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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 03:17

« On continue à prédire 2025 et 2050 alors qu’on est incapable de comprendre 2020. L’expérience des irruptions de l’imprévu dans l’histoire n’a guère pénétré les consciences. L’arrivée d’un imprévisible était prévisible, mais pas sa nature. D’où ma maxime permanente : "Attends-toi à l’inattendu". » (Edgar Morin, le 20 avril 2020, chez Gallimard).



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Le sociologue et philosophe de la complexité Edgar Morin fête son 99e anniversaire ce mercredi 8 juillet 2020. Penseur majeur de la France contemporaine, ce presque centenaire est encore en pleine forme, il était encore sur le plateau de la matinale de France Inter le 25 juin 2020.

Je voudrais évoquer l’un de ses derniers livres. Je croyais que c’était le dernier, mais entre-temps, il a sorti encore quatre ouvrages ! Le tout dernier est paru le 20 avril 2020, dans la collection "Tracts de Crise" (n°54), chez Gallimard, "Un festival d’incertitudes", où il a réfléchi sur la pandémie de coronavirus et sur ses conséquences. Ce petit livre montre à l’évidence qu’Edgar Morin pense toujours avec une "mise à jour" exceptionnelle : ce n’est pourtant pas un commentateur de l’actualité immédiate, mais il y a ce côté d’observateur un peu excité d’un événement mondial absolument "géant", un simple virus, qui lui donne l’occasion d’affiner sa pensée, de l’adapter avec les évolutions tellement rapides du monde et de l’humanité. J’y reviendrai peut-être ultérieurement.

Le livre que je souhaite évoquer ici est un grand livre documentaire : "Les souvenirs viennent à ma rencontre", sorti le 4 septembre 2019 chez Fayard. Contenant 766 pages, cet ouvrage n’est pas à proprement parler des Mémoires, dans le sens où il ne s’agit pas de retracer sa vie de manière chronologique. En revanche, ce sont par thèmes quelques "flashs" qui lui donnent une sorte de colonne vertébrale de son destin intellectuel. Des rencontres, des émotions, des vérités… Je regrette qu’il n’y ait pas beaucoup de dates précises par rapport aux faits relatés. Mais sans doute était-ce le moyen de l’écrire sans se noyer dans des recherches documentaires épouvantables.

Edgar Morin raconte ainsi dans ce livre ses rencontres, sa période de résistance (il était lieutenant en 1944), sa période de chômage, à partir du 1er novembre 1949. Il avait même signé un article dans la revue "Action" intitulé : "Je suis un chômeur intellectuel" : « En fait, je ne repris pas ma carte du Parti, mais n’osais le dire, ce qui fait que les communistes de mon quartier à Vanves étaient persuadés que je militais à mon travail (…). Le destin me faisait travailler à ma renaissance sur le front des sciences sociales. (…) On m’avait commandé un livre sur l’homme et la mort pour la collection "Dans l’histoire" aux éditions Corrêa, et je m’étais mis à l’ouvrage, profitant de ma situation infortunée de chômeur intellectuel. ».

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Georges Friedmann (1902-1977), sociologue spécialiste du machinisme, proposa à Edgar Morin de postuler au CNRS : « Au cours d’un déjeuner (…), où je me lamente de ma triste situation de chômeur, lui, connaissant mon intérêt pour la sociologie depuis Toulouse, me suggère d’entrer au CNRS, dans la section sociologie. Pour ce faire, il faut un projet de recherche et des parrains universitaires. Je concocte un projet sur l’esthétique du monde industriel (ou de la machine), pour rester dans ses cordes, et j’obtiens des lettres élogieuses de Maurice Merleau-Ponty, Vladimir Jankélévitch et Pierre George, tous trois professeurs à la Sorbonne. La commission sociologie du CNRS me recrute comme stagiaire de recherches, c’est-à-dire en bas de l’échelle. ». Il fut recruté le 1er octobre 1950. C’était un poste révocable, donc sans garantie d’emploi à vie. Il a gravi tous les échelons jusqu’à directeur de recherches.

Edgar Morin explique comment il a été exclu du parti communiste, et ce fut pour lui un choc psychologique important : « Quand le bon secrétaire de la cellule Tousseul, concierge en face de chez moi, vint me demander de participer à une réunion, je crus que c’était une assemblée des Combattants de la paix (…) ; je mis pour l’occasion mon beau costume croisé. Quand je vis entrer Annie Besse dans le hangar où se tenaient les militants de la cellule locale, je compris tout. ». Il fut exclu en 1951 parce qu’il avait publié un article dans "L’Observateur", considéré comme un journal "traître" !

Choc psychologique : « L’exclusion du parti communiste, à l’époque (et pendant longtemps encore !), était l’équivalent de l’excommunication catholique (…). Cette marque d’infamie se surimprimait en moi à mon sentiment de non-conformité d’orphelin de mère depuis l’âge de 10 ans, qui me faisait honte au point que je n’osais l’avouer à mes camarades de classe. Il s’ajoutait à l’autre sentiment de non-conformité qui me venait de ma naissance juive. Et ma vie intérieure était elle-même exclue du regard de ma famille. (…) Cette fois, l’exclusion provoqua le rejet de très proches amis. Au cours d’une vive discussion, mon ami, mon frère, Jacques-Francis Rolland me dit dans la colère : "Je ne discute pas avec un exclu !". Et je lui répliquai : "Va donc, espèce d’inclus !". La cellule du centre d’études sociologiques voulut me mettre en quarantaine, mais son secrétaire (…) trouva des moyens astucieux pour s’y opposer. (…) Pour les sartriens des "Temps modernes", j’étais devenu un ennemi. (…) De bons amis cessèrent de me voir. ».

Bien plus tard, ce fut pour lui un brevet d’indépendance intellectuelle : « Tout cela est passé. (…) Même si j’en ai souffert, j’ai surtout été libéré, et cela dès le lendemain matin dans la soirée fatale de l’exclusion, après mes pleurs dans les bras de Violette avant de m’endormir. Quelle jouissance de redevenir moi-même ! Je n’ai jamais plus adhéré à aucun parti. Wikipédia se trompe en indiquant que j’ai été membre du PSU. Depuis 1951, je suis resté autonome et m’exprime politiquement dans les articles que j’ai pu librement publier dans "France Observateur" d’abord, puis dans "Le Monde" à partir de 1963. ».

Parmi ses nombreuses rencontres, Edgar Morin parle du psychologue social Serge Moscovici (1925-22014), promoteur de l’écologie politique : « Serge Moscovici m’a poussé à développer ma communication dans un livre qui aura le même titre "Le Paradigme perdu : la nature humaine" (1973, Le Seuil). C’est pour moi le premier livre d’anthropologie complexe, il demeure toujours ignoré dans les programmes compartimentés des lycées et universités. ».

Le lecteur y retrouve aussi le "fiston", Pierre Moscovici, au détour d’un souvenir à propos de François Mitterrand qu’Edgar Morin connaissait bien pour avoir été ensemble dans la Résistance et sur qui il avait beaucoup d’influence intellectuelle. Justement, à propos du fameux livre de Pierre Péan sur la jeunesse de François Mitterrand : « Je participai à une émission télévisée de Christine Ockrent où Mitterrand était attaqué par la journaliste et par Pierre Moscovici. J’essayai de faire comprendre que non seulement nous étions heureux du ralliement à la Résistance de vichystes à l’esprit patriote, mais que j’avais pu constater que Mitterrand était un résistant très courageux. Pendant un temps, je fus le seul à le défendre. L’homme semblait à terre et commençait à recevoir quelques coups de pied d’ex-thuriféraires. Mais, bien que très malade (nous ne le savions pas), il put redresser son image au cours d’une interview avec Elkabbach qui, du reste, ne le ménagera pas. Ceux qui l’avaient abandonné ou morigéné lui redevinrent fidèles. Je pris plaisir à le lui dire, peu après, lors d’une rencontre : "J’ai été votre Bastogne". Après sa mort, j’ai fait un article : "Le second époux de la France". ».

Edgar Morin a 99 ans, et alors ? Est-ce une raison pour arrêter de penser ? Bien sûr que non. Dans la présentation de son livre, le sociologue conclut par ces questions, par cette "obsession essentielle" : « Que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ? Inséparable de la triple question : qu’est-ce que l’homme, la vie, l’univers ? Cette interrogation, je me suis donné le droit de la poursuivre toute ma vie. ». Eh bien, cher Edgar, bon anniversaire ! Et tous mes souhaits de bonne vie pour que celle-ci se poursuive à notre plus grand bonheur, celui de voir la pensée s’affiner, s’ajuster, aux caprices infâmes des temps nouveaux.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Edgar Morin, le dernier intellectuel ?
Michel Droit.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Vladimir Jankélévitch.
Marc Sangnier.
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
Jean-Paul Sartre.
Pierre Teilhard de Chardin.
Boris Vian.
Jean Daniel.
Claire Bretécher.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200708-edgar-morin.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edgar-morin-le-dernier-225628

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/01/38404064.html




 

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