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29 mai 2021 6 29 /05 /mai /2021 03:16

« La France a un rôle, une histoire et une responsabilité politique au Rwanda. Elle a un devoir : celui de regarder l’histoire en face et de reconnaître la part de souffrance qu’elle a infligée au peuple rwandais (…). » (Emmanuel Macron, le 27 mai 2021 à Kigali).




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Le Président de la République française Emmanuel Macron est allé au Rwanda les 27 et 28 mai 2021. Dès le premier jour, le jeudi 27 mai 2021, il a prononcé un important discours à Kigali, la capitale du pays, au Mémorial des victimes du génocide rwandais de Gisozi, génocide qui a eu lieu en avril 1994 où 800 000 personnes, principalement des Tutsis (mais aussi des Hutus modérés) furent massacrés. On peut lire ou écouter ce discours dans son intégralité ici. Emmanuel Macron avait auparavant rencontré le Président rwandais le 17 mai 2021 à l’occasion d’une conférence internationale sur l’avenir du Soudan.

On pourra s’étonner de la teneur très claire et pour autant ambiguë (ce sont deux adjectifs contradictoires mais c’est le principe du "en même temps" macronien) du discours présidentiel. Beaucoup ont considéré que ce discours historique sonnait juste, qu’il était équilibré, qu’il permettait enfin de tourner la page dans les relations entre la France et le Rwanda, après vingt-sept ans de froideur.

Emmanuel Macron a rappelé : « Un génocide ne s’efface pas. Il est indélébile. Il n’a jamais de fin. On ne vit pas après le génocide, on vit avec, comme on le peut. Au Rwanda, on dit que les oiseaux ne chantent pas le 7 avril. Parce qu’ils savent. ».

Et le Président français en est venu au cœur de son message : « C’est au nom de la vie que nous devons dire, nommer, reconnaître. ». La parole était très forte, presque insultante pour la France : « La France a un rôle, une histoire et une responsabilité politique au Rwanda. Elle a un devoir : celui de regarder l’histoire en face et de reconnaître la part de souffrance qu’elle a infligée au peuple rwandais en faisant trop longtemps prévaloir le silence sur l’examen de la vérité. ».

Et les critiques pleuvaient en guise de démonstration : « La France n’a pas su entendre la voix de ceux qui l’avaient mise en garde, ou bien a-t-elle surestimé sa force en pensant pouvoir arrêter ce qui était déjà à l’œuvre. La France n’a pas compris que, en voulant faire obstacle à un conflit régional ou une guerre civile, elle restait de fait aux côtés d’un régime génocidaire. En ignorant les alertes des plus lucides observateurs, la France endossait alors une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire, alors même qu’elle cherchait précisément à l’éviter. (…) Nous avons, tous [communauté internationale], abandonné des centaines de milliers de victimes à cet infernal huis clos. ».

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Emmanuel Macron a aussitôt ajouté, très gravement : « En me tenant avec humilité et respect, à vos côtés, ce jour, je viens reconnaître l’ampleur de nos responsabilités. (…) Reconnaître ce passé, c’est aussi et surtout poursuivre l’œuvre de justice. En nous engageant à ce qu’aucune personne soupçonnée de crime de génocide ne puisse échapper à la justice. ».

Cette déclaration est très forte mais, à mon sens, injuste pour les Français et la France. Il faut bien remettre dans le contexte de l’époque. Nous étions sous le gouvernement de cohabitation dirigé par Édouard Balladur avec un Ministre des Affaires étrangères qui s’appelait alors Alain Juppé et un Ministre de la Défense qui s’appelait François Léotard, mais selon la mauvaise habitude prise par les Présidents de la République, la politique au Rwanda faisait partie du "domaine réservé" du Président de la République et les ministres étaient peu impliqués voire peu informées de cette politique, et cela malgré la cohabitation.

Ce n’est pas la responsabilité de la France, mais uniquement la responsabilité du Président de la République de l’époque, à savoir François Mitterrand qui a décidé de l’Opération Turquoise qui, au-delà de  protéger les ressortissants étrangers (notamment français), a aussi mis à l’abri quelques complices du régime en place. Ou du moins, l’Élysée en tant que machine, car François MItterrand lui-même était déjà très malade.

Heureusement, Emmanuel Macron a parlé de "responsabilité" mais plutôt pour évoquer une prise de conscience trop tardive, même s’il faut bien préciser qu’elle fut la moins tardive de toute la "communauté internationale" (expression floue mais qui signifie bien ce que cela veut dire). Sans Opération Turquoise, les dégâts humains auraient été pires. Et aussi, une mauvaise "gestion" de l’après-génocide, le refus de nommer les choses même si le terme "génocide" a été adopté très tôt par la France.

Emmanuel Macron a donc bien précisé, tant pour la France que l’armée française sur place : « Les tueurs qui hantaient les marais, les collines, les églises n’avaient pas le visage de la France. Elle n’a pas été complice. Le sang qui a coulé n’a pas déshonoré ses armes ni les mains de ses soldats qui ont eux aussi vu de leurs yeux l’innommable, pansé des blessures, et étouffé leurs larmes. ». C’est donc très clair sur ce point.

Je ne sais pas si mon analogie à venir est très pertinente, mais on peut considérer la responsabilité de la France un peu comme la responsabilité de Mgr Philippe Barbarin, comme archevêque de Lyon, qui n’a pas su ni empêcher ni punir les agressions et crimes sexuels sur mineurs dans son diocèse. Il n’était pas complice mais sa passivité était coupable.

Cette autre responsabilité de la France, c’est ce travail de mémoire, de recherche de la vérité historique, qui a tardé pour la France, et c’était l’objectif d’Emmanuel Macron en arrivant au pouvoir de faire la lumière avec des historiens dans un seul souci de vérité, hors de toute passion politique.

En ce sens, le discours d’Emmanuel Macron de ce 27 mai 2021 traduit exactement les conclusions du rapport remis à lui le 26 mars 2021 par l’historien Vincent Duclert sur le rôle de la France dans le génocide rwandais (à sa demande formulée dans sa lettre de mission du 5 avril 2019). Ce rapport peut être téléchargé et lu ici.

Interrogé par Manon Aublanc pour "20 Minutes" le 26 mai 2021, Thierry Vircoulon, chercheur associé au centre Afrique de l’Ifri (Institut français des relations internationales) a précisé : « Si le rapport écarte la question de la complicité de la France, il reconnaît en revanche la responsabilité du gouvernement de l’époque. C’est une première. Il y a eu d’autres rapports auparavant, mais ça n’avait pas été fait de manière aussi objective. Cette visite, c’est, en quelque sorte, la conclusion, l’aboutissement de ce rapport. (…) Emmanuel Macron pourrait être le premier à réussir à solder l’inventaire de ce lourd passé. ».

Hubert Védrine, à l’époque Sécrétaire Général de l’Élysée et futur Ministre des Affaires étrangères trois ans plus tard, a salué le fait qu’Emmanuel Macron ait récusé toute complicité. Le rapport Duclert évoque en effet des « responsabilités lourdes et accablantes » de la France qui n’a pas vu la préparation du génocide (aveugle à la dérive raciste et génocidaire du régime hutu soutenu par Paris).

Pour Emmanuel Macron, avec ce discours à l’élégance littéraire incontestable, il ne s’agit donc ni de repentance, ni de présentation d’excuse ou de demande de pardon, mais d’une reconnaissance de responsabilité, celle de la France, et seulement d’elle : « Reconnaître ce passé, notre responsabilité, est un geste sans contrepartie. Exigence envers nous-mêmes et pour nous-mêmes. Dette envers les victimes après tant de silences passés. Don envers les vivants dont nous pouvons, s’ils l’acceptent, encore apaiser la douleur. Ce parcours de reconnaissance, à travers nos dettes, nos dons, nous offre l’espoir de sortir de cette nuit et de cheminer à nouveau ensemble. Sur ce chemin, seuls ceux qui ont traversé la nuit peuvent peut-être pardonner, nous faire le don alors de nous pardonner. ».

C’est très subtil et diplomatique, mais cela permet de répondre à deux problématiques différentes : ne pas se coucher devant le Président Paul Kagamé, mais reprendre des relations soutenues avec le Rwanda, en particulier culturelles et économiques, au-delà des relations diplomatiques (un nouvel ambassadeur va être nommé à Kigali, poste vacant depuis 2015). Le Président français était d’ailleurs accompagné, dans sa visite au Rwanda, d’une dizaine d’entreprises françaises et de l’Agence française du développement représentée par son directeur général Rémy Rioux.

Même si Paul Kagamé, en visite en France pour le salon VivaTech, avait été reçu par Emmanuel Macron le 23 mai 2018 à l’Élysée avec des objectifs de relance de la coopération entre les deux pays, la venue du Président français au Rwanda, la première fois depuis le génocide de 1994, marque une date historique et sans doute salutaire dans la coopération entre la France et le Rwanda, et plus généralement, entre la France et la région des grands lacs.

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C’était en tout cas l’avis du Président rwandais Paul Kagamé lui-même qui, dans sa conférence de presse commune à son palais présidentiel, le 27 mai 2021, a rendu hommage au « courage immense » d’Emmanuel Macron pour son « discours puissant, avec une signification particulière » : « Ses paroles avaient plus de valeur que des excuses. Elles étaient la vérité (…). Cette visite parle du futur, pas du passé. La France et le Rwanda vont beaucoup améliorer leurs relations au bénéfice de nos peuples, économiquement, politiquement et dans le domaine de la culture. (…) Nous souhaitons créer une relation forte et durable, fondée sur des priorités qui comptent pour nous deux, France et Rwanda. ».

Entre autres coopérations, la France est venue à cette occasion avec 100 000 doses de vaccins contre le covid-19, dans le cadre de l’opération Covax, pour aider le Rwanda à lutter efficacement contre la pandémie de covid-19. Emmanuel Macron a remis ces doses à un centre de vaccination à Kigali qu’il a visité le même jour, 27 mai 2021.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Emmanuel Macron au Rwanda : pas de repentance mais des responsabilités.
Discours du Président Emmanuel Macron le 27 mai 2021 à Kigali, au Rwanda (texte intégral et vidéo).
Rapport de Vincent Duclert sur le rôle de la France lors du génocide rwandais remis le 26 mars 2021 (à télécharger).
Rapport Quilès sur le rôle de la France lors du génocide rwandais, déposé le 15 décembre 1998 (à télécharger).
Rwanda 1994 : Bagatelles pour un massacre (1).
Rwanda 1994 : Bagatelles pour un massacre (2).
Génocide rwandais : la France est-elle toute blanche ?
Idi Amin Dada.
Jean-Bedel Bokassa.
Robert Mugabe.
Laurent Gbagbo.
La Shoah.
Industrialisation de la mort.
Le génocide arménien.
Le génocide cambodgien.
Le communisme.
Pamphlébite.
La cruauté selon Maurice Bellet.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210527-macron-rwanda.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/emmanuel-macron-au-rwanda-pas-de-233375

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/05/27/38989537.html










 

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