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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 03:21

« Mon histoire, elle est pulvérisée chaque jour, à chaque seconde de chaque jour, par le présent de la vie, et je n’ai aucune possibilité d’apercevoir clairement ce qu’on appelle ainsi : sa vie. » (Marguerite Duras, "La Vie matérielle", 1987).



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La romancière, la dramaturge et la cinéaste Marguerite Duras est morte à Paris il y a vingt-cinq ans, un mois avant ses 82 ans (elle est née près de Saigon le 4 avril 1914). Récompensée pour plusieurs de ses livres, dont le très fameux roman "L’Amant", Prix Goncourt 1984, qui fut adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud, Marguerite Duras fut une femme de caractère dans son siècle, le Vingtième siècle, arrosant la seconde partie du siècle de sa littérature vivante et originale. Elle fut l’auteure du roman qui est sorti avec le plus d’exemplaires de son vivant. "L’Amant", qui avait déjà eu 250 000 lecteurs avant le Goncourt, a été vendu à 2,5 millions d’exemplaires, ce qui est un record pour un Goncourt.

Vivant autant qu’écrivant, aimant autant qu’écrivant, Duras a eu une vie romanesque, prenant des risques, parfois courageuse, parfois pas, évoluant aussi avec ses émotions et ses intuitions. On a parlé d’elle comme d’une "sublime narcissique", et la côtoyer ne devait pas être très facile.

Pendant la guerre, elle s’est retrouvée au Ministère des Colonies (tenu par Georges Mandel) en train de rédiger des papiers qu’elle a reniés par la suite, puis, sous l’Occupation, elle s’occupa du quota de papier pour les éditeurs parisiens, puis s’est engagée dans la Résistance, où elle a croisé et connu François Mitterrand. Son mari de l’époque a été déporté à Dachau (il en est revenu) et elle a fait condamner à mort celui qui l’y avait envoyé (un agent de la Gestapo). Après la guerre, elle a "essayé" (peu longtemps) le parti communiste, et a continué ses combats notamment de féminisme, de pacifisme, etc. Elle a manqué de peu le Goncourt dès 1950 avec "Un barrage contre le Pacifique".

N’hésitant pas à se créer des inimitiés tenaces (notamment auprès d’autres écrivains qu’elle n’hésitait pas à critiquer), Marguerite Duras étonne par la vigueur de ses propos, leur virulence parfois, et surtout, leur émotivité, ou plutôt, leur capacité à transmettre une émotion, ce qu’on demande généralement chez un artiste, quel que soit son art. Elle n’appréciait pas beaucoup Jean-Paul Sartre (« Pour moi il n’a pas su ce que c’était, écrire. » lâcha-t-elle à Bernard Pivot dans "Apostrophes" le 28 septembre 1984). Pour Roland Barthes, c’était plus nuancé : « Roland Barthes était un homme pour lequel j’avais de l’amitié mais que je n’ai jamais pu admirer. Il me semblait qu’il avait toujours la même démarche professorale, très surveillée, rigoureusement partisane (…). J’ai essayé de lire "Fragments d’un discours amoureux" mais je n’y suis pas parvenue. C’est très intelligent très évidemment. Bloc-notes amoureux, oui, c’est ça, amoureux, s’en tirant de la sorte en n’aimant pas, mais rien, il me semble, rien, charmant homme, charmant vraiment, de toute façon. Et écrivain, de toute façon. Voilà. Écrivain d’une certaine écriture, immobile, régulière… » (1987).

Elle a créé aussi de toutes pièces des polémiques. L’une des plus connues fut d’avoir pris parti dans l’affaire Grégory le 17 juillet 1985 dans un article de "Libération" particulièrement odieux en considérant acquis que la mère de l’enfant victime était coupable d’infanticide (c’était en tout cas ce dont le juge l’avait accusée). L’article indigna de nombreuses femmes comme Françoise Sagan, Simone Signoret, Régine Deforges, Benoîte Groult, etc. Le scandale fut à plusieurs ressorts, le premier de juger sans savoir, le deuxième de faire de ce drame un "drame durassien" (on imagine la réaction des parents), mais surtout, le troisième, de vouloir presque justifier l’infanticide par un féminisme militant démentiel.

À ce sujet, le futur académicien Agnelo Rinaldi n’a pas été tendre avec Marguerite Duras dans "L’Express" du 26 juillet 1985 : « Le drame de Lépanges est assez compliqué et douloureux comme cela. Il n’était pas nécessaire que s’y ajoutât, pour l’obscurcir, la suffisance pâmée d’une femme de lettres qui donne à lire les ouvrages de la collection Harlequin au Penseur de Rodin. ». Mais le mot le plus dur est venu de l’humoriste Pierre Desproges qui l’a appelée « apologiste sénile des infanticides ruraux ». Le psychanalyste Christian Jouvenot a trouvé en 2008 cet article révélateur de l’œuvre de Duras en général : « L’article mérite le détour parce que dans sa forme hallucinée et dans sa fulgurance, il éclaire Marguerite Duras bien plus évidemment qu’il n’éclaire l’affaire V. avec laquelle en réalité, il n’a que très peu à voir. Ces déclarations sont seulement fidèles à leur auteur, pas plus déplacées que son œuvre tout entière si ce n’est d’avoir été publiées dans une presse à grand tirage. ».

L’écriture, selon elle ? La scénariste de "Hiroshima mon Amour" parlait de l’écriture brut dans "Emily L. " en 1987 : « Je vous ai dit aussi qu’il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu’on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l’écriture au-dehors, la maltraiter presque, oui, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l’état de l’apparition. ». Duras écrivait aussi cela dans "L’Été 80" en 1980 : « Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé. ». Et dans "Écrire" en 1993 : « C’est ça l’écriture. C’est le train de l’écrit qui passe par votre corps. Le traverse. C’est de là qu’on part pour parler de ces émotions difficiles à dire, si étrangères et qui néanmoins, tout à coup s’emparent de vous. ». Dans "Yann Andréa Steiner" en 1992 : « Qu’écrire pour moi, c’était comme pleurer. Qu’il n’y avait pas de livre joyeux sans indécence. Que le deuil devrait se porter comme s’il était à lui seul une civilisation, celle de toutes les mémoires de la mort décrétée par les hommes, quelle que soit sa nature, pénitentiaire ou guerrière. ».

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Je suis étonné que ce vingt-cinquième anniversaire de sa disparition ne semble pas être l’occasion de revenir sur cette œuvre dense et surprenante. À ma connaissance, cet anniversaire n’a été l’occasion que du passage de l’excellent documentaire "Marguerite Duras, l’écriture et la vie", réalisé par Lise Baron, initialement diffusé le 19 février 2021 sur France 5 et qui est rediffusé ce vendredi 5 mars 2021 à 2 heures 30 sur France 5 (pour les noctambules).

Je propose ici quelques fragments de ses romans et pièces, quelques savoureux "échantillons" dont les récurrences sont l’amour, l’écriture et la mort.


"Les Impudents" (éd. Plon, 1943)

« Il y a des choses qui, même si elles ne vous atteignent pas, vous atterrent. »

« Dès qu’il sentait frémir en lui une insulte, elle lui sortait des lèvres. C’était là son honnêteté. Et s’il détestait les façons de Maud, c’était précisément parce qu’elle n’exprimait jamais ses sentiments aussi spontanément que lui. Il ne savait jamais quels effets produisaient ses insultes et son attitude sur sa sœur, car ses reproches se perdaient en elle dans un trouble mystère comme dans un lac sans courants. Sa mère disait toujours de son fils que, du moment qu’il était franc, il n’était pas si mauvais qu’on le prétendait. Sans doute, était-ce vrai dans la mesure où Jacques n’était pas plus dur qu’il le paraissait. »

« Comment son aventure s’était-elle ébruitée ? Quoi qu’en eût dit Louise, Maud pense que la Pecresse parlait autour d’elle. Elle éprouvait envers cette femme une telle répugnance telle que les siens lui apparurent dotés tout à coup, par contraste, de mérites inattendus. »


"Un barrage contre le Pacifique" (éd. Gallimard, 18 juin 1950)

« On ne pouvait pas lui en vouloir. Elle avait aimé démesurément la vie et c’était son espérance infatigable, incurable, qui en avait fait ce qu’elle était devenue, une désespérée de la vie même. »

« Le soir tombait vraiment très vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu’ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet, ce dont mouraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam (…), ce dont ils mouraient, ce n’était pas des tigres, c’était de la faim, des maladies de la faim et des aventures de la faim. »

« Sa voix était nette mais éraillée comme si tout à coup elle s’était mise à parler faux. Après qu’elle eut parlé, Suzanne leva les yeux vers Joseph. Elle le reconnut à peine. Il regardait la mère fixement et en même temps il riait, sans manifestement pouvoir s’en empêcher alors que peut-être il n’aurait pas voulu rire. Il venait de la nuit noire mais il aurait pu revenir d’un incendie : ses yeux brillaient, son visage ruisselait de sueur et le rire sortait de lui comme s’il le brûlait. »


"Moderato cantabile" (éd. Minuit, 1958)

« Dans le parc correctement clos, les oiseaux dorment d’un sommeil paisible et réconfortant, car le temps est au beau. Ainsi qu’un enfant, dans une même conjugaison. Le saumon repasse dans une forme encore amoindrie. Les femmes le dévoreront jusqu’au bout. »

« Vous aviez une robe noire très décolletée. Vous nous regardiez avec amabilité et indifférence. Il faisait chaud. »

« Quand vous vous penchez, cette fleur frôle le contour extérieur de vos seins. Vous l’avez négligemment épinglée, trop haut. C’est une fleur énorme, vous l’avez choisie au hasard, trop grande pour vous. Ses pétales sont encore durs, elle a justement atteint la nuit dernière sa pleine floraison. »

« Dehors, dans le parc, les magnolias élaborent leur floraison funèbre dans la nuit noire du printemps naissant. Avec le ressac du vent qui va, vient, se cogne aux obstacles de la ville, et repart, le parfum atteint l’homme et le lâche, alternativement. »

« Elle se retrouva face au couchant, ayant traversé le groupe d’hommes qui était au comptoir, dans la lumière rouge qui marquait le terme de ce jour-là. »


"Hiroshima mon amour" (éd. Gallimard, 1960)

« Je te rencontre. Je me souviens de toi. Cette ville était faite à la taille de l’amour. Tu étais fait à la taille de mon corps même. Qui es-tu ? Tu me tues. J’avais faim. Faim d’infidélités, d’adultères, de mensonges et de mourir. Depuis toujours. Je me doutais bien qu’un jour tu me tomberais dessus. Je t’attendais dans une impatience sans borne, calme. Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir. Nous allons rester seuls, mon amour. La nuit ne va pas finir. Le jour ne se lèvera plus sur personne. Jamais. Jamais plus. Enfin. Tu me tues. Tu me fais du bien. Nous pleurerons le jour défunt avec conscience et bonne volonté. Nous n’aurons plus rien d’autre à faire, plus rien que pleurer le jour défunt. Du temps passera. Du temps seulement. Et du temps va venir. Du temps viendra. Où nous ne saurons plus du tout nommer ce qui nous unira. Le nom s’en effacera peu à peu de notre mémoire. Puis, il disparaîtra tout à fait. »

« Comme ça me plaît… Les villes où toujours il y a des gens qui sont réveillés, la nuit, le jour… »


"Le Ravissement de Lol V. Stein" (éd. Gallimard, 1964)

« Je vois tout. Je vois l’amour même. Les yeux de Lol sont poignardés par la lumière : autour, un cercle noir. Je vois à la fois la lumière et le noir qui la cerne. »

« Que cachait cette revenante tranquille d’un amour si grand, si fort, disait-on, qu’elle en avait comme perdu la raison ? »

« Elle va du mensonge à la sincérité, s’arrête au mensonge courageusement. »

« Je désire comme un assoiffé boire le lait brumeux et insipide de la parole qui sort de Lol V. Stein, faire partie de la chose mentie par elle. »

« Quand elle parle, quand elle bouge, regarde ou se distrait, j’ai le sentiment d’avoir sous les yeux une façon personnelle et capitale de mentir, un champ immense mais aux limites d’acier, du mensonge. »


"L’Été 80" (éd. Minuit, 1er mars 1981)

« Brutale était maintenant la venue de la nuit. »

« Je vois que le crime quel qu’il soit relève de la bêtise essentielle du monde, celle de la force, de l’arme, et que la majeure partie des peuples craigne et révère cette bêtise comme le pouvoir même. Que la honte c’est ça. L’enfant qui se tait regarde toujours tout alentour de lui, la haute mer, les plages vides. Ses yeux sont gris comme l’orage, la pierre, la mer, l’intelligence immanente de la matière, de la vie. Gris, les yeux couleur du gris, comme une teinte extérieure posée sur la force fabuleuse de leur regard. »

« Il fallait un jour entier pour entrer dans l’actualité des faits, c’était le jour le plus dur, au point souvent d’abandonner. Il fallait un deuxième jour pour oublier, me sortir de l’obscurité de ces faits, de leur promiscuité, retrouver l’air autour. Un troisième jour pour effacer ce qui avait été écrit, écrire. »


"La Maladie de la mort" (éd. Minuit, 1982)

« Vous lui dites que vous voulez essayer, essayer plusieurs jours peut-être. Peut-être plusieurs semaines. Peut-être même pendant toute votre vie. Elle demande : Essayer quoi ? Vous dites : D’aimer. »

« Ainsi cependant vous avez pu vivre cet amour de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant même qu’il soit advenu. »

« Vous demandez comment le sentiment d’aimer pourrait survenir. Elle vous répond : Peut-être d’une faille soudaine dans la logique de l’univers. Elle dit : Par exemple d’une erreur. Jamais d’un vouloir. »

« Elle vous demande si elle vous est utile pour faire votre corps moins seul. »

« On ne peut pas aimer la mort si elle vous est imposée du dehors. Vous croyez pleurer de ne pas aimer. Vous pleurez de ne pas imposer la mort. »


"Savannah Bay" (éd. Minuit, 1982)

« MADELEINE. – La mort arrivera du dehors de moi.
JEUNE FEMME. – De très loin. Vous ne saurez pas quand.
MADELEINE. – Non, je ne saurai pas.
JEUNE FEMME. – Elle est partie depuis le commencement du monde en prévision de vous seule.
MADELEINE. – Oui. Inscrite dès la naissance. Quel honneur, dès avant la naissance.
JEUNE FEMME. – Oui.
MADELEINE. – Pour arriver là. Comment sais-tu ces choses-là ?
JEUNE FEMME. – Je vous vois. »

« Elle était très très jeune, à peine sortie du collège. Elle nageait loin. On ne savait jamais. Jamais. On ne savait jamais si elle reviendrait. Il y avait des moments on aurait pu croire que non pendant quelques minutes qu’elle ne reviendrait jamais. Elle revenait. »

« Ils s’étaient connus là. Il l’avait vue allongée, souriante, régulièrement recouverte par les eaux de la houle… et puis il l’avait vue se jeter dans la mer et s’éloigner… Elle a trouée la mer et elle a disparu dans le trou d’eau. La mer s’est refermée. À perte de vue on n’a plus rien vu que la surface nue de la mer, elle était devenue introuvable, inventée. Alors tout à coup il s’est dressé sur la pierre blanche. Il a appelé. Un cri. Pas le nom. Un cri. Et à ce cri, elle est revenue. Du fond de l’horizon un point qui se déplace, elle. C’est quand il l’a vue revenir… il a souri… elle a souri, et ce sourire… […] ce sourire, ce sourire-là… aurait pu faire croire que… une fois… pendant un moment même très court… comme si c’était possible… qu’on aurait pu aimer. »

« On s’empêche de mourir par politesse. La salle attend. On lui doit le spectacle. »

« Silence. La Jeune Femme ne répond pas. Elle est obstinée dans le refus de la mémoire proposée. »


"L’Amant" (éd. Minuit, 1984)

« Ce grand découragement à vivre, ma mère le traversait chaque jour. Parfois il durait, parfois il disparaissait avec la nuit. J’ai eu cette chance d’avoir une mère désespérée d’un désespoir si pur que même le bonheur de la vie, si vif soit-il, quelquefois, n’arrivait pas à l’en distraire tout à fait. Ce que j’ignorerai toujours, c’est le genre de faits concrets qui la faisaient chaque jour nous quitter de la sorte. »

« Il pleure souvent parce qu’il ne trouve pas la force d’aimer au-delà de la peur. »

« Son héroïsme c’est moi, sa servilité c’est l’argent de son père. »

« Il a allumé une cigarette et il me l’a donnée. Et tout bas, contre ma bouche, il m’a parlé. Je lui ai parlé aussi tout bas. Parce qu’il ne sait pas pour lui, je le dis pour lui, à sa place, parce qu’il ne sait pas qu’il porte en lui une élégance cardinale, je le dis pour lui. »

« Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait que d’attendre devant la porte fermée. »

« La mort était en avance sur la fin de son histoire. »

« Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l’aimais à ce point-là de vouloir mourir de sa mort. J’étais séparée depuis dix ans quand c’est arrivé et je ne pensais que rarement à lui. Je l’aimais, semblait-il, pour toujours et rien de nouveau ne pouvait arriver à cet amour. J’avais oublié la mort. »

« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : "Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu vous dire que pour moi, je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant dévasté". »


"La Douleur" (éd. POL, 1985)

« Pendant dix-sept jours, l’aspect de cette merde resta la même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés, les traces de coups des SS. On lui donnait de la bouillie jaune d’or, bouillie pour nourrisson et elle ressortait de lui vert sombre comme de la vase de marécage. »


"Les Yeux bleus, cheveux noirs" (éd. Minuit, 1er novembre 1986)

« Les cheveux noirs et les cheveux blonds font un bleu différent des yeux, comme si ça venait de la chevelure, la couleur des yeux. Les cheveux noirs font les yeux d’un bleu indigo, un peu tragique aussi, c’est vrai, tandis que les cheveux blonds font des yeux plus jaunes, plus gris, qui ne font pas peur. »

« Elle dit : Ce n’est pas quand j’ai les yeux ouverts dans la direction de votre visage que je vous vois comme vous avez peur que je le fasse, c’est quand je dors. »

« Elle dit aussi que l’amour peut aussi bien venir de cette façon, à écouter dire de quelqu’un d’inconnu comment étaient ses yeux. »

« Elle le regarde. C’est inévitable qu’on le fasse. Il est seul et beau et exténué d’être seul, aussi seul et beau que n’importe qui au moment de mourir. Il pleure. »

« Il reste dans le regard une lueur de l’égarement qu’elle vient de traverser en sa présence. »

« Ils dorment, détournés l’un de l’autre. C’est elle qui d’habitude sombre d’abord dans le sommeil. Il la regarde s’éloigner, s’en aller dans l’oubli de la chambre, de lui, de l’histoire. De toute histoire. »


"La Vie matérielle" (éd. POL, 1er juin 1987)

« Je crois que l’amour va toujours de pair avec l’amour, on ne peut pas aimer tout seul de son côté, je n’y crois pas à ça, je ne crois pas aux amours désespérées qu’on vit solitairement. Il m’aimait tellement que je devais l’en aimer, il me désirait tellement que je devais l’en désirer. Ce n’est pas possible d’aimer quelqu’un à qui vous ne plaisez pas du tout, que vous ennuyez totalement, je ne crois pas à ça. »


"Emily L." (éd. Minuit, 1987)

« Il me semble que c’est lorsque ce sera dans un livre que cela ne fera plus souffrir. Que ce ne sera plus rien. Que ce sera effacé. (…) Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. »

« C’était sur un cargo australien qui remontait vers la Corée que le jeune gardien avait vu Emily L. parmi une vingtaine de couples qui dansaient sur la plate-forme du pont supérieur. Elle dansait avec un officier de bord. Elle portait sa vieille robe blanche et bleue (…). Il avait reconnu les longues jambes brûlées de soleil, le sourire naissant arrêté dans la douceur profonde, cette façon d’être, les yeux mi-clos, protégée dans sa solitude. »


"Yann Andréa Steiner" (éd. POL, 31 décembre 1992)

« On ne connaît jamais l’histoire avant qu’elle soit écrite. Avant qu’elle ait subi la disparition des circonstances qui ont fait que l’auteur l’a écrite. »


"Écrire" (éd. Gallimard, 1993)

« Quand il y avait du monde, j’étais à la fois moins seule et plus abandonnée. »

« J’écrivais tous les matins. Mais sans horaire aucun. Jamais. Sauf pour la cuisine. Je savais quand il fallait venir pour que ça bouille ou que ça ne brûle pas. Et pour les livres je le savais aussi. Je le jure. Tout, je le jure. Je n’ai jamais menti dans un livre. Ni même dans ma vie. Sauf aux hommes. Jamais. Et ça parce que ma mère m’avait fait peur avec le mensonge qui tuait les enfants menteurs. »

« Chaque livre comme chaque écrivain a un passage difficile, incontournable. Et il doit prendre la décision de laisser cette erreur dans le livre pour qu’il reste un vrai livre, pas menti. »

« On ne peut pas écrire sans force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. C’est une drôle de chose, oui. »

« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. »

« Écrire, c’était la seule chose qui peuplait ma vie et qui l’enchantait. Je l’ai fait. L’écriture ne m’a jamais quittée. »


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mars 2021)
http://www.rakotoarison.eu




Pour aller plus loin :
Site Internet consacré à Marguerite Duras.
Marguerite Duras.
Michel Houellebecq.
Jacques Rouxel.
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210303-marguerite-duras.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/marguerite-duras-son-elegance-231341

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