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30 mai 2021 7 30 /05 /mai /2021 01:44

« Le chant du départ !… pour Épinay-sur-Seine où commence ce matin le congrès socialiste dont je pense, tu le sais, qu’il peut changer toute la politique française. J’arrive au centre Léo-Lagrange vers 11 heures… et j’y reste toute la journée (…). Il fait un froid de loup. (…) Je pense à toi, mon absente chérie. Tu es dans ma vie et ne pas te voir est comme une gêne, un mal. » (François Mitterrand, carte postale à Anne Pingeot du 11 juin 1971).




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Il y a exactement cinquante ans, le vendredi 11 juin 1971, commençait le très historique congrès du parti socialiste (PS) au centre Léo-Lagrange d’Épinay-sur-Seine. Il a duré trois jours, jusqu’au dimanche 13 juin 1971. Trois jours très intenses où les principaux responsables de la gauche non communiste se sont rencontrés et unifiés dans une optique historique d’union de la gauche. Comme principal grand-prêtre, François Mitterrand, prêt à prêcher la révolution marxiste pour atteindre le Graal de l’Élysée, faute d’avoir essayé par la voie gaulliste.

Mais avant de parler du congrès d’Épinay, il faut parler des congrès précédents. Il faut en finir avec cette mythologie qui voudrait que François Mitterrand ait créé le PS en 1971 : non, le parti socialiste, alors appelé "Nouveau parti socialiste" (NPS) a été créé au congrès d’Alfortville le 4 mai 1969, soit juste après la démission de De Gaulle. Jusqu’alors, c’était la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) qui était dirigée d’une main de maître par l’archéopoliticien Guy Mollet depuis le 1er septembre 1946. Guy Mollet a été investi Président du Conseil du 1er février 1956 au 13 juin 1957 après la victoire électorale du Front républicain, prenant de vitesse Pierre Mendès France qui en était le leader naturel. Ce congrès d’Alfortville a surtout investi le candidat Gaston Defferre à l’élection présidentielle de 1969.

Après plus de vingt ans à la tête du PS, Guy Mollet a décidé en décembre 1968 de se retirer très doucement, très progressivement. Maire d’Arras, Guy Mollet avait un dauphin tout désigné, un militant de base, très actif, très convaincu, très combatif, qui allait être le maire de Lille quelques années plus tard, Pierre Mauroy. Pourtant, au dernier moment, Guy Mollet a changé de cap. Cela s’est passé au congrès d’Issy-les-Moulineaux du 11 au 13 juillet 1969, après la défaite désastreuse du candidat socialiste à l’élection présidentielle : le candidat socialiste Gaston Defferre n’a obtenu que 5,0% des voix, tandis que le candidat communiste Jacques Duclos a atteint 21,3%. Le rapport des forces entre socialistes et communistes était très clairement en faveur des communistes.

Finalement, Alain Savary, soutenu par Guy Mollet, a été désigné premier secrétaire du NPS avec une voix d’avance sur Pierre Mauroy. Alain Savary avait quitté la SFIO en 1958 pour s’opposer au ralliement de Guy Mollet à De Gaulle. Il avait alors créé le PSA devenu PSU (parti socialiste autonome puis unitaire d’où allait venir aussi Michel Rocard).

La défaite du futur seigneur de Lille ne fut pas sans conséquence à Épinay. À la différence de 1969, le congrès d’Épinay était le congrès de rassemblement de la gauche non socialiste. Premières prémices, l’invitation de François Mitterrand, le président de la CIR (Convention des institutions républicaines, un ensemble de clubs plus ou moins de gauche) au congrès national extraordinaire du NPS des 20 et 21 juin 1970 à Épinay-sur-Seine fut un grand succès dans l’optique de ce futur congrès d’Épinay un an plus tard (il ne faut pas confondre ces deux congrès). En juin 1970, l’idée d’une unification des socialistes était en cours, en revanche, il y avait une grande division sur l’union de la gauche, c’est-à-dire sur l’alliance avec les communistes. La division était très visible puisque Guy Mollet a quitté la salle quand François Mitterrand a pris la parole, très bien accueilli par les délégués au slogan : Unité. L’accord pour faire ce fameux congrès de l’unité a eu lieu le 26 janvier 1971.

On peut dire clairement que François Mitterrand a fait de l’entrisme. En termes humains, il y avait un clivage entre vieille génération et nouvelle génération. La vieille génération, c’était Guy Mollet qui, même s’il avait un peu lâché prise, gardait encore le contrôle de l’appareil dirigé par Alain Savary. Il y avait en revanche de jeunes ambitieux, comme le CERES animé par Jean-Pierre Chevènement mais aussi d’autres futurs parlementaires, comme Georges Sarre. Enfin, il y avait les nouveaux venus, ceux qui adhéraient au NPS dans le sillage de François Mitterrand, tous ces clubs un peu éparses qu’il s’agissait de ramener au sein d’un véritable parti.

Idéologiquement… ou plutôt stratégiquement, il y avait aussi deux visions très différentes. D’une part, ceux qui, comme Guy Mollet, refusaient obstinément toute alliance électorale avec les communistes, qui, du reste, étaient bien trop puissants électoralement pour pouvoir être des partenaires à part entière. D’autre part, ceux qui, comme François Mitterrand, ont compris très vite ce que signifiait la logique de la Cinquième République et la mise en place de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct à deux tours : le second tour sépare deux camps. Pour être élu, il faut donc savoir rassembler tout un camp et pas seulement la chapelle la plus importante. Donc, cela signifiait une alliance contractuelle avec les communistes.

Comme encore aujourd’hui (encore que son existence est désormais très très virtuelle !), le fonctionnement du NPS était basé sur les fédérations. Les leaders qui contrôlaient les grosses fédérations avaient une très grande influence sur la direction du parti. En 1971, il y avait ainsi, parmi les grosses fédérations : le Nord (Pierre Mauroy), le Pas-de-Calais (Guy Mollet), les Bouches-du-Rhône (Gaston Defferre) …et Paris (Jean-Pierre Chevènement). Oui, il est important de signaler que le CERES contrôlait l’importante fédération de Paris. La traduction de ces influences, c’était le jeu des motions, chaque motion équivalant à un courant et chacun d’eux cherchait à devenir majoritaire ou à former une coalition majoritaire.

Le rapport des forces était le suivant à ce congrès. En tout, il y avait 957 délégués, 800 issus du NPS (Guy Mollet), 97 de la CIR (François Mitterrand) et 60 pour les autres. Ces délégués représentaient les adhérents : ils étaient en tout 84 842, dont 71 441 du NPS, 9 971 de la CIR et 3 430 autres. On voit donc que, à l’origine, François Mitterrand ne représentait que 10,1% des votes. Ce fut donc toute son habileté d’avoir réussi à s’emparer de la direction d’un parti dont il n’était même pas encore adhérent en 1971.

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L’unité de lieu était Épinay-sur-Seine dont le maire était socialiste, Gilbert Bonnemaison. L’unité de temps, juste avant l’été 1971, était bien choisie car il y avait encore deux ans avant les prochaines élections législatives (prévues en mars 1973) et cinq ans avant la prochaine élection présidentielle (prévue en juin 1976). Remarquons pour l’anecdote que la mort de Georges Pompidou a précipité les choses pour François Mitterrand qui vivait une liaison amoureuse tellement passionnelle avec Anne Pingeot qu’ils ont souhaité avoir un enfant qui est né en 1974 (Mazarine). En principe, François Mitterrand aurait eu le temps de s’occuper du bébé mais l’anticipation pour ne pas écrire la précipitation de l’élection présidentielle en 1974 a particulièrement contrarié son agenda affectif. Et a dopé son ambition.

D’un point de vue démocratique, en tout, dix-sept motions ont été rédigées et mises aux voix pour ce grand congrès d’Épinay (de A à R, il n’y a pas de "motion Q" !). En fait, cinq motions étaient particulièrement importantes dont les titres n’étaient pas vraiment éloignés. Les autres étaient plus anecdotiques, comme celle de l’ancien ministre MRP Robert Buron (motion K).

Motion O "Pour un parti socialiste fort et pour la recherche de l’union de la gauche" présentée par Alain Savary et Guy Mollet, ainsi que, notamment, Pierre Bérégovoy, Claude Fuzier, Robert Verdier et Jean-Pierre Worms : « Dans tous les domaines, l’opinion ressent ou découvre l’absence d’une orientation qui définisse, après les mystifications de l’ère gaulliste, les objectifs que s’assigne notre pays dans l’ordre national comme dans l’ordre international. De cela, les politiciens opportunistes qui nous gouvernent sont incapables. (…) Après avoir laissé pourrir chaque problème, ils ne retrouvent d’énergie que pour lancer les forces de la répression sur les citoyens justement irrités de tant de temporisation, de ruses et de faux-semblants. La médiocrité du régime est en train de dessiller les yeux tant de ses partisans naturels, qui appartiennent à la droite classique, que des républicains de bonne foi qu’une habile propagande avait abusés. ». Plus loin : « Les querelles nées d’anciennes appartenances doivent être délibérément écartées. ». Elle a reçu 30 394 mandats (32,3%).

Motion R "La gauche a besoin d’un parti socialiste fort" présentée par Pierre Mauroy et Gaston Defferre, ainsi que, notamment, Augustin Laurent, Arthur Notebart, Émile Loo et Jean Masse : « Notre volonté de réalisme exige que nous placions résolument notre action dans le cadre de la société présente et dans la perspective des vingt prochaines années. Notre attachement à l’idéal socialiste exprime notre conviction que la condition fondamentale du plein épanouissement de l’homme est la disparition des structures capitalistes et comporte donc une stratégie globale de rupture sans équivoque avec la société actuelle. (…) Le devoir est d’avancer sans relâche dans la direction socialiste, de prendre les mesures irréversibles qui s’imposent (…). Le socialisme démocratique reste une idée neuve et il est indispensable d’en sauvegarder la nature et l’originalité face à toutes les contrefaçons. ». Elle a reçu 25 914 mandats (31,8%).

Motion L "Pour le socialisme, un parti uni et puissant" présentée par Louis Mermaz, André Labarrère, Georges Beauchamp, Martin Malvy, Pierre Noël et Robert Portillon et soutenue par François Mitterrand : « Socialistes de tradition et d’adhésion, venus du parti socialiste, de la Convention des institutions républicaines, des milieux laïcs et chrétiens, de groupes de pensée, de recherche et d’action, proches de la politique militante ou spontanément attirés par l’espoir d’aujourd’hui, ils se proclament égaux en droits et en devoirs pour la tâche qui les requiert. Fonder une société socialiste est leur but. ». Elle a reçu 14 375 mandats (15,3%).

Motion M "Pour un puissant parti socialiste orienté à gauche" présentée par Jean Poperen, ainsi que, notamment, Gérard Bapt, Job Durupt et Michel Bérégovoy : « Combattre la stratégie de collaboration de classe de la "Nouvelle Société" et ses diverses variantes technocratiques, notamment celle de la technocratie "de gauche". ». Plus loin : « Le parti doit refuser la guerre des générations. Nous avons besoin des anciens comme des plus jeunes. Nos critères sont uniquement politiques : le choix n’est pas entre une gauche prétendument "nouvelle" et une gauche "ancienne", il est entre l’orientation de classe et ceux qui la refusent. Il serait enfin absurde d’opposer les "élus" aux autres militants et réciproquement. ». Elle a reçu 10 850 mandats (11,5%).

Motion P "Unité et rénovation pour une victoire du socialisme en 1973" présentée par Jean-Pierre Chevènement et le CERES, notamment Didier Motchane, Georges Sarre, Pierre Guidoni et Raymond Forni : « La stratégie d’union socialiste reposera sur l’accord des deux partis qui représentent les travailleurs exploités et dont le rôle à l’égard de ceux-ci est et restera concurrent : le parti socialiste et le parti communiste, ainsi que des autres formations qui se réclament du socialisme. Les autres forces démocratiques, et notamment le parti radical, prendront leurs responsabilités en fonction de cet accord : elles auront à choisir entre l’union socialiste et la coalition des gestionnaires conservateurs du centre et de la droite. ». Elle a reçu 7 775 mandats (8,3%).

En fait, pas seulement les titres mais les contenus de ces motions étaient très peu différents et plutôt insipides, sans réel intérêt, sinon cette volonté très politicienne voire clanique de vouloir se compter en interne.

La journée du 12 juin 1971 fut essentielle car il s’agissait de se mettre d’accord sur les nouveaux statuts du parti socialiste. Ce fut Pierre Joxe qui présenta les travaux de la commission qui s’est occupée de la rédaction (et qu'il a présidée). Le nom même de PS (parti socialiste) fut adopté par 22 voix sur 34 contre 11 voix pour nouveau parti socialiste (NPS).

Mais le point crucial a concerné la méthode pour désigner les membres du comité directeur du PS, son véritable gouvernement. Trois voies étaient possibles : la voie de la commission favorable à un statu quo majoritaire, comme c’était le cas depuis 1963 (en clair, une nette majorité au courant gagnant et une représentation des minorités) ; la voie soutenue par Guy Mollet et Alain Savary qui consistait en un savant mode de scrutin proportionnel avec des leviers majoritaires ; la troisième voie proposée par le CERES qui était de la proportionnelle intégrale, pour les listes au-dessus de 5%.

Très étonnant, après bien des discussions et des votes, ce fut le CERES qui a obtenu gain de cause sur la composition du comité directeur, en mettant en minorité la direction sortante (deuxième voie). Cette représentation est restée la règle de nos jours. François Mitterrand a écrit sur sa carte postale du 12 juin 1971 à Anne Pingeot : « Assis parmi les délégués de la Nièvre, je ne quitte pas ma chaise. (…) Le débat se fixe sur le mode de scrutin pour l’élection au comité directeur. La proportionnelle intégrale est votée, rebondissement stupéfiant qui nous sauve. ».

Inutile de préciser que cette adoption a ouvert la possibilité d’une alliance tactique entre François Mitterrand et Jean-Pierre Chevènement. Car le problème pour conclure ce congrès, c’était qu’il fallait trouver une majorité. François Mitterrand s’en est occupé toute la nuit : « Le soir dans mon hôtel de Montmorency, L’Orée du bois, je rencontre les minorités (Defferre, CERES, Mauroy, CIR) et nous convenons d’unir nos suffrages. Mais comment faire pour le texte d’orientation politique, avec nos contradictions de fond ? Il est tard, 3 heures, je reste à l’hôtel et me couche, épuisé. (…) 7h45. Lever. Il me faut parler et convaincre 1 000 délégués en trente-cinq minutes trois heures plus tard ! ».

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La réunion nocturne a eu lieu dans une petite salle de restaurant réservée pour l’occasion. Les responsables du CERES se sont perdus en route (en pleine forée) et sont arrivés très tard. Il y avait donc : François Mitterrand, Pierre Joxe, Claude Estier et Georges Dayan pour la CIR, Pierre Mauroy, Roger Fajardie, Robert Pontillon et Gaston Defferre pour les socialistes de la motion R, enfin, Jean-Pierre Chevènement, Georges Sarre, Didier Motchane et Pierre Guidoni pour le CERES.

Jean-Pierre Chevènement a raconté cette alliance le 20 juin 2003 : « La question de l’unité donna lieu à quelques échanges filandreux. Gaston Defferre était d’humeur excellente. Il sentait enfin sa revanche sur Guy Mollet qui depuis des lustres l’avait encagé dans sa fédération des Bouches-du-Rhône, le réduisant à l’état de perpétuel minoritaire. Pierre Mauroy, lui aussi, voyait briller sa chance de supplanter enfin à la tête du parti Alain Savary, que Guy Mollet lui avait injustement préféré. L’ambiance était joyeuse. Nous faisions connaissance. Il y avait dans tout cela un parfum romanesque. Je mangeai de fort bon appétit des fraises à la crème, sous l’œil attendri de Gaston Defferre. Nous ne nous connaissions pas vraiment et de ce soir-là, naquit une amitié qui ne s’est jamais relâchée par la suite. Minuit était passé depuis longtemps quand, sur ma demande, François Mitterrand déclara confier à Didier Motchane et à Pierre Joxe le soin de rédiger un projet de "motion de synthèse". (…) Quand reprit le débat d’orientation dans la matinée du dimanche 13 juin, aucun accord n’était conclu sur le fond mais le bruit de la conjuration s’était répandu. (…) En finir avec Guy Mollet n’était-il pas le vrai programme commun de la coalition que François Mitterrand avait su rassembler autour de lui ? ».

Ce dimanche 13 juin 1971, François Mitterrand a été en effet adoubé par le Socialie après bien des discussions et négociations ! Lui qui n’avait rien de socialiste a réussi sa mue, ou plutôt, a réussi à convaincre ses nouveaux pairs que c’était sincère, là fut l’exploit de cette habile homme d’appareil.

Avant le vote des nouvelles motions, les discours. Je retiendrai deux discours importants, celui de Pierre Mauroy et celui de François Mitterrand.





Pierre Mauroy : « Ce mouvement des socialistes vers l’unité, c’est d’abord une victoire des socialistes sur eux-mêmes, avant de connaître le succès sur l’adversaire. Pour de nombreux citoyens, c’est le témoignage irréfutable de notre capacité à surmonter de sérieuses difficultés. Pour prétendre demain au pouvoir, il fallait d’abord réussir l’élargissement et le renforcement de la force socialiste. ». En conclusion : « Pour répondre à l’espoir du peuple, la gauche doit affirmer sa vocation majoritaire, et se mettre en situation de l’emporter. Elle ne peut s’imposer que si elle est équilibrée et si le parti socialiste apparaît clairement comme la force d’animation et d’entraînement. Sans un grand parti socialiste, la politique de la gauche, et, par conséquent, toute la politique de la France, resterait bloquée. ».

François Mitterrand, dans un grand numéro de comédie : « Il y a deux formes d’esprit, il y a ceux qui acceptent, et je sais que ce que je vais dire ne plaira pas à beaucoup, ceux qui acceptent ce que j’appellerai le choix des désespérés ; ce sont ceux qui ne croient plus en eux-mêmes et en nous et qui n’en ont peut-être pas conscience, mais qui agissent comme s’ils en avaient conscience et qui acceptent que la finalité soit celle d’une vassalisation du parti socialiste ! et il y a ceux qui refusent ! ». En gros, il y a Guy Mollet et il y a François Mitterrand, choisissez !

Mais auparavant, il avait fait un numéro de socialisme encore plus fort, l’extrait le plus connu du discours : « Violente ou pacifique, la révolution, c’est d’abord une rupture. Celui qui n’accepte pas la rupture, la méthode, cela passe ensuite, celui qui ne consent pas à la rupture de l’ordre établi, politique, cela va de soi, c’est secondaire…, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du parti socialiste. (…) À compter du moment où nous adoptons une stratégie de rupture, il importe de savoir quelle est la définition hors de laquelle il n’y a pas de marche possible vers le socialisme. Eh bien je dis, aussi clairement que je le pense, après quelques réflexions et quelques temps mis à cette réflexion, que notre terrain est celui-là : il n’y a pas, il n’y aura jamais de société socialiste sans propriété collective des grands moyens de production, d’échange et de recherche. ».

Et aussi : « Le véritable ennemi, j’allais dire le seul, parce que tout se passe par chez lui, le véritable ennemi si l’on est bien sur le terrain de la rupture initiale des structures économiques, c’est celui qui tient les clefs… c’est celui qui est installé sur ce terrain-là, c’est celui qu’il faut déloger… c’est le monopole ! terme extensif… pour signifier toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! ». Au fait, cela ne vous dit pas quelque chose, "le véritable ennemi est…" ? Si ? Discours du Bourget, le 22 janvier 2012, François Hollande !

Les fusions des motions ont eu lieu afin de devenir majoritaires. La crainte du CERES était que fût adoptée le principe d’une motion générale de synthèse (comme le voulait, par exemple, Roger Quillot), ce qui aurait marginalisé le CERES ultraminoritaire. Ce ne fut pas le cas. Deux motions furent présentées à la fin du congrès. D’abord, la motion présentée par François Mitterrand (fusion L, R et P), soutenue par Pierre Mauroy et Jean-Pierre Chevènement. Leur soutien a été indispensable à la conquête du PS. Ensuite, la motion de la direction sortante, présentée par Alain Savary (fusion O et M), soutenue par Jean Poperen.

La motion Mitterrand a gagné le vote en obtenant 43 926 mandats (51,3%) tandis que la motion Savary a perdu avec 41 757 mandats (48,7%). 3 925 se sont abstenus et 1 028 étaient absents. Jean-Pierre Chevènement a eu chaud : « Le coup passa très près (…). Il est clair que la fraction la plus anticommuniste du parti s’était finalement dérobée, refusant de voter un texte si manifestement contraire à sa pensée. Il eût suffi de peu de choses, au total, pour inverser le résultat ! ».

François Mitterrand a réussi à convaincre car il était le seul capable de proposer une stratégie adaptée aux institutions nouvelles. Il rappelait qu’il fallait absolument une alliance avec les communistes pour pouvoir être majoritaire dans le pays. Mais que tant que les communistes étaient puissants, la gauche ne serait jamais au pouvoir. Pour permettre à la gauche de conquérir le pouvoir, il fallait donc un PS fort dans une alliance avec le PCF. Il fut donc mandaté pour amorcer les négociations avec les communistes. Cette stratégie a été gagnante, même si elle fut longue et laborieuse. En revanche, ce fut une catastrophe pour le pays.

Dernière carte postale (depuis le congrès) de François Mitterrand à Anne Pingeot le 13 juin 1971 : « Mon discours lie et emporte le congrès. Mouvement d’une rare intensité. J’étais pourtant très fatigué. À peine dans l’action tout est devenu facile. Je ne déjeune pas et ne dîne pas. Tout l’après-midi sera d’une tension extrême et deviendra dramatique quand le débat se résumera en deux motions finales que rapporterons Savary et moi. 91 000 votants. Ma motion distance l’autre de 2 200 voix. C’est gagné. Donc, les difficultés commencent. Je rentre à 2 heures. Envie de penser à autre chose. De l’eau qui descend en torrent sur la roche. Du ciel profond. Toi près de moi. ».

Le congrès s’est terminé par une minute de silence à l’occasion du centième anniversaire de la Commune de Paris puis par l’Internationale. Le 16 juin 1971, François Mitterrand fut élu formellement premier secrétaire du PS par le comité directeur. Le 27 juin 1972, il a signé le programme commun de l’union de la gauche avec Georges Marchais, secrétaire général du PCF (communistes), et Robert Fabre, président du MRG (radicaux de gauche). Après trois défaites nationales (législatives de mars 1973, présidentielle de mai 1974 et législatives de mars 1978), François Mitterrand fut élu Président de la République le 10 mai 1981. Il resta à l’Élysée pendant quatorze ans, faisant sauter tous les records de longévité sous la République française. Il inaugura l’alternance, mais aussi la cohabitation. Bravo l’artiste ! Et dommage pour la France !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le congrès de la SFIO à Tours du 25 au 30 décembre 1920.
Le congrès du PS à Épinay-sur-Seine du 11 au 13 juin 1971.
Le congrès du PS à Metz du 6 au 8 avril 1979.
Le congrès du PS à Rennes du 15 au 18 mars 1990.
Le congrès du PS à Reims du 14 au 16 novembre 2008.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
François Mitterrand et l’extrême droite.
François Mitterrand et l’audiovisuel public.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210611-ps-epinay.html

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