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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 03:22

« Pour moi, ce ne sont pas des histoires et encore moins des personnages, ce sont des gens. De vraies gens. (…) C’est prétentieux de parler de ses propres personnages en avouant qu’ils vous ont émue mais je vous le répète : pour moi, ce ne sont pas des personnages, et c’est eux que je vous confie aujourd’hui. » (Anna Gavalda, 2018).



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La romancière Anna Gavalda fête son 50e anniversaire ce mercredi 9 décembre 2020. Déjà ? pourrait-on dire. Et pourtant, la femme reste jeune et alerte. Je m’amuse en disant cela et j’admets que je suis tombé sous son charme, celui de sa plume bien sûr, mais peut-être pas seulement (!).

Je l’ai croisée à quelques occasions lors du Salon du Livre de Paris, un rendez-vous (manqué en 2020 pour cause de covid-19) qui est intéressant pour avoir une idée des relations entre auteurs et lecteurs. Et là, pas de faux-semblants, pas d’hypocrisie : à moins de rémunérer des foules de lecteurs à faire la queue, il y a une sorte d’opération vérité sur la réalité populaire : un auteur peut être très connu, très célèbre, bénéficiant de nombreux échos médiatiques …et n’avoir pas beaucoup de lecteurs à son stand. L’ennui ne guette pas seulement les inconnus, dans ce genre de salon où l’humilité devient une vraie valeur !

Anna Gavalda, c’est un peu le contraire. J’ai toujours été impressionné (voire intrigué) par son immense popularité auprès de ses lecteurs. Des foules qui l’attendent pour une dédicace. Elle est peu médiatisée (en tout cas, à ma connaissance), elle fraie peu dans les médias, et sa notoriété est vraiment celle de sa plume, beaucoup de monde se retrouve dans ses livres et lui en est reconnaissant. Elle se prête volontiers au jeu de la signature et de la photographie (selfie on dit aujourd’hui), d’autant plus qu’elle est photogénique, sans pour autant avoir la grosse tête. Au Salon du Livre de Paris, ils sont une dizaine, une quinzaine d’auteurs comme cela, dont la notoriété, la popularité n’est basée que sur leurs livres, sans artifices médiatiques, sans marketing parfois assez agaçant.

Professeure de français dans un collège francilien, Anna Gavalda s’est fait connaître dès son premier livre, au titre très attractif (j’adore les titres de ses bouquins), "Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part", sorti en 1999 (éd. Le Dilettante), un recueil de nouvelles. La nouvelle est son mode privilégié pour exprimer son talent. Elle a obtenu le Grand Prix RTL-Lire. En fait, elle avait déjà été remarquée par France Inter comme lauréate de "La Plus Belle Lettre d’amour" en 1992. Et elle a reçu d’autres prix comme le Prix de la nouvelle de l’Académie française.

Par un certain goût du snobisme intello-bobo, les critiques littéraires Éric Naulleau et Pierre Jourde aiment bien cracher sur ce genre de littérature qu’ils qualifient à mon avis à tort de "littérature guimauve" pour un "monde de Oui-Oui". La réalité, c’est que ces critiqueurs faciles sont dans la perfide jalousie car Anna Gavalda fait partie de ces auteurs, très peu nombreux, qui peuvent vivre de leur littérature, et en vivre très largement. La plupart de la vingtaine de ses livres ont reçu un très large succès populaire. Plusieurs d’entre eux ont été vendus à plus d’un million d’exemplaires voire à plus de deux millions (ce qui est plus qu’un succès). Une étude a même estimé que ses livres avaient fait encaisser plus de 32 millions d’euros entre 2004 et 2008.

Elle est aimée aussi comme auteure de livres destinés à la jeunesse (comme "35 kilos d’espoir" sorti en 2002, éd. Bayard Jeunesse, qui a cartonné), ce qui en fait une écrivaine de la famille, pour les enfants et leurs parents. Ses livres sont souvent des chroniques sociales, des histoires de la vie de tous les jours, de personnages assez ordinaires auxquels peuvent donc pleinement s’identifier les lecteurs. C’est ainsi que je conçois le principe d’un auteur populaire. "Télérama", magazine culturel très exigeant, évoque le 10 mars 2008 une « relation durable de complicité » avec ses lecteurs (n°3035). Elle est visible à la Porte de Versailles tous les ans.

Ce sont des livres effectivement faciles à lire, mais est-ce un handicap ou un atout de permettre à tous de lire, à l’heure où ouvrir un livre n’est plus trop d’actualité quand le smartphone vibre à côté de manière insistante (et arrogante) ? Certains de ses ouvrages ont même fait l’objet d’une adaptation cinématographique comme "Ensemble, c’est tout" sorti en 2004 (éd. Le Dilettante), également un grand succès.

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Pour donner une petite idée de la prose d’Anna Gavalda, je propose de citer quelques courts extraits de l’un de ses derniers livres (son dernier livre ?), "Fendre l’armure", sorti en 2018 (éd. Le Dilettante). C’est un recueil de sept nouvelles assez courtes qui évoquent des situations personnelles plutôt misérables. Le langage crû est selon la personne qui s’exprime, différente pour chaque histoire, et toujours à la première personne du singulier. Pas question donc de raconter ces nouvelles (il faut les lire) mais en voici quelques extraits de vie…

Séduction de femme : « "Wouhaaa… Tu déchires". Comme c’était ma meilleure amie, j’ai pas trop percuté le compliment, mais quand j’ai vu la gueule du mec qui sortait de l’ascenseur, j’ai compris que oui, ça le faisait. Il n’en pouvait plus. ».

Alcoolisme : « Sitôt que mon amoureux envisageait son calvaire, il buvait et je l’ai souvent accompagné, après tout j’étais du voyage et, quand il n’a plus été là, j’ai continué la route sans lui. J’avais un problème avec l’alcool, je ne le nie pas. Ah, si, voyez, je le nie encore. Je n’avais pas un problème avec l’alcool, j’étais alcoolique. (…) Bon. Je buvais trop d’alcool. Je n’ai pas envie de m’étendre sur le sujet, ceux qui savent savent et n’ont pas besoin qu’on leur raconte avec quel génie le cerveau se met au service du coude et ceux qui ne savent pas ne peuvent pas comprendre. Il arrive un moment où l’on prend conscience que l’alcool (et toutes les pensées qui en découlent, se battre, résister, marchander, céder, nier, gagner du terrain, lutter, négocier, pavoiser, capituler, culpabiliser, avancer, reculer, trébucher, tomber, perdre) est l’occupation la plus importante de la journée. Pardon. Est la seule occupation de la journée. Ceux qui ont une fois, ou plusieurs, mais toujours en vain, tenté d’arrêter de fumer auront une vague idée de la misère morale dans laquelle nous plonge l’inanité d’une telle relation entre soi et soi-même à la différence près, et quelle différence, que fumer n’est pas un acte honteux aux yeux du monde. Voilà. Passons. ».

Sororité : « Je pouvais me permettre de pleurer devant toi, je n’avais rien à craindre. Nous n’avions pas vécu sur la même planète, nous n’avions pas été élevées au même lait, nous n’avions pas tété les mêmes saints et nous étions aussi cyniques l’une que l’autre. Et aussi pudiques. Et aussi tendres. Et puis tu ne l’avais pas connu, et puis… Et puis je pleurais. Évacuation du trop-plein. Délestage. Lâcher de barrage. Permission. Que c’était bon. ».

Quand une ado placée en internat perd sa chambre chez elle : « Alors le samedi matin tu prends le train avec ton sac de linge sale et tu arrives dans une maison bruyante et animée, mais assez indifférente en fait. Non pas que tu n’y sois pas aimée… (…) La vie s’est déroulée sans toi. La vie ne t’a pas attendue et elle ne sait plus très bien quoi faire de ta présence dans ses pattes. Non, on ne t’a pas oubliée, mais quelqu’un, une nièce, une cousine, la femme d’un colonel a dormi dans ton lit pendant ton absence et l’on n’a pas jugé nécessaire de changer les draps, ou alors on a entreposé des cartons dans ta chambre et puis il y a une machine à coudre sur ton bureau, on allait l’enlever mais on n’a pas eu le temps, enlève-la donc, toi, et mets-la dans la chambre de ton frère. Bon, tout cela n’est pas très grave en vérité, c’est juste bien pire, c’est juste que tu n’as plus d’intimité nulle part sur cette terre. ».

Tuer, mourir : « Non (…), non. Avant je n’avais pas d’opinion, mais maintenant je suis contre la mort. Je la trouve décevante et sans intérêt, elle aussi. Vraiment sans intérêt. ».

Loyalisme : « Obéir à des ordres qui vous déshonorent, c’est tout le drame du militaire, ça, non ? ».

Stress : « Je serrais tellement les mâchoires qu’un soir je me suis cassé une dent rien qu’en ruminant. ».

Promesse d’amour (paternel) : « Je sais comment sont les filles avec l’avenir : juste prometteuses. Je préfère l’emmener dans cette saloperie de fast-food et la rendre heureuse un jour après l’autre. Les crêpes Suzette peuvent attendre. ».

Voisinage : « Dans une vie, il y a les copains de classe, les compères de fac, les poteaux de régiments, les relations de travail, les bons camarades, les vieux amis, les Montaigne et les La Boétie et puis il y a des rencontres comme la nôtre. Et qui sont d’autant plus inespérées qu’elles ne reposent sur rien, sur aucun passé commun et qui, justement à cause de ce rien de commun en commun, donnent libre cours, sous couvert de tout autre chose (…), aux plus grands abandons. Rien ne se dit, tout s’entend. Ou l’invisible butin des amitiés de contrebande. ».

"Tu es un monstre" : « Je n’ai rien répondu. C’était une vieille lame et j’étais déjà en retard. ».

Apostrophe à la salle d’embarquement : « Je lui ai présenté mes excuses, je me suis rassemblé et je suis parti pour Hambourg. ».

Alphonse Allais : « Ne nous prenons pas au sérieux, il n’y aura aucun survivant. ».

Quand on a toqué à la porte d’entrée (invitation de palier) : « Je me suis bricolé à la va-vite un masque en forme de visage à peu près présentable, mais j’avais dû, dans ma précipitation, l’enfiler à l’envers car je vous ai vu, vous, vous décomposer l’espace d’une demi-seconde avant de reprendre vos esprits c’est-à-dire votre mine impassible et m’annoncer : "Potage maison. Mission Haut-Brion 2009. Humphrey Bogart et Audrey Hepburn. (…) Nous passerons à table dans dix minutes. Je laisse la porte entrebâillée. À tout de suite". Et vous avez tourné les talons. ».

Drague : « J’ai ouvert les yeux et je les ai refermés aussitôt. (…) Il y avait deux filles en face de moi. Une moche qui a aussitôt baissé la tête en se marrant et une canon qui m’a torpillé du regard avant de renquiller ses écouteurs dans un soupir excédé. (…) La moche, je m’en foutais, mais la jolie ça me tuait. J’ai gratté encore un peu de somnolence histoire de me recomposer une gueule de killer à peu près décente et je suis revenu dans la partie, mon carré bien en main. Je me suis redressé, je me suis rajusté (…) et je me suis remis en mode chasse et cueillette. Mains qui rabattent, soupçon de dédain pour marquer l’arrêt, regard qui tient en joue et sourire qui embroche. Je parle de l’avion de chasse évidemment. L’autre, y avait rien à braconner, elle était déjà embusqué dans un livre. Le problème c’est que je mourais de soif et que j’avais très envie de pisser, mais que je n’osais plus me faire remarquer avec mes sécrétions. Donc je matais de tout mon cœur, mais le cœur n’y était pas. Le cœur était dans la vessie. Pas concentré, le garçon. Pas concentré du tout. Ou alors, concentré, mais mauvais : le boulet m’indifférait et le canon m’ignorait. ».

Drague (suite) : « Or là, quelque chose ne passait pas la porte : la jolie (peau superbe, teint hâlé, yeux d’agate, nez parfait, bouche à adorer, cheveux à caresser, seins à se damner, joues à baisers, lèvres à baisers, cou à baisers, poignets à baisers, mains à baisers, bras à baisers, corps à… euh… à béatifier) lisait de la merde (je vous laisse imaginer le pire) (non, non, plus nul que ça encore) (genre pseudo-roman de pseudo-gourou pour le développement personnel de la vraie nunuche qui souffre en vous) et la moche (plate, pâlichonne, émaciée, mal attifée, cheveux verdâtres, lèvres mangées, mains abîmées, ongles en deuil, sourcil percé, nez percé, poignets tatoués, oreilles cloutées, corps à défroquer) lisait le "Journal" de Delacroix. ».

Drague (suite encore) : « La jolie se développait personnellement en consultant l’écran de son téléphone à chaque retour à la ligne et la moche mordillait l’ongle (noir) de son pouce droit en lévitant dans les pages de son bouquin sans rien voir au-dehors. ».

Drague (épilogue) : « Bon. Pipi. J’ai dérangé tout mon petit monde et je suis allé me soulager. En sortant de mes ablutions, le pantalon et les mains également humectés (…), voilà-t’y pas que ma bombinesque bombasse se prend la porte des toilettes dans la hanche. (…) Je me suis excusé, elle m’a ignoré, elle se dirigeait vers la voiture-bar, je l’ai emboîtée. ».

Rideau !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201209-anna-gavalda.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/anna-gavalda-de-la-guimauve-ou-du-229315

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/11/30/38681700.html







 

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