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30 mai 2020 6 30 /05 /mai /2020 03:02

« C’est la porte de la vieillesse, même si aujourd’hui, ce n’est pas encore le grand âge. J’affronte cette perspective sans plaisir, comme tout le monde, je redoute les signes inévitables de la dégradation physique et intellectuelle, mais sans terreur. L’approche de la mort ne m’effraie pas, je l’ai d’ailleurs déjà frôlée de très près et jusqu’ici je ne suis victime d’aucune régression sensible. (…) Nous avons [ma femme et moi], l’un comme l’autre, toujours affiché notre âge qui surprend souvent, preuve de notre résilience. Notre vie de famille est heureuse, avec enfants et petits-enfants dont nous sommes fiers, sans jamais le montrer car nous avons horreur des parents qui vantent leur progéniture comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art. Nous sourions de ceux qui, dans notre entourage, cachent le nombre de leurs années à la manière d’un mystère sacré. Nous ne feignons cependant pas d’ignorer qu’au stade désormais atteint, la course du temps risque de s’accélérer, voire de s’interrompre inopinément. » (Alain Duhamel, le 31 mai 2018).




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L’éditorialiste politique Alain Duhamel fête ses 80 ans ce dimanche 31 mai 2020. Être né le 31 mai 1940 à Caen, quelle idée ! La France était dans un sale état… 80 ans, dont soixante dans le métier : « Quelle drôle d’impression d’y avoir tenu un certain rôle aussi jeune et d’être désormais l’un des plus chenus à l’exercer encore. Vétéran malgré soi, briscard involontaire. Jadis précoce, aujourd’hui attardé. Le bilan au moins ne me fait pas rougir. En entrant au pas de course dans la presse, en écrivant mon tout premier articuler dans "Le Monde" en 1960 (…), j’avais déjà trois objectifs en tête : le pluralisme, la liberté, l’exigence. » (2018).

C’est le problème de la célébrité à un âge jeune, c’est le problème récurrent des acteurs, chanteurs, responsables politiques et bien sûr journalistes quand ils sont sous le feu des projecteurs dès leurs jeunes années. L’effet du temps est un peu plus visible que chez les autres, surtout si on insiste un peu avec des émissions comme "Rembob’INA" où Patrice Cohen se délecte de rediffuser de vieilles émissions sur LCP (j’ai pu ainsi revoir le débat des "Dossiers de l’écran" du 23 septembre 1980 sur le marketing politique avec Jean-François Kahn et Roland Cayrol avec …quarante ans de moins !).

Eh oui, 80 ans, c’est l’âge d’être vieillard. Si l’homme s’est un peu épaissi, s’il a gagné quelques rides, on découvre cependant des yeux toujours aussi pétillant, une brillance qui traduit une passion toujours intacte pour la vie politique, l’histoire politique, les institutions, et surtout, l’évolution des hommes et des institutions. Il a ainsi gardé sa jeunesse d’esprit, ce moteur qui le fait adorer la classe politique, même si elle-même est détestée par une majorité des Français (avec plus ou moins de raison). Alain Duhamel a l’indulgence de l’observateur, celle de l’éducateur, celle du lecteur de l’histoire, impatient de connaître la suite.

J’apprécie beaucoup Alain Duhamel, il fait partie, avec Philippe Alexandre, des deux journalistes politiques que j’apprécie le plus du paysage médiatico-politique de la Cinquième République. L’un (Alain Duhamel) a plutôt une posture "majoritaire", en ce sens que ses réflexions semblent partir de la réflexion des pouvoirs en place, l’autre (Philippe Alexandre) est plutôt dans une posture d’opposant systématique (et acide) au pouvoir en place, mais les deux ont montré honnêteté intellectuelle, grande rigueur, indépendance et ont une certaine idée de la Cinquième République et de son histoire politique et institutionnelle.

Les deux partagent aussi leur passion pour la politique et leur refus de quitter leur rôle d’observateur : pas d’engagement dans le monde politique. Il y a un fossé entre indiquer son vote, comme simple citoyen, et s’engager politiquement, ce qui est très courant chez les journalistes : on peut citer Dominique Baudis, Noël Mamère, Philippe Vasseur, Olivier Duhamel (qui n’a aucun lien de parenté avec Alain Duhamel, au contraire de Patrice Duhamel qui est son petit frère), Jean-Marie Cavada, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud, François-Michel Gonnot, Jean-François Robinet, etc. et la liste est très longue et cela fait partie aussi d’une tradition historique, beaucoup de ténors de la presse se faisaient élire députés sous la Troisième République.

Pas non plus de changement de métier, juste journaliste, pas de management, pas de direction générale de telle radio ou télévision, comme ce fut la tentation de nombreux confrères. Là aussi, on peut en citer beaucoup, le premier à l’esprit est le compère d’Alain Duhamel dans "Cartes sur table", à savoir Jean-Pierre Elkabbach, aussi Jean-Marie Cavada, Jacqueline Baudrier, Jean-Luc Hees, Pierre Desgraupes, Philippe Val, Michèle Cotta (elle le regretta), etc.

Ce qu’Alain Duhamel a écrit en 2018 : « On m’a proposé plus d’une fonction flatteuse : la direction générale de France 2 ou d’Europe 1 par exemple. Je n’ai jamais hésité à les refuser instantanément. J’ai toujours considéré que je n’avais ni les qualités ni les défauts d’un patron. On m’a offert aussi, c’est un peu plus original, quelques postes politiques ou institutionnels (Conseil Constitutionnel, CSA, investiture dans deux circonscriptions législatives accueillantes, Parlement Européen et même, était-ce un test ou une offre ? un tabouret gouvernemental) mais là encore, je n’ai pas eu à réfléchir, le non surgissait aussitôt. Pour un journaliste, l’entrée en politique est un voyage sans retour. ». En fait, c’est inexact, la preuve par Michèle Cotta, qui a réussi à redevenir éditorialiste après être passée à la présidence de Radio France puis la présidence de l’ancêtre du CSA. Né à Caen, un père originaire de Rouen, Alain Duhamel s’est même vu proposer par Jean Lecanuet d’être son héritier à la mairie de Rouen !

Pas honneurs ? Pas vraiment. Plusieurs promotions dans la Légion d’honneur (jusqu’à grand-officier le 13 juillet 2016), et surtout, son élection à l’Académie des sciences morales et politiques le 10 décembre 2012, à la section histoire et géographie.

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Il est parfois critiqué comme faisant partie de ces éditorialistes qui monopolisent les médias (ce qui n’est pas faux, puisqu’il est encore présent sur BFM-TV tous les jours, depuis le 26 août 2019, à un âge qui pourrait l’autoriser à se reposer), mais il est surtout critiqué parce qu’il n’a pas les mêmes idées que ses critiqueurs : « On me rétorquera que l’exercice est plus facile lorsqu’on est un modéré que lorsqu’on est un polémiste ou un extrémiste. C’est vrai. Au moins, m’a-t-on fait crédit de croire que je pensais sincèrement ce que je disais ou écrivais, ce qui n’est pas le cas de tous les éditorialistes connus. J’ai eu ma part de liberté. (…) Je n’ai jamais voulu entrer dans le cercle des stars. Je déteste l’exhibitionnisme et le théâtre que cela exige. J’ai horreur des paillettes, des mises en scène, de l’autopromotion (…). La recherche de la qualité m’a toujours beaucoup plus occupé que celle de la popularité. » (2018).

Ces critiques sont parfois fondées, il est certes faillible, il a même fait une sacrée erreur (ne pas avoir inclus Ségolène Royal parmi les présidentiables de l’élection 2007 dans la première édition de son livre de portraits "Les Prétendants 2007", sorti en 2006 chez Plon), mais les critiques sont souvent injustes et proviennent d’une évidente jalousie : on ne peut pas être l’un des chroniqueurs politiques les plus lus et écoutés de France depuis une soixante d’années impunément ! À propos de cet "oubli" de Ségolène Royal, Alain Duhamel se justifia par la suite, le 15 février 2007, ainsi : « Pour dire les choses comme elles sont, rien dans l’itinéraire de Ségolène Royal au PS ne lui valait un statut de présidentiable et rien dans les fonctions officielles de second rang qu’elle avait occupées au gouvernement ne la prédestinait ni même ne la préparait à une candidature, en tout cas pas le bilan qu’elle y avait laissé. ». Réaliste, mais parfois, la réalité dépasse la fiction.

Alain Duhamel, diplômé de l’IEP Paris en 1962 (et aussi professeur à l’IEP Paris de 1967 à 1987 ; je crois qu’il a fait partie du jury du grand oral d’une future collègue, Anne Sinclair) et un mémoire sur André Tardieu, se voyait plutôt en historien de la vie politique. Un stage l’été concluant sa première année d’IEP au journal "Le Monde" lui a fait adopter le métier de journaliste. Son tuteur, Jacques Fauvet, le patron Hubert Beuve-Méry. De tels parrains ne pouvaient qu’impressionner, surtout lorsque Jacques Fauvet a accepté, après la fin du stage, de recevoir quelques articles de l’étudiant, amorçant une collaboration de plus d’une trentaine d’années avec "Le Monde" (il a collaboré ensuite dans beaucoup d’autres journaux de presse écrite). À cela, il faut ajouter ses maîtres à l’IEP, des professeurs de très haute volée : René Rémond, Maurice Duverger, Georges Vedel, Alfred Grosser, Jean Touchard, Raoul Girardet, etc. : « C’était une constellation d’étoiles, tous éditorialistes extérieurs ou chroniqueurs au "Monde", tous surplombant leur secteur universitaire. » ("Journal d’un observateur", 2018, éd. L’Observatoire). Ce fut aussi à l’IEP Paris qu’Alain Duhamel a fait la connaissance de camarades qui sont devenues de grandes amies : Michèle Cotta et Christine Ockrent.

C’est dans ce dernier livre (il a publié un peu plus d’une vingtaine d’essais), un peu plus personnel que les autres, sorti il y a deux ans, qu’Alain Duhamel a livré son histoire personnelle d’observateur attentif de la vie politique.

Alain a commencé à 23 ans son métier de journaliste. Il a eu la chance à l’ORTF d’avoir un patron qui avait plein d’idées mais se sentait pas trop à l’aise pour s’exposer et ainsi, Alain Duhamel s’est retrouvé dans la production et l’animation d’émissions politiques à la télévision très jeune, des émissions désormais légendaires : "À armes égales" sur la première chaîne du 17 février 1970 au 28 mars 1973 (avec Michel Bassi et André Campana), "Cartes sur tables" sur Antenne 2 du 20 mars 1977 au 30 mars 1981 (avec Jean-Pierre Elkabbach), "L’Heure de vérité" sur Antenne 2 du 20 mai 1982 au 18 juin 1995 (avec François-Henri de Virieu, Albert du Roy et Jean-Marie Colombani), "Mots croisés" sur France 2 du 29 septembre 1997 au 25 juin 2001 (avec Arlette Chabot), quelques unes plus récentes, etc.

Cette exposition à la télévision pouvait d’ailleurs être dangereuse. Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach furent considérés comme des symboles du giscardisme détrôné lors de la victoire de François Mitterrand le 10 mai 1981. Ce dernier téléphona à Alain Duhamel : « Trois jours après être entré à l’Élysée, François Mitterrand m’a appelé, il voulait me dire que nos relations ne changeraient pas parce qu’il était devenu Président. Finalement, on s’est vus encore plus… », a raconté Alain Duhamel dans une série de cinq émissions "À voie nue" produites par Maylis Besserie et diffusées du 25 février 2019 au 1er mars 2019 sur France Culture.

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Mais l’exposition médiatique d’Alain Duhamel n’était pas seulement télévisuelle, elle était aussi radiophonique, puisque, entre autres participations, Alain Duhamel faisait une chronique politique tous les matins, sur Europe 1 de 1974 à 1999, animant également l’émission politique phare de la station, "Le Club de la presse" diffusée le dimanche soir, puis, passé à la concurrence, sur RTL, tous les jours depuis 1999.

Cela dit, la notoriété d’Alain Duhamel provient aussi de ses participations très remarquées aux soirées électorales, en particulier celles des élections présidentielles depuis 1965 (« J’adore les soirée électorales. Parce que ça va très vite, parce qu’il y a toujours du neuf, il faut commenter en essayant d’avoir du recul. »), et aussi, dans le choix de certains candidats pour qu’il animât le duel télévisé d’un second tour de l’élection présidentielle, deux fois dans sa vie professionnelle, ce qui est un double honneur : le débat entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand le 10 mai 1974 (avec Jacqueline Baudrier) et le débat entre Jacques Chirac et Lionel Jospin le 2 mai 1995 (avec Guillaume Durand).

Sa première soirée électorale pour la première élection présidentielle au suffrage universel direct était évidemment très marquante pour Alain Duhamel. Il n’avait que 25 ans et c’était tout nouveau, sa chaîne avait prévu un sondage de sorties des urnes réalisé par l’IFOP (une méthode venue des États-Unis). Au préalable, Alain Duhamel a été convoqué par Alain Peyrefitte, alors Ministre de l’Information, qui lui a demandé d’être très prudent.

Dans une conférence qu’il a tenue aux côtés de François d’Orcival à l’Institut de France, le 2 mars 2015 sur le pouvoir des médias, Alain Duhamel a constaté : « Il convient bien sûr de parler d’abord du rôle et de l’influence des nouveaux médias, réseaux sociaux, blogs, tweets, information en ligne… Ils constituent une révolution d’importance comparable à ce qu’a pu être la découverte de l’imprimerie. Nous assistons en effet à un changement de société aussi profond qu’irréversible. ».

Et d’en énumérer les aspects positifs : « Ce changement a des côtés féconds. Ce sont : la rapidité, l’universalité d’un nombre inouï de citoyens, citoyens bien ou mal inspirés, mais néanmoins citoyens, ce qui change foncièrement la relation entre (celui que j’appelle par commodité) le lecteur et le journaliste. La hiérarchie implicite qui s’établissait naguère entre lecteur et journaliste est aujourd’hui totalement remise en cause au point que l’on n’hésite pas à parler pour notre pays de l’existence de 65 millions de journalistes. ».

Et les aspects négatifs : « Ce changement a aussi évidemment bien des aspects fâcheux. (…) Force est de constater que les nouveaux médias sont par nature manipulateurs, très souvent calomniateurs, provocateurs et terriblement complotistes au point de donner une image pathologique de la réalité. Assurément, il sera extraordinairement difficile de trouver des moyens de régulation. (…) Personnellement, je vois dans ces nouveaux médias une victoire spectaculaire de la démocratie d’opinion sur la démocratie de représentation. ».

L’un des exemples a été la polémique contre Alain Duhamel déjà évoquée sur la campagne présidentielle de 2007. Dans son "Journal d’un observateur", il est revenu sur cet épisode : « Le matin du jour où je dois interroger François Bayrou à la télévision dans l’émission d’Arlette Chabot, on diffuse en effet sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle, me disant très déçu par la campagne du centriste lors du référendum européen, c’était vrai, je glisse que cela ne m’empêchera pas de voter pour lui. Enfer et damnation ! Aussitôt, c’est le psychodrame. Il s’agit en réalité de l’enregistrement clandestin d’un débat à Science Po qui a lieu quatre mois auparavant. Les jeunes étudiants UDF m’ont filmé sans le dire et ont trouvé malin de diffuser leur enregistrement pour l’inauguration de leur site. Un journaliste internaute qui ne m’aimait pas a attendu l’émission avec Bayrou pour le rendre public. Stupeur, indignation, mobilisation, sanction. France 2 me suspend pour la fin de la campagne, cela devient une habitude. Je ne m’en offusque pas car mon frère Patrice étant alors numéro deux du groupe, toute autre attitude aurait évidemment été dénoncée comme du favoritisme. Impossible. (…) L’affaire prend de vastes proportions publiques, raz-de-marée de commentaires sur le Net, articles ans toute la presse, parfois à la une. ».

RTL aussi l’a évincé temporairement à cette occasion, ce qui a conduit Jean-Pierre Elkabbach à lui proposer de revenir sur Europe 1, mais Alain Duhamel refusa après hésitation : « Je ne suis pas un mercenaire. J’ai horreur de la gesticulation et de la starisation. ». Finalement, l’éditorialiste a reçu de nombreux messages de soutien, tant de la classe politique que de ses auditeurs et de ses confrères : « On n’est jamais aussi populaire que lorsqu’on est sanctionné pour des opinions honorables. Je n’en considère pas moins encore étrange aujourd’hui l’idée selon laquelle les éditorialistes dont c’est pourtant le travail seraient les seuls en France à ne pouvoir exprimer d’opinion électorale. (…) La pudibonderie française interdisant à l’éditorialiste de faire connaître son vote (même à son insu) ressemble à une tartufferie. ».

Mais quittons la personne d’Alain Duhamel, et revenons à l’un de ses sujets d’études. Voici ce qu’il a écrit dans son dernier livre à propos du futur Président Emmanuel Macron : « Son audace et sa détermination sont prodigieuses. Ce qu’il tente de faire, personne ne la essayé avant lui : sans mandat, sans parti, sans passé, sans popularité, sans légitimité, il se lance dans une charge à la fois épique, technologique et transgressive. (…) Il a rapidement eu le sentiment de ne pas être inférieur à ceux avec qui il travaillait. (…) La première fois que je l’avais rencontré, j’avais été frappé par sa concentration, par son attention, par son aisance. Il avait visiblement bâti son propre système de pensée, une analyse cruelle et décapante. Il m’avait étonné : qui, depuis Valéry Giscard d’Estaing, avait cette autorité juvénile et cette confiance en soi audacieuse ? (…) Je n’ai en rien prévu, lors de sa sortie du gouvernement, qu’il allait irrésistiblement s’imposer. En revanche, je n’ai pas douté un instant d’assister au soudain surgissement d’un nouvel acteur de premier plan, d’un prétendant à prendre au sérieux. ».

2017 a vu l’éviction de tous les présidentiables de longue date : « C’est maintenant la bataille finale entre un transgressif assumé et une protestataire affichée. Le duel télévisé fait heureusement la différence : Emmanuel Macron, calme, clair, à l’aise et maîtrisant ses dossiers, domine largement Marine Le Pen agressive, maladroite, laissant éclater son incompétence. L’un possède la stature, pas l’autre. Les électeurs font la différence. ». Un soulagement pour l’éditorialiste européen et centriste : « Un mois plus tôt, lorsqu’une brise avait soudain gonflé les voiles de Jean-Luc Mélenchon, je m’étais demandé fugitivement s’il existait un risque de ce cauchemar absolu : un second tour Mélenchon/Le Pen, la France entamant dans cette hypothèse l’une de ces transes politiques qu’elle a trop souvent connues. ».

C’est la modération d’Alain Duhamel qui est le plus contesté : « Certains y voient de la prudence, voire de l’opportunisme. Il n’en est rien. (…) Il peut paraître plus flatteur de poser au polémiste (…). On y brille aisément, à moindres frais (…) : il suffit d’avoir la plume aiguisée et d’aimer l’odeur de la poudre. C’est l’inverse même qui m’intéresse. J’aime étudier un dossier, réfléchir, puis commenter. Cela demande beaucoup plus d’heures de labeur pour un résultat moins flamboyant mais c’est ma vocation. » (2018).

Dans un portrait qui lui a été consacré diffusé le 4 février 2011 sur France 5, Alain Duhamel disait déjà la même chose : « Pour moi, comprendre quelque chose de compliqué est un vrai plaisir intellectuel, et arriver à l’expliquer aux autres et à le commenter, c’est quelque chose qui m’intéresse toujours autant. ».

Le "scoop", à la fin de son "Journal d’un observateur", c’est la définition de son positionnement politique : « Je suis totalement allergique aux populismes et à la démagogie. J’ai toujours été européen et réformiste, attaché aux institutions de la Cinquième République, libéral en économie mais, en bon Français, plus colbertien que thatchérien, girondin plus que jacobin et, autant que faire se peut, social. Libéral par raison, social par sentiment. Il y a donc chez moi une part d’orléanisme (l’économie, la tolérance), une pointe de bonapartisme (les institutions, la défense), une pincée de calvinisme (la liberté de conscience, la responsabilité, la solidarité), un horizon européen. Bref, un camaïeu que j’assume. (…) Tout cela rassemblé autour d’une passion constante, ancienne, intacte pour les affaires publiques, la société politique, les enjeux économiques et sociétaux. La France devant l’Histoire, l’Europe face à la mondialisation. ». On comprendra en lisant ces lignes pourquoi j’apprécie autant Alain Duhamel, exigeant dans sa réflexion et refusant de céder aux sirènes de la facilité intellectuelle. Notons à propos du calvinisme que le journaliste se serait converti au protestantisme (d’après "Le Nouvel Observateur" du 11 juillet 2013).

Dans sa description, le mot "social" n’est pas un vain mot. Dans sa chronique dans "Libération" du 8 avril 2020, Alain Duhamel a évoqué la crise sanitaire majeure ainsi que la perspective d’une crise économique monstrueuse : « Au cœur de la terrible épreuve que constitue pour la société française le coronavirus, le confinement qu’il impose, la maladie qu’il déclenche, le deuil qu’il porte en lui, un élément positif se dégage : la solidarité qui, pour une fois, l’emporte sur les éternelles divisions. (…) Pour l’instant, tant que règne le confinement et que la moitié de l’économie est en hibernation involontaire, le temps est comme suspendu. Lorsque le déconfinement s’achèvera, que l’économie se réanimera, il y a fort à parier que les ressentiments, les contentieux, les frustrations et les jalousies se réveilleront et se manifesteront. Ce sera, de nouveau, la tentation de la guerre des classes, dont la France est historiquement un champ privilégié. (…) Le taux de chômage va brutalement remonter (…). Ceux qui se seront battus des mois en première et en deuxième ligne exigeront la reconnaissance de la nation. Ce qui menacera donc beaucoup moins une crise politique qu’un choc économique et qu’un affrontement social. L’ennui est que choc économique et affrontements sociaux additionneront les obstacles et s’entretiendront l’un l’autre. La belle solidarité des lois de confinement risque fort de voler en éclats. La tentation de la lutte des classes, si elle se concrétise, ne se satisfera pas des réformes et ne se conciliera pas avec la réanimation de l’économie. ».

En France, les Présidents de la République passent, les crises économiques passent, et reste toujours au poste de garde l’inaltérable Alain Duhamel. Puisse avoir suffisamment de vitalité pour suivre en direct encore de nombreuses élections présidentielles à venir.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 mai 2020)
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