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8 septembre 2020 2 08 /09 /septembre /2020 03:47

« Si nous contestons fermement les accusations dont nos contempteurs nous accablent, nous avons suffisamment de clairvoyance pour comprendre que la principale intéressée, madame Danièle Obono, ait pu se sentir personnellement blessée par cette fiction. Nous le regrettons et lui présentons nos excuses. À l’avenir nous maintiendrons la vigilance absolue dont doit faire preuve un journal comme "Valeurs actuelles", attaqué quotidiennement. » (Communiqué de "Valeurs actuelles", le 29 août 2020).


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Même le journal reconnaît la faute morale ! Mais c’est trop tard, le mal est fait. La députée FI Danièle Obono a été l’objet d’une caricature odieuse au cœur d’une fiction dessinée dans le numéro de "Valeurs actuelles" du 29 août 2020. Comme la vie politique française aime bien depuis plusieurs années, une polémique est née de cette fiction parce qu’elle représentait Danièle Obono enchaînée en esclave. Une représentation qui a de quoi scandaliser unanimement toute la classe politique. Une telle unanimité est assez rare dans ce genre de polémique.

À qui profite la forte polémique ? On aurait pu imaginer aux deux parties, c’est-à-dire au journal "Valeurs actuelles" qui, par cette provocation, s’est fait un grand coup de publicité, et Danièle Obono, sa victime, qui a reçu des soutiens bien au-delà de ses frontières politiques habituelles.

"Valeurs actuelles" est un journal qui se situe généralement à droite de l’échiquier politique, et quand j’écris "à droite", il faut comprendre "bien à droite", c’est-à-dire "très à droite", principalement proche de Marion Maréchal. Les thèmes sécuritaires, les thèmes anti-élites sont généralement le miel de ce journal qui essaie en général de surfer sur l’électorat LR tenté par le RN. Mais avec cette polémique, le voici projeté encore plus à droite : car le RN, avec son trésorier et un vice-président, a rejoint les cohortes de l’indignation de ceux qui, pour l’occasion, soutiennent Danièle Obono.

Grâce à "Valeurs actuelles", le Rassemblement national devient un parti modéré, mesuré, le cœur sur la main, et prêt, à l’occasion, à soutenir une parlementaire qui pourtant faisait partie de ses pires adversaires, encore que l’histoire, même récente, a montré, à de très nombreuses reprises, des collusions évidentes (dans les  thèmes de campagne) entre extrême droite et extrême gauche. Mais ici, Danièle Obono n’est pas une représentante de l’extrême gauche, elle est plutôt la représentante du "camp du bien" face au "camp du mal".

Les idées et même la personnalité de Danièle Obono ne sont pas "ma tasse de thé", ou plutôt, pour être clair, je me sens très éloigné des idées politiques de Danièle Obono et sa personnalité ne m’attire pas beaucoup parce que je l’ai souvent entendu plonger dans de nombreuses polémiques souvent inutiles, souvent contreproductives avec les causes qu’elle défend (qui, parfois, pourraient être justifiées), mais il peut aussi y avoir une forme de maladresse (par exemple, ses réflexions à propos des "Indigènes de la République" sont peu claires car partagées entre un sentiment de "lutte commune" et des propos particulièrement scandaleux des dits militants en question). Proche de José Bové, ancienne membre de la direction nationale du NPA, Danièle Obono a rejoint Jean-Luc Mélenchon en 2012 à l’occasion de sa première campagne présidentielle.

En revanche, j’apprécie la combativité de Danièle Obono. D’autres, dans la même situation qu’elle, sont beaucoup moins combatifs et même, beaucoup moins actifs. Le 21 décembre 2017, le magazine "Capital" a classé Danièle Obono en 6e position parmi les députés les plus actifs ! Au moins, elle participe très activement au débat national et qu’on soit pour, contre, sans opinion, elle concourt un peu à ce qu’on pourrait dire la lente progression de la conscience collective. On ne peut pas en dire autant de tous les députés !

Et pourtant, Danièle Obono a été élue de façon plutôt surprenante, personne, pas même Jean-Luc Mélenchon, n’avait probablement imaginé l’élection de cette jeune bibliothécaire parisienne de 36 ans  le 18 juin 2017, de justesse au second tour, avec 50,7% des voix face à la candidate LREM donnée favorite.

Dans cette 17e circonscription de Paris (une partie des 18e et 19e arrondissements de Paris), plutôt de "gauche modérée", et terre électorale de Daniel Vaillant, ancien Ministre de l’Intérieur et député PS sortant (qui n’a fait que 6,6% au premier tour du 11 juin 2017 alors qu’il avait été réélu le 17 juin 2012 avec 72,8%), Danièle Obono n’a recueilli que 17,0% au premier tour, contre 31,0% pour sa concurrente LREM, soit le double. La gauche était particulièrement explosée dans la circonscription puisqu’il y avait un candidat communiste (assez connu) Ian Brossat (10,4%), une candidate avec l’investiture du PS et alliés (9,0%) mangeant sur l’électorat de Daniel Vaillant (6,6% donc) sans oublier les écolos EELV (6,3%) et de nombreux très petits candidats qui se réclamaient de la gauche ou de l’écologisme qui ont pris quelques %. À ces candidats, il faut aussi ajouter la candidate LR (6,5%) et la candidate FN (4,8%), tandis qu’en juin 2012, une autre candidate LR faisait quand même 18,3% et 27,2%, respectivement au premier et au second tours.

On voit clairement que les élections législatives ont suivi la logique présidentielle avec l’explosion des duels habituels LR vs PS en duels soit LREM vs FI, soit LREM vs RN. Il faudra d’ailleurs vérifier si cette évolution est pérenne et se renouvellera en juin 2022, même si, évidemment, il ne faut pas oublier la forte abstention en juin 2017 ni que les résultats de l’élection présidentielle de 2022 auront une grande influence sur les élections législatives (je reviendrai sans doute sur les velléités  de changement de mode de scrutin qu’on entend en ce moment).

Tout cela pour dire que l’élection de Danièle Obono n’avait rien d’une évidence, car si le bon score de son adversaire LREM était imaginable (mordant sur l’électorat du PS et de LR), en face de cette candidate, Ian Brossat (dont Danièle Obono avait été la candidate suppléante en 2012) avait beaucoup plus de probabilité pour récupérer la mise du vote "gauche de la gauche". D’autant plus que Danièle Obono n’avait pas eu une très forte influence électorale jusqu’à ce scrutin : elle a mené la liste Front de gauche dans le 2e arrondissement de Paris aux élections municipales de mars 2014 et n’avait recueilli que… 2,8% ! (certes, ce n’était pas le même terreau électoral parisien).

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Mais revenons à la polémique avec "Valeurs actuelles". Je ne sais pas si l’opération de la revue a été positive pour elle, probablement en vente ou en audience, mais peut-être pas en réputation : le directeur de la rédaction Geoffroy Lejeune, dont j’apprécie le talent de débatteur, souvent avec des arguments réfléchis qui méritent de s’y attarder même si on n’a pas les mêmes convictions, a été débarqué de LCI, du groupe TF1, parce que le groupe de télévision ne voulait pas voir sa propre réputation être salie comme "Valeurs actuelles". En outre, un autre journaliste de cette revue a quitté le navire pour rejoindre la station Europe 1 (mais cette transhumance peut évidemment ne pas être liée, elles sont courantes à chaque rentrée).

On peut bien sûr, comme c’est le cas des "lynchages" médiatiques quasi-unanimes, avoir un doute et surtout, refuser d’en rajouter. Après tout, l’idée de "Valeurs actuelles", qui était, à chaque nouvelle publication pendant l’été, de proposer à ses lecteurs une bande dessinée mettant en situation une personnalité politique connue dans une autre époque pour peut-être la confronter à ses propres idées, était intéressante en elle-même. Ainsi, Danièle Obono n’a pas été la première "victime" de "Valeurs actuelles" qui a aussi mis en scène Éric Zemmour, Didier Raoult, François Fillon, sans que ceux-ci ne s’en aient ému.

Des vraies fictions (présentées comme telles, donc, il n’y a pas d’ambiguïté sur cela) mettant en scène des vraies personnalités politiques, c’est même monnaie courante chez les romanciers et chez les éditorialistes politiques. J’ai par exemple le souvenir d’un livre d’anticipation de Christine Clerc qui imaginait le premier gouvernement de la cohabitation en mars 1986, plusieurs mois avant ces élections. Ce sont souvent des livres sans lendemain, car quand on connaît la suite, quel intérêt, sinon pour des historiens sociologues en manque de sujet d’études, d’avoir à relire des hypothèses d’école (c’est même un grand risque que prend l’auteur, si les événements ne lui donnent pas raison ; en revanche, un jackpot de réputation et crédibilité dans le cas contraire).

Des bandes dessinées qui mettent en scène des vrais personnages politiques, il y en a beaucoup aussi, tous les Présidents de la République, aussi les candidats, Marine Le Pen en a été la cible dans plusieurs d’entre elles, etc. Et cela est tout à fait admissible dès lors qu’on explique ou fait comprendre que c’est une fiction (c’est le problème des sites d’humour comme le Gorafi ou autres qui sont parfois repris au premier degré par des complotistes n’ayant pas compris que c’était de l’humour, notamment à propos de cette affaire faisant intervenir Danièle Obono).

C’est pour cette raison que je ne pense pas que l’ouvrage de "Valeurs actuelles" pourrait être condamné par la justice car il relève de la liberté d’expression. Dès lors qu’une personne est publique, et aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, tout le monde est susceptible d’être une personne publique, elle peut être "utilisée" en étendard, en cible, en objet de fiction, etc. Le regard des autres n’appartient plus aux personnes concernées, et heureusement, car c’est le signe d’une bonne santé démocratique.

Pourtant, je comprends l’indignation collective contre ces dessins et cette fiction représentant Danièle Obono enchaînée et je me joins à cette indignation car je trouve sa représentation très violente. Le Président Emmanuel Macron, qu’on ne peut franchement pas dire adulé par Danièle Obono, l’a appelée au téléphone pour lui assurer de son soutien, au même titre qu’il l’avait fait avec Alain Finkielkraut et Éric Zemmour lorsque chacun d’eux a été agressé, là physiquement, dans la rue, près de chez lui. Je trouve ce coup de fil tout à fait raisonnable et rassurant, même si, à ce rythme, le Président de la République risque de devoir téléphoner à tous les journalistes et tous les responsables et élus politiques, à tel point ces derniers peuvent être "bousculés" par d’indélicats contempteurs.

Car de quoi s’agit-il vraiment ? Pas de droit, car je pense que "Valeurs actuelles" utilisent la liberté d’expression et que la mention de fiction devrait éviter tout risque de calomnie. Il ne s’agit pas non plus de politique. Certes, l’idée sous-jacente et lourdement démonstrative de "Valeurs actuelles", c’est de dire que les Africains aussi ont été des négriers et de tenter, maladroitement, de dire que les Européens n’y étaient pas pour grand-chose. Une thèse discutable mais qui ajoute à un débat qui, de toute façon, ne sera jamais clos, mais qui relève plus de l’histoire que de la politique. J’ai d’ailleurs toujours trouvé stupide de s’exprimer ou d’agir en tant que "descendant d’esclave",car c’est de l’imposture intellectuelle.

On peut agir en tant qu’enfant, petit-enfant, voire arrière-petit-enfant d’une personne qu’on a connue ou dont on a entendu parler par un parent, mais descendant au cinquième, dixième degré n’a aucun sens, car d’une part, on n’est pas 100% le un sur deux puissance le degré de génération, on est aussi tout le reste, et si cela se trouve, parmi les ascendants, on peut aussi avoir les contraires. Et d’autre part, c’est l’essentiel, on n’a pas besoin d’être descendant d’esclave pour lutter fermement et efficacement contre toute forme d’esclavage (même moderne, cela existe même encore dans des maisons bourgeoises de Paris), et heureusement, sinon, l’esclavage existerait toujours !

Ce n’est pas du droit, ce n’est pas de la politique, je pense que ce qu’a commis "Valeurs actuelles" est une faute morale. Or, la morale, rarement elle est condamnable devant les tribunaux. Heureusement, sinon, on risquerait d’être sous une emprise d’une dictature de l’ordre moral (à définir).

Mais c’est bien de morale qu’il s’agit. Il ne s’agit pas de racisme, car il ne faut pas trouver du racisme dans toute intervention désagréable, c’est un côté victimaire, qui ne me paraît pas pertinent, d’y voir du racisme ou du sexisme dans toute attaque personnelle (puisque, ici, Danièle Obono est à la fois femme et à peau noire), même s’il y a une part de vérité dans cette réalité du racisme, en le dénonçant comme tel, on ne fait que l’alimenter, il vaut mieux l’ignorer.

Cette réflexion est discutable puisque le procureur de Paris a lui-même ouvert le 31 août 2020 une enquête préliminaire pour « injures à caractère raciste » (le titre de la bande dessinée était : "Obono l’Africaine") et Danièle Obono, de son côté, a déposé une plainte le 2 septembre 2020. Un article de Mediapart cite l’essayiste Albert Memmi (mort le 22 mai 2020) sur la définition du racisme qui conviendrait appliquée à cette fiction : « La valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles et imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression. ».

De son côté, "Valeurs actuelles" a rejeté toutes les accusations de racisme : « Notre texte n’a rien de raciste. Sans quoi nous n’en aurions pas publié une ligne. Évidemment. Il est commode pour nos adversaires de nous imputer cette accusation, que rien n’étaie dans le contenu. Chacun pourra juger par lui-même de l’opportunité d’une telle fiction, mais personne n’y trouvera une banalisation de l’esclavage ou une quelconque stigmatisation. Évidemment. ». Dans son communiqué, le journal reconnaît toutefois la violence des images : « Les images néanmoins, et d’autant plus quand elles sont isolées sur les réseaux sociaux, renforcent la cruauté inhérente au sujet même. Il s’agit de dessins accompagnant cette fiction, et tout comme l’esclavage lui-même, les images de l’esclavage sont d’une ignominie sans nom. ».

Pour moi, il ne s’agit pas d’abord de racisme (rappelons que le racisme n’est pas une opinion mais un délit), mais il s’agit plus généralement de morale. Représenter un personnage public, même homme à la couleur de peau blanche, enchaîné pareillement, n’aurait pas été moins scandaleux.

Représenter une personnalité politique en dessin pour la fustiger, c’est chose courante. Toutes les caricatures y concourent et souvent pour le plus grand plaisir des lecteurs et même, parfois, des cibles (on peut aussi avoir le sens de l’humour jusqu’à l’autodérision). C’est ce que fait notamment "Charlie Hebdo" en sachant que le principe même du journal est d’être "audacieux" pour ne pas dire "grossier" voire "ordurier". Représenter Danièle Obono enchaînée en esclave aurait peut-être pu mieux passer, sans doute, dans un journal satirique car c’est l’objet même du journal, celui de transgresser les "bonnes mœurs".

"Valeur actuelles" a plutôt l’objectif d’être un magazine d’information générale de référence, pas un journal satirique. On peut donc plus s’étonner de dessins "orduriers" dans un tel journal, mais pourquoi finalement ? Ce qui choque en premier, c’est la représentation dégradante.

En effet, c’est une faute morale parce que c’est une humiliation, en plus, une humiliation inutile. J’ai l’impression qu’elle était le fruit d’un fantasme de l’auteur de la bande dessinée en question, du reste, auteur anonyme (courage, fuyons !). Ceux qui ne sont pas choqués devraient imaginer leur fille, leur femme voire leur mère (s’ils n’ont ni la première ni la deuxième) dessinée, caricaturée en tant qu’elle, ressemblante, nue dans une position érotique dégradante, quelle serait alors tout de suite leur réaction ?

Être représenté(e) en état de soumission totale donne une image particulièrement dégradante de la personne visée. C’est cela qui est méprisable dans le procédé de "Valeurs actuelles". Assouvir les plus bas instincts, les plus bas fantasmes d’un certain nombre de leurs lecteurs (j’imagine) pour attaquer la personne hors de tout raisonnement politique (parce que les débats sur le colonialisme et l’esclave  méritent beaucoup mieux que cette polémique qui n’a fait rien avancer).

Cette représentation est du même niveau que Christiane Taubira représentée en singe dans un réseau social, image là franchement raciste mais c’était dans la fachosphère, ce n’était pas dans un journal reconnu, réputé et établi. J’ai vu d’ailleurs que Christiane Taubira restait encore une référence importante puisque Marine Le Pen a dit à Fréjus le 6 septembre 2020 que l’actuel ministre de la justice Éric Dupond-Moretti était pire qu’elle !

Cette polémique m’a fait comprendre au moins une chose : c’est que le Rassemblement national a rejoint les chœurs de lamentation de l’antiracisme ordinaire. Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal, mais c’est clair que pour la plupart des sujets de société ou de politique (et je ne parle pas d’économie), le Rassemblement national propose de moins en moins de valeur ajoutée, même si à l’origine, je considère que spécificité ne signifie pas valeur ajoutée et que je n’ai jamais entendu de ce parti que des idées réchauffées et reconditionnées…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Comment salir Danièle Obono ?
Ils sont tombés par terre, c’est la faute à Colbert !
Mort d’Adama Traoré : le communautarisme identitaire est un racisme.
La guerre contre le séparatisme islamiste engagée par Emmanuel Macron.
Deux faces des États-Unis : George Floyd et SpaceX.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200829-obono.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/comment-salir-daniele-obono-226963

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/09/03/38513332.html









 

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