec la présence du prestigieux Institut Pasteur de Madagascar (institut qui a été créé le 17 mars 1898 et qui a contribué à ce que Madagascar soit le premier pays à avoir éradiqué la variole).

Un autre centre de recherche important, l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA), a été créé à Tananarive en 1973 par le professeur Albert Rakoto-Ratsimamanga (1907-2001), sa femme biochimiste Suzanne (1928-2016) et le botaniste français Pierre Boiteau (1911-1980). Cette équipe a mis au point, dans les années 1950, avec la collaboration de Judith Polonsky, le Madécassol, médicament qui facilite la cicatrisation, à base d’une plante présente à Madagascar, le Centella asiatica (à l’origine pour traiter la lèpre). Médecin de renom en France, chercheur de l’Institut Pasteur (de Paris), directeur de recherches au CNRS (et l’un des refondateurs du CNRS après la guerre), Albert Rakoto-Ratsimamanga fut également un diplomate malgache, plusieurs fois ambassadeur après l’indépendance (à Paris, Bonn, Freetown, Moscou, Séoul). Son portrait était affiché derrière la tribune le 20 avril 2020, lorsque le Président malgache a fait la publicité de la décoction miracle.

Dans une allocution télévisée le 20 mars 2020, Andry Rajoelina a annoncé lui-même la détection des trois premiers cas de covid-19 à Madagascar, trois jeunes femmes malgaches, dépistées positives le jour même, deux revenant d’un voyage en France (les 17 et 19 mars 2020), et l’autre revenant de Maurice (le 18 mars 2020). Les passagers des trois vols ont fait l’objet d’un dépistage pour identifier les personnes contacts. La découverte de ces premiers cas a incité le gouvernement à réagir immédiatement en interdisant tous les rassemblements publics et les événements culturels et sportifs, en fermant les écoles et universités, ainsi que les parcs et zones de loisirs. Des premières mesures avaient été prises dès le 17 mars 2020 avec la suspension des vols régionaux et internationaux à partir du 20 mars 2020.

Beaucoup de mesures difficiles ont été prises au-delà de la fermeture des ports et aéroports. Ainsi, le gouvernement a fait dépister le 31 mars 2020 tous les voyageurs issus des vols qui ont atterri à Tananarive entre le 11 et le 18 mars 2020. Des cas contacts ont été identifiés (63 en début mai) pour circonscrire l’épidémie.

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Comme la plupart des pays du monde, la principale mesure, annoncée lors de l’allocution présidentielle du 22 mars 2020, fut le confinement (en même temps que l’état d’urgence sanitaire décrété). Les trois principales villes malgaches Tananarive, Fianarantsoa et Tamatave ont été confinées du 23 mars au 22 avril 2020, et, annoncé lors d’une allocution présidentielle le 19 avril 2020, un déconfinement partiel a été décidé à partir du 22 avril 2020 avec port du masque obligatoire sur la voie publique (avec verbalisation), interdiction de sortir de la ville, et ouverture des restaurants à midi. Le problème du confinement dans un pays pauvre, c’est qu’il est beaucoup plus difficile de survivre car il faut aller chercher de l’eau à l’extérieur, et l’arrêt du travail signifie l’arrêt des revenus. Le gouvernement a cherché alors à aider les plus défavorisés en organisation des distributions pendant le confinement.

Dans son très instructif article publié le 4 mai 2020 dans "The Conversation" ("Madagascar face au coronavirus : les possibilités d’une île"), Christian Bouquet, professeur de géographie politique de l’Université de Bordeaux et chercheur à l’IEP Bordeaux, expliquait que la société malgache jouissait aussi d’un autre atout, social, celui-ci : « Le gouvernement malgache (…) a bénéficié (…) notamment d’un maillage sociopolitique des quartiers, hérité à la fois de la tradition et de sa réactivation pendant la période "communiste" de Ratsiraka : les fokontany et les fokonolona. (…) Ainsi les chefs fokontany et les représentants de fokonolona ont-il été (…) chargés de superviser et de fluidifier les distributions, tout en veillant à l’application la moins laxiste possible du confinement. ».

Et d’ajouter : « Ce mode de contrôle des populations n’a sans doute pas été aussi efficace qu’en Chine, et il a inévitablement prêté le flanc à la critique car son fonctionnement n’a pas été exempt de corruption et de copinage, mais les autorités ont pu s’appuyer sur des relais encore relativement respectés. ».

Jusqu’au début du mois de mai 2020, Madagascar a été souvent cité comme le "bon élève" du monde pour le covid-19. L’épidémie s’est en effet limitée à quelques dizaines de cas dépistés et zéro décès. Hélas, parmi les trois personnes hospitalisées en état grave, l’une d’elles est décédée le samedi 16 mai 2020. Un quinquagénaire qui aurait eu aussi du diabète et de l’hypertension. Il a été appelé le "premier mort" de Madagascar mais espérons qu’il restera le seul.

En fait, la situation commence à être inquiétante et il y a toujours une part de fanfaronnade ou d’arrogance de la part des dirigeants à croire que leur pays est "meilleur" que d’autres en matière de gestion d’épidémie (l’herbe est pourtant toujours plus verte chez le voisin). Rappelons-nous les appréciations de certains spécialistes mondiaux en France (un en particulier) en janvier 2020 sur le fait qu’une maladie en Chine ne pouvait pas concerner l’Europe, puis, même à l’intérieur de celle-ci, rappelons-nous comment en France, on a dit qu’on était différent des Italiens (alors que notre système de santé est équivalent, du moins dans l’Italie du Nord), puis comment les Américains n’imaginaient pas devenir le prochain foyer de la pandémie (avec une situation à New York particulièrement effrayante), et la Russie qui était satisfaite d’avoir rapidement fermé ses 4 000 kilomètres de frontières avec la Chine, etc.

Au-delà de ce premier décès, Madagascar évolue très mal. Depuis une semaine, on a triplé le nombre de cas détectés, allant jusqu’à 322 personnes infectées au coronavirus au 18 mai 2020, dont 119 qui sont guéries. Ces chiffres peuvent paraître encore faibles, mais tous les pays ont commencé hélas comme cela, l’évolution est toujours exponentielle. Par ailleurs, certains restent assez dubitatifs sur la réalité de la situation : soit sur l’information donnée, soit sur la pertinence de la réalité donnée, à savoir qu’il y a eu très peu de tests virologiques qui ont été réalisés (mois de 6 000 en tout pour tout le pays depuis le début, pour une population de près de 30 millions de personnes).

Par ailleurs, les consignes du confinement ont parfois été mal respectées et le déconfinement se fait avec moins de rigueur que ce que la situation sanitaire exigerait. L’annonce d’une potion magique n’a pas encouragé cette rigueur dans les gestes barrières et distanciation physique.

Parallèlement aux préoccupations sanitaires, il y a les interactions politiques et économiques.

Je ne reviens pas sur la situation politique. Andry Rajoelina est devenu Président de la République le 18 janvier 2019, démocratiquement élu le 19 décembre 2018 (au second tour), mais après une période d’autocratie plus ou moins assumée du 17 mars 2009 au 25 janvier 2014 (il était à l’origine d’un coup d’État le 7 février 2009 qui a fait des dizaines de morts et a renversé le Président légitime Marc Ravalomanana, qui fut son concurrent de second tour à l’élection présidentielle du 19 décembre 2018). Cette rivalité reste encore très prégnante dans les esprits, un an et demi après l’élection, mais l’aspect positif est que cette situation a été admise par toutes les parties, Marc Ravalomanana ayant reconnu sa défaite, ce qui est nouveau et donne un espoir dans la maturité démocratique (on en est cependant encore assez loin).

Andry Rajoelina a un avantage sur ses rivaux, c’est qu’il est un beau parleur. En ce sens, il a voulu montrer qu’il prenait à bras le corps la pandémie. Il est devenu tout à la fois : épidémiologiste, virologue, médecin, et même porte-parole de l’hôpital de Tamatave qui a dû annoncer le premier décès. En clair, il est sur tous les fronts, médiatiques comme médicaux. Si je voulais faire quelques comparaisons un peu douteuses, je dirais qu’Andry Rajoelina est un mélage de Didier Raoult, de Donald Trump …et même de Xi Jinping, car il a quand même fait emprisonner le 4 avril 2020 une journaliste indépendante du pouvoir qui avait critiqué la gestion de la crise, il s’agit d’Arphine Rahelisoa, directrice de publication du journal "Valisoa", proche de Marc Ravalomanana.

Pourquoi Donald Trump ? Parce qu’il émet des raisonnements particulièrement simplistes, et parfois mégalomaniaque. Ainsi, il a affirmé le 20 avril 2020 : « On peut changer l’histoire du monde entier ! ». Il a le même "toupet" (pour ne pas dire plus), n’hésitant pas à faire des déclarations contre l’Académie de médecine de Madagascar, contre l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et contre toutes les institutions savantes pour promouvoir …sa solution !

Andry Rajoelina a même remis en cause l’Institut Pasteur de Madagascar (chargé de faire les tests de dépistage) et veut créer un nouvel institut de dépistage du covid-19… dépendant directement du gouvernement malgache, dont la communication sera très contrôlée pour décrire la situation épidémiologique de Madagascar.

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Revenons à cette solution contre le covid-19. La comparaison d’Andry Rajoelina avec le professeur Didier Raoult ne tient pas longtemps car Didier Raoult n’est pas un charlatan, lui, au moins. Le microbiologiste marseillais est reconnu mondialement comme un chercheur de haut niveau et personne ne remet en cause ses compétences scientifiques. La seule comparaison qui peut se mesurer, c’est de vouloir absolument promouvoir une solution qui n’a jamais prouvé son efficacité contre le covid-19. Précipitation, ou mauvaise foi, ou stratégie diplomatique, politique et commerciale en même temps ?

En effet, l’IMRA, l’institut d’Albert Rakoto-Ratsimamanga, a mis au point une tisane appelée Covid-Organics (CVO) qui aurait pour effet de lutter contre le covid-19, effet qui peut être également préventif. Le CVO est composé de deux plantes. L’une est le ravintsara (Cinnamomum camphora), déjà beaucoup utilisé à Madagascar, et l’autre est l’Artemisia annua, employée généralement pour lutter contre le paludisme, avec une efficacité qui serait plus élevée que la chloroquine.

Le directeur général de l’IMRA, Charles Andrianjara, a expliqué à Laure Verneau, correspondante du journal "Le Monde" à Tananarive : « C’est un mélange de plantes endémiques et introduites qu’on utilise dans la prévention de la grippe et qui sont sur le marché depuis trente ans. On les a associées à un nouveau mélange de plantes pour renforcer l’immunité vis-à-vis du covid-19. » (1er avril 2020). En fait, l’Artemisia annua n’est pas une plante endémique à Madagascar, elle est plutôt originaire de Chine mais Madagascar en cultive beaucoup. Chacun peut en cultiver dans son jardin, même en France, d’où un avantage, celui de ne pas être coûteux.

C’est une orthodontiste française qui a suggéré à l’IMRA l’idée d’utiliser cette plante, car depuis sept ans, elle s’est reconvertie dans la promotion de cette plante et a créé la Maison de l’Artemisia. Lucile Cornet-Vernet a expliqué le 23 avril 2020 à David Opoczynski du journal "Le Parisien" : « On a écrit à tous les ministres de la santé, à tous les Présidents dont on avait les coordonnées. Certains nous ont rappelés, comme Madagascar, en disant : oui, ça nous intéresse, comment peut-on faire ? On a donné la bibliographie à leurs instituts de recherche comme l’IMRA. Après, ce qu’ils en font, et comment ils le font, je n’ai aucune main là-dessus. On est simplement pourvoyeurs d’informations et de documents, sachant que peu de personnes travaillent sur cette question car il n’y a pas d’argent à se faire. Cette Artemisia est un bien commun ! Qui peut pousser n’importe où. ».

Dans son allocution du 26 mars 2020, fier du "made in Madagascar", Andry Rajoelina a fait la promotion du CVO. Pourtant, cette tisane n’a jamais été confirmée comme la solution au covid-19. Cela n’a pas empêché le professeur Luc Montagnier, Prix Nobel de Médecine 2008, membre de l’Académie des sciences et de médecine de France, ancien chercheur de l’Institut Pasteur, de soutenir cette initiative en faveur de ce remède. Il faut dire que depuis 2009, Luc Montagnier, grand virologue reconnu, a sans cesse pris des positions l’éloignant de plus en plus de la communauté scientifique, en imaginant la téléportation de l’ADN, assez proche de la mémoire de l’eau de Jacques Benveniste, et en rejetant le principe des vaccins.

L’OMS a mis en garde, le 7 mai 2020, contre « l’adoption d’un produit qui n’a pas été soumis à des tests pour en vérifier l’efficacité ». Mais dans une interview accordée le 11 mai 2020 à la chaîne françasie France 24 et la radio RFI, le Président Andry Rajoelina a rejeté cette argument en disant que beaucoup de médicaments en Europe avaient montré leur nocivité (citant l’exemple du Médiator), et il est tombé dans la victimisation, projetant une sorte de racisme scientifique (ce qui est complètement stupide), mêlant paranoïa et mégalomanie : « Si ce n’était pas Madagascar mais un pays européen qui avait découvert ce remède, est-ce qu’il y aurait autant de doutes ? Je ne pense pas (…). Le problème, c’est que cela vient d’Afrique. Et on ne peut pas accepter qu’un pays comme Madagascar, qui est le 163e pays le plus pauvre du monde, ait mis en place cette formule pour sauver le monde. ».

Dans cette explication, c’est regrettable à dire, il y a un cumul de stupidités. Je passe sur le populisme africain voire le nationalisme malgache (n’oublions pas que la situation politique malgache reste toujours explosive), et j’en viens au fond. Vu l’exceptionnelle gravité de cette pandémie (tant dans son aspect sanitaire que dans ses conséquences économiques et sociales mondiales), s’il y avait un remède miracle dont l’efficacité contre le covid-19 serait avérée, il n’y aurait aucun doute pour que celui-ci soit adopté immédiatement par tous les gouvernements. Faire du panafricanisme me paraît d’autant plus absurde que s’esquisse une véritable diplomatie malgache de la pandémie, puisque le gouvernement malgache a déjà exporté (gratuitement) sa potion magique à plusieurs pays (une vingtaine dont la Tanzanie, le Niger, le Tchad, la République démocratique du Congo, etc.).

Quant à l’origine africaine ou malgache du CVO, qui serait un critère de rejet des instances internationales, Andry Rajoelina ne sait visiblement pas ce qu’il s’est passé avec l’hydroxychloroquine du professeur Didier Raoult. Certes, l’argument géographique avait aussi été mis en avant (OM contre PSG, les Marseillais contre les Parisiens), ce qui n’avait pas de sens dans la mesure où la science a toujours été internationale, avec des collaborations multiples, et le recherche sur le covid-19 est sans doute le sujet de recherche qui a suscité le plus de collaborations internationales en aussi peu de temps. Par la nécessité de l’urgence.

Écoutons également Andry Rajoelina sur l’efficacité du Covid-Organics : « Le Covid-Organics est un remède préventif et curatif contre le covid-19 qui fonctionne très bien (…). À Madagascar, nous avons eu 171 cas, dont 105 guéris. » (Les personnes guéries auraient pris majoritairement ce remède). On voit le biais de cet éminent scientifique : les autres ne sont pas encore guéris (ce qui est normal), et à l’époque, il n’y avait eu encore aucun décès.

L’argumentation est cependant très faible : « Une nette amélioration de l’état de santé des patients ayant reçu ce remède a été observée en 24 heures seulement après la première prise. La guérison a été constatée après sept jours, voire dix jours. Ce remède est naturel, non toxique et non invasif. ». La dernière phrase est une affirmation purement spéculative et gratuite, rien n’a été prouvé (ce mélange n’existant pas avant la pandémie).

Plus généralement, les phrases sont floues, creuses, aux termes indéfinis, de l’à-peu-près, jamais chiffré, non quantitatif. Et c’est normal, car Madagascar, jusqu’à il y a une semaine, n’avait même pas deux cents personnes infectées au covid-19, ce qui est beaucoup trop faible, même en faisant des essais sur toutes ces personnes, pour avoir une démonstration statistique (sauf bien sûr si l’on prend le fameux théorème shadok du professeur Raoult : moins on teste de patients, plus c’est significatif statistiquement !).

On a déjà connu le problème avec Lyssenko, mais il doit certainement y avoir des exemples bien plus anciens : la science se combine mal avec les préoccupations politiques. Faisant la promotion publique du CVO le 20 avril 2020, Andry Rajoelina a demandé la foi là où il faudrait la raison (relire "Fides et Ratio" !). Dans un communiqué de la Présidence malgache le même jour, l’argumentation était encore plus terrifiante pour la survie de l’honnêteté intellectuelle : « Des essais cliniques ont été lancés et l’efficacité du remède a été prouvée grâce à la réduction et l’élimination des symptômes par les patients. ». Affirmation très vite pondérée par Charles Andrianjara (le directeur général de l’IMRA), qui a nuancé : « Ce sont plutôt des observations cliniques. Des malades se sont portés volontaires pour tester la tisane, et deux ont vu une nette amélioration des symptômes. Cela nous donne une tendance. ». Ce qu’avait proclamé Andry Rajoelina : « On a fait des tests, deux personnes sont maintenant guéries par ce traitement. ». Deux personnes pour déterminer une tendance ! Alors qu’il faudrait (j’insiste) un millier de patients, ce qui est impossible à trouver dans un pays qui ne compte que deux cents cas actifs (ce qui est heureux d’ailleurs).

Ce même 20 avril 2020, Andry Rajoelina avait annoncé que l’absorption du CVO serait obligatoire pour les élèves du primaire et du secondaire lors du déconfinement partiel prévu deux jours plus tard, ce qui a engendré une polémique avec l’Académie de médecine de Madagascar qui a insisté le 21 avril 2020 sur l’absence de preuve : « Il s’agit de médicaments dont les preuves scientifiques ne sont pas encore élucidées et qui risquent de porter préjudice à la santé de la population, en particulier à celle des enfants. ». Chef de l’opposition, l’ancien Président Marc Ravalomanana était lui aussi sur la même longueur d’onde : « Ce remède n’a pas été avalisé par l’Organisation Mondiale de la Santé, et ce sont les enfants qui vont le prendre ? ». Ce qui a fait rectifier la décision présidentielle, d’obligation, c’est devenu forte recommandation : « Chaque parent reste libre de ne pas autoriser son enfant à prendre [la tisane]. ».

Paradoxalement, cette polémique pourrait porter préjudice à la plante dans sa capacité (reconnue) à traiter la malaria. Dans "Le Monde" du 22 avril 2020, le chimiste luxembourgeois Pierre Lutgen s’en inquiétait : « Il est impossible de monter en quinze jours ou un mois un essai clinique digne de ce nom sur les vertus de l’Artemisia dans le champ du covid-19. Il ne faut pas créer d’espoir. Je crains que cela ne décrédibilise les vertus de la plante sur les maladies tropicales, où par ailleurs elle a fait ses preuves. ».

Pourquoi rien n’est encore prouvé sur le Covic-Organics ? Pour la même raison que l’hydroxychloroquine. La population de Madagascar est très jeune, et en 2018, seulement 3,4% des Malgaches avaient plus de 65 ans. Les effets du CVO pourraient être ceux d’un placebo puisque pour la plupart des personnes non vulnérables, le covid-19 se guérit sans traitement.

Une des plus de 1 500 réactions à la page Youtube de la vidéo de l’interview présidentielle sur France 24, un internaute notait avec beaucoup de pertinence le 14 mai 2020 (j’ai corrigé les fautes) : « La répartition très jeune de la population fait qu’il n’y aura pas ou peu de mort à Madagascar, les jeunes guérissant naturellement. Alors, pourquoi cette interview ? Il ne peut pas être stupide au point de ne pas avoir compris cela. Il fait donc de la propagande politicienne. Mais la ficelle est grossière avec un placebo. J’en conclus qu’il prend son peuple pour des idiots. Et ça me désole. Mais Trump a commencé pareil avec la chloroquine, avant que ses conseillers ne le ravisent… ».

Dans sa dernière allocution le 17 mai 2020, Andry Rajoelina a évoqué la "première" personne décédée et a précisé que celle-ci n’avait pas absorbé la tisane magique en raison de ses comorbidités. Portant la casquette du médecin : « Quand son taux de glycémie avait augmenté, on l’avait hospitalisé. Quelques jours plus tard, il avait montré des symptômes de la maladie virale avec une toux persistante et une forte température. Puis, confirmé positif au covid-19 après un test virologique, il avait été traité en conséquence. Son état avait rapidement empiré et les médecins l’avaient mis sous oxygène. Il avait reçu tous les protocoles de traitements adaptés, mais à cause de son diabète et son hypertension artérielle, la tisane Covid-Organics n’avait pas pu lui être administrée. ». Cette information laisse donc entendre que le Covid-Organics ne fonctionne que si les personnes ne sont pas vulnérables, puisqu’il est contre-indiqué d’en donner à ceux qui, justement, risqueraient de mourir du covid-19. Une entourloupe très raoultienne… même si pour beaucoup de Malgaches, l’hydroxychloroquine est plus un remède rival qu’un remède ami.

Comme on le voit, les polémiques sur les nouveaux traitements, leur efficacité, et plus généralement, sur la manière de gérer la crise sanitaire par les gouvernants, ne sont pas réservées à la France, on le voit pour Madagascar et plus généralement, c’est valable dans quasiment tous les pays, ou, du moins, ceux où les notes dissonantes peuvent être entendues, à défaut d’être autorisées.

L’augmentation récente du nombre de cas de covid-19 à Madagascar fait craindre le pire, alors que le déconfinement était nécessaire pour éviter l’accroissement de la pauvreté dans un pays qui n’a pas tout le confort social que peut offrir la France à ses travailleurs en chômage partiel. Il me semble que la clef du problème sanitaire réside dans l’un des principes souvent exprimés dans les médias français par les médecins et scientifiques du sujet : l’esprit politicien doit rester au vestiaire, et l’humilité doit prédominer. Une valeur qui semble inconnue chez Andry Rajoelina…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Madagascar : Andry Rajoelina, dix ans plus tard.
Madagascar : la potion amère du docteur Andry Rajoelina contre le covid-19.
Rapport de Jean Castex sur le plan de déconfinement le 6 mai 2020 (à télécharger).
Les attestations nécessaires pour les transports après le 11 mai 2020 (à télécharger).
Tout savoir sur le déconfinement à partir du 11 mai 2020.
Protection rapprochée.
Discours de Claude Malhuret le 4 mai 2020 au Sénat (texte intégral).
Covid-19 : les trois inepties du docteur Claude Malhuret.
11 mai 2020 : Stop au covid-19 ! (et traçage ?).
Discours du Premier Ministre Édouard Philippe le jeudi 7 mai 2020 à Matignon sur le déconfinement (texte intégral).
Professeur mégalo (vidéo).
Covid-19 : où est l’Europe de la Santé ?
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
Unitaid.
Déconfinement : les départements verts et les départements rouges, la confusion des médias…
Didier Raoult, médecin ou gourou ?
Le déconfinement selon Édouard Philippe.
Covid-19 : le confinement a sauvé plus de 60 000 vies en France.
Du coronavirus dans les eaux usées ?
Le covid-19 n’est pas une "simple grippe"…

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200516-madagascar-covid-19.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/madagascar-la-potion-amere-du-224526

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/04/30/38247326.html





 

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