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31 janvier 2021 7 31 /01 /janvier /2021 03:13

« J’ai roulé en chantant : "Douce France, cher pays de mon enfance, bercée de tant d’insouciance, je t’ai gardée dans mon cœur". Pourquoi j’ai chanté ça ? Les chansons de mon oncle imaginaire m’ont toujours traversée comme des souvenirs qui n’existent pas. » (Violette Toussaint, 28 février 2018).



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Le chanteur amoureux de la France Charles Trenet est mort il y a vingt ans, le 19 février 2001. En guise d’hommage, voici l’histoire de sa nièce. Une histoire touchante d’amour et d’eau fraîche.

Elle s’appelle Violette Toussaint et elle est gardienne de cimetière. Un nom doublement prédestiné. En fait, non, Toussaint est son nom d’épouse. Son nom de jeune fille est Trenet. Violette Trenet. Violette ? Parce qu’elle aurait dû mourir, ne pas naître, ou plutôt, elle est morte née. Elle n’avait pas crié. La sage-femme ne savait qu’en faire, elle a déposé le malheureux petit tas de cellules sur un radiateur, et le bébé est revenu au rose bonbon, a repris vie. Il fallait lui trouver un prénom, la sage-femme a choisi Violette, comme la couleur de sa peau à sa naissance. Elle est née d’une femme qui a accouché sous X.  Elle n’est pas prête de connaître sa mère, ni son père.

Pourquoi Trenet ? Probablement : « Comme Charles. Après Violette, c’est sans doute la même sage-femme qui m’a donné mon nom de famille. Elle devait aimer Charles. Comme je l’ai aimé à mon tour. Je l’ai longtemps considéré comme un cousin éloigné, une sorte d’oncle d’Amérique que je n’aurais jamais rencontré. Quand on aime un chanteur, à force de chanter ses chansons, on a comme qui dirait un lien de parenté quand même. ».

Violette Toussaint a eu une existence on ne peut plus malheureuse : « Si seulement je pouvais changer de vie en appuyant sur ma télécommande. ». Ballottée d’une famille d’accueil à une autre, elle a rencontré son futur mari dans un bistrot, elle servait et lui, "beau mec", objet de tous les regards des jeunes femmes, il l’a séduite et ils se sont mariés. Ses beaux-parents l’ont toujours détestée. Petits-bourgeois, petites gens radines, ils dorlotaient leur fiston et rejetaient leur voleuse de fiston.

Une idée pour comprendre ces relations : « Un jour de congé, ils ont déboulé. Nous venions de faire l’amour. J’étais nue, allongée sur le canapé. Philippe Toussaint prenait une douche. Je ne les ai pas entendus rentrer. (…) Je n’oublierai jamais le regard que la mère Toussaint a posé sur moi, son rictus. Je n’oublierai jamais le mépris de son regard. Moi qui savais à peine lire, qui butais sur les mots, j’ai su l’interpréter. Comme si un miroir malfaisant me renvoyait l’image d’une jeune femme dégradée, dépréciée, sans aucune valeur. Un rebut, une souillon, de la mauvais graine, une fille du ruisseau. ».

La description de la belle-mère qui suit est bien léchée : « Ses cheveux étaient tellement tirés et emprisonnés dans son chignon qu’on voyait les veines de ses tempes sous sa peau fine. Sa bouche était une ligne de désapprobation. Ses paupières toujours couvertes de fard vert sur ses yeux bleus étaient une faute de goût qu’elle trimballait en permanence. Comme un maléfice. Elle avait un nez en forme de bec, celui d’un oiseau en voie de disparition, et une peau très blanche qui n’avait sans doute jamais été caressée par le soleil. Quand elle a baissé ses yeux plâtrés de fard, qu’elle a vu mon petit ventre arrondi, elle a dû attraper une chaise de cuisine pour s’asseoir. ».

Le mari (et père donc) a tous les défauts : il est fainéant, sans travail, coureur de jupons et sa vie se résume à jouer à des jeux vidéo, faire de la moto et collectionner les conquêtes féminines : « C’était un chaud lapin et diable qu’il était beau. Il sentait le bon coup à cent mètres avec ses tee-shirts et ses jeans moulants. D’un regard bleu glacé, il déshabillait tout ce qui portait jupe, celles des mères qui allaient et venaient dans les couloirs puant l’ammoniaque. ».

Et aussi : « Il n’avait pas été un bon père. Un père absent, un père distant, un père semblant. Il était trop égoïste, trop tourné sur sa personne pour dispenser de l’amour. Il avait décidé qu’il ne s’intéresserait qu’à sa moto et aux femmes. Toutes les femmes qui attendaient d’être consommées comme des fruits mûrs sur l’étal du marchand. ».

La caricature du gros macho. La violence presque en moins (presque car jamais violent avec sa femme mais il y a une violence sournoise, celle du mépris, du non dit) : « Philippe Toussaint m’a fait vieillir. Être aimé, c’est rester jeune. ». Ils se sont installés près de Nancy comme garde-barrière, le boulot étant de descendre et de lever manuellement les barrières pour empêcher les automobiles de traverser la voie du chemin de fer. Cela occupait Violette tous les jours, mais pas le mari qui la laissait faire, ce qui lui permettait de sortir.

Quand le passage à niveau a été automatisé, on n’avait plus besoin d’eux et ils se sont reconvertis, enfin, Violette s’est reconvertie en gardienne de cimetière, et pas n’importe quel cimetière, un cimetière qui comptait beaucoup pour le couple, comme si des hasards n’en étaient pas vraiment. Violette n’a pas d’amis, si ce n’est la caissière de la supérette près de sa barrière et une passagère, lors d’une grève, qu’elle a accueillie chez elle en attendant le retour à la normale et qui l’invite maintenant chaque année en vacances au bord de la mer, près de Marseille.

Pire que veuve, Violette est restée pendant une vingtaine d’années une femme de disparu : « Quand au bout d’un mois, j’ai compris qu’il ne reviendrait pas, je me suis sentie aussi abandonnée que les tombes que je nettoie régulièrement. Aussi grise, terne et bringuebalante. Prête à être démontée et mes restes jetés dans un ossuaire. ». Un commissaire de police venu placer les cendres de sa mère sur la tombe d’un homme inconnu de lui va alors retrouver le mari. Très vite, on comprend bien qu’il va y avoir quelque chose entre ce commissaire timide et maladroit et cette gardienne de cimetière un peu plus âgée qui devrait refaire sa vie, tant elle bouillonne d’impatience d’être heureuse.

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Vous l’avez compris, Violette Toussaint n’a jamais existé, si ce n’est dans l’imaginaire, pas si imaginaire que cela, de Valérie Perrin, l’auteure du roman "Changer l’eau des fleurs" sorti le 28 février 2018, il y a trois ans, chez Albin Michel. C’est son second roman, je n’avais pas lu le premier, j’ai adoré cette manière de raconter l’humanité. Je ne suis pas le seul, apparemment, et ce succès est amplement mérité. Toutes les citations ici sont extraites de ce roman.

Valérie Perrin a un talent fou de romancière, je pourrais presque dire un talent proche d’un romancier comme André Gide, savant conteur, qui est mort d’ailleurs exactement cinquante ans avant Charles Trenet, le 19 février 1951. Oui, je vois une manière très gidienne de raconter ses histoires, un livre fait de multiples tiroirs, qu’on tire ou qu’on repousse, au gré de l’évolution d’une histoire qui n’est jamais linéaire mais plutôt en spirale, où l’auteure se joue des lecteurs avec les unités de lieux et de temps sans arrêt bousculées, mises en désordre.

La structure de son roman est donc excellente, on y découvre des personnages, certains sont très indépendants les uns des autres, et peut-être que finalement, si, certains ont des liens. Contrairement au thème affiché et à la première moitié du livre, il y a une intrigue policière comme dans tout bon polar, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’il y a un commissaire de police qui arrive assez tôt dans le livre, mais en fait, cela n’a rien à voir ! Si bien que le suspense est réel, la fin plutôt étonnante (à ne pas révéler à ceux qui n’ont pas encore lu, évidemment).

Au-delà des fondations et du gros œuvre, la finition aussi est pas mal. Elle est même joyeuse. J’adore le style de Valérie Perrin, elle raconte la vie sans se prendre la tête, sans donner des leçons, de manière très humble, de manière presque sous-valorisée. Elle est peut-être l’anti-Michel Houellebecq. Attention, je parle uniquement de leurs romans respectifs, que j’apprécie d’ailleurs beaucoup, l’une et l’autre. L’un décrit avec un moral de dépressif suicidaire des personnages qui ont beaucoup de chance dans la vie, tandis que l’autre décrit avec beaucoup de joie et d’espérance des personnages qui n’ont eu que des ennuis avec la vie. Valérie Perrin, c’est la vision d’espoir du désespoir : « Comme je n’ai jamais eu le goût du malheur, j’ai décidé que ça ne durerait pas. Le malheur, il faut bien que ça s’arrête un jour. ».

Je ne vais pas en faire une déclaration d’amour, mais nul doute que je ressens beaucoup de choses communes pour des raisons très personnelles et aussi parce que j’adore me promener dans les cimetières, observer l’humilité des uns, la vanité des autres, et dans tous les cas, l’oubli qui arrive, un jour ou l’autre, une fois que les générations passent, une fois que les noms s’effacent progressivement, vaincus par la pluie, le vent… Et cette révélation : les concessions perpétuelles ne sont jamais perpétuelles : c’est la fosse commune quand il n’y a plus personne pour pleurer à votre tombe.

Et puisque j’ai parlé de déclaration d’amour, que la Saint-Valentin ns s’est pas encore très éloignée (juste avant Mardi Gras et les Cendres), voici l’un des plus beaux mots d’amour que j’ai jamais lus : « Ces villes de province qui devenaient des capitales dès que tu en foulais les trottoirs, je n’oublierai jamais. Tes mains dans les poches, ton parfum, ta peau, tes foulards, ma terre natale. Mon amour. ».

J’apprécie beaucoup la subtilité de l’écriture, du récit, des situations. Le début peut paraître un peu caricatural, les bons, les méchants, les gentils, les emm@rdeurs… mais en fait, comme la vie, rien n’est simple et tout n’est pas si noir dans le noir, tout n’est pas si blanc dans le blanc : « Prendre soin des morts qui y reposent. (…) Je suis sûr que beaucoup de salauds y reposent. Mais la mort ne fait pas de différence entre les bons et les méchants. Et puis, qui n’a pas été un salaud au moins une fois dans sa vie ? ».

Ce mari si peu respectueux, si peu fier, si caricatural dans l’option boulet, ce n’est qu’après les sept premiers huitièmes du livre, autant dire l’extrême fin, que les nuances se sont déplacées, que le doute est permis : « L’homme avec qui je partageais ma vie sans jamais l’avoir vraiment partagée était sans doute bien meilleur qu’il ne l’avait laissé paraître. ». Retournement des valeurs. Il faut bien suivre, bien s’accrocher, pour imaginer des circonstances atténuantes au comportement de gros beauf du mari. Et pourtant, il y en a.

Heureusement, il y a les deux versants dans ce cimetière magique.

Il y a les morts qu’on enterre, les familles qui restent, puis qui partent aussi, car à la fin, à la longue, tout le monde s’en va, ce n’est qu’une question de date. Ce n’est qu’une question d’ordre, en fait, quand on se marie, la clause est bien claire : c’est l’autre qui doit survivre pour accompagner dans la déchéance. Comme cette maîtresse endeuillée secrètement : « Un matin, Émilie n’est pas venue. J’ai pensé qu’elle avait fait son deuil. Parce que la plupart du temps, on finit par faire son deuil. Le temps détricote le chagrin. Aussi immense soit-il. (…) Je me trompais. Émilie B. n’a jamais fait son deuil. Elle est revenue dans mon cimetière entre quatre planches. Entourée des siens. Je pense que personne n’a jamais su que Laurent et elle s’étaient aimés. Bien sûr, Émilie n’a pas été enterrée près de lui. ».

Il y a les vivants, et la vie. Cultiver ce jardin si nécessaire (d’où le titre du roman), mais aussi s’amuser à faire fuir des jeunes adolescents venus faire la fête la nuit, sur les tombes (en simulant vaguement un fantôme) : « Les jeunes, je préfère les connaître vivants, pénibles, bruyants, saouls, stupides, que voir des gens suivre leur cercueil, courbés par le chagrin. ». C’est cette vie qui l’a aidée à vivre, à s’occuper des morts. Son prédécesseur était un ami, devenu une sorte de maître à penser, de maître à panser les cœurs. Une sorte de professeur de philosophie de vie.

Ah, au fait, cette Valérie Perrin, si talentueuse, depuis une quinzaine d’années, elle partage la vie du réalisateur Claude Lelouch dont elle a coécrit le scénario des derniers films. Pourvu qu’elle poursuive sa tâche, qu’elle sorte un troisième roman, et un quatrième, etc. Elle est à l’image de ce parrain si virtuel : « Y a d’la joie, la tour Eiffel part en balade, Comme une folle, elle saute la Seine à pieds joints, Puis elle dit "tant pis pour moi si j’suis malade, J’m’embêtais toute seule dans mon coin". ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 février 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiPerrinValerie03



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210219-valerie-perrin-changer-eau-fleurs.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/19/38824352.html



 

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