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6 juillet 2021 2 06 /07 /juillet /2021 16:57

« J’ai débuté un excellent livre (…). En ayant lu 8 pages en 12 jours, je crains de ne pas parvenir à sa fin avant la mienne, ce qui est dommage mais ne suffit pas à dégrader l’appréciation de la vie que je mène. » (Axel Kahn, le 15 juin 2021 sur son blog).



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Voilà. Ces quelques phrases peuvent résumer ces dernières semaines, celles du professeur Axel Kahn, grand médecin, grand chercheur généticien, humaniste engagé, et président de la Ligue contre le cancer. Il est mort ce mardi 6 juillet 2021 à Paris, de son cancer généralisé.

Tout le monde s’y attendait puisqu’il l’avait annoncé, mais cela n’empêche pas l’émotion ni surtout le manque, le manque intellectuel après sa disparition. Axel Kahn était une personnalité surmédiatisée, il en profitait pour proposer ses réflexions, toujours originales, toujours abouties, et pas seulement sur la médecine, mais aussi sur la médecine dans la société, sur la place de la médecine, sur la crise sanitaire, sur le besoin d’engager une campagne de vaccination massive.

Le 17 mai 2021, il répondait encore aux questions de Léa Salamé à la matinale de France Inter, l’œil encore vif, le phrasé précis. Il imaginait encore quatre semaines, ce fut un peu plus. Il avait décidé de tout dévoiler. Il n’en aurait pas pour longtemps : « On ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait. Étant moi-même cancérologue, le plus probable est que je sois en train de parcourir l’itinéraire final de ma vie. ». Il n’a pas fait cette révélation par gaieté de cœur, mais parce qu’il devait préparer sa succession à la présidence de la Ligue contre le cancer. En août 2020 : « J’exige une discrétion totale sur ma maladie (…). Outre mes médecins, seules trois personnes sont dans la confidence. ». Transparence des derniers jours, succédant à un secret absolu pendant près d’un an.

Il y a un côté tragique "arroseur arrosé" d’être le premier combattant contre le cancer et de tomber sur le champ d’honneur. En plus, même s’il refusait l’idée d’une injustice, il avait toujours vécu sans excès, sans boire, sans fumer, en prenant des fruits et légumes, en faisant de l’exercice (c’était un randonneur passionné), etc. Bref, il n’y a jamais de justice dans la maladie : « Alors, la réaction juste à ces drames [du cancer] n’est pas de se lamenter contre l’injustice, elle est de combattre le cancer sans faillir, d’en guérir toujours plus, de récolter pour cela les moyens nécessaires, d’être en mesure progressivement d’aider de mieux en mieux les victimes du cancer qui ont besoin d’aide. Mobilisation plutôt que lamentation ! » (14 juin 2021).

Il l’a apprise en été 2020 : « Une IRM pratiquée le 3 août découvre des métastases cervicales et dorsales étagées, puis un scanner corps entier note que la majorité des os sont atteints, de même que les poumons et diverses masses ganglionnaires. » (3 juin 2021). Et puis les statistiques : « [Elles] établissent à environ 25 mois la durée moyenne de cette première rémission. ». Il espérait tenir jusqu’à la fin d’un demi-mandat en juin 2022, pour réformer la Ligue contre le cancer. Mais les statistiques ne sont que statistiques : « Je ne suis hélas pas du bon côté de la courbe de Gauss de la médiane des rémissions et des survies. ». Au début du printemps 2021 : « La prolifération reprend sous une forme particulièrement agressive, totalement insensible à l’hormonothérapie [appliquée l’été précédent] et aux autres traitements connus, rapidement invasive. La dégradation de mon état général est dès lors très rapide. ».

On pourrait diviser l’humanité en deux catégories (et plein de catégories intermédiaires). Il y a ceux pour qui la pensée de la mort angoisse trop pour en avoir conscience et qui l’enfouissent au plus profond de leur conscience que les deuils successifs ne parviennent pas à déterrer. Il y a ceux qui ont l’obsession de la mort, qui ne vivent qu’avec cette pensée récurrente tout au long de leur vie, dans une situation d’angoisse plus ou moins assumée et plus ou moins contrôlée. Et puis, il y a tous ceux qui sont entre ces deux comportements.

Restons dans les divisions caricaturales de la population et proposons une autre réflexion. Il y a ceux qui préfèrent mourir sur le coup, d’un coup, sans rien sentir, sans le savoir ("a-t-il souffert ?" est probablement la question la plus posée quand on apprend le décès d’un proche). Et il y a ceux qui, au contraire, préfèrent avoir du temps, être prévenus, pour se préparer, pour tout ranger, pour laisser après eux une place nette, propre, ordonnée. La chance, c’est qu’on ne doit pas choisir, le destin s’en chargera lui-même.

Axel Kahn, lui, se moque de la mort, car il ne pense qu’à la vie : « Je vais mourir bientôt. Tout traitement à visée curative, ou même frénatrice, est désormais sans objet. Reste à raisonnablement atténuer les douleurs. Or, je suis comme j’espérais être : d’une totale sérénité. (…) Je ne ressens aucune anxiété. Ni espoir (…), ni angoisse. Un certain soulagement plutôt. » (21 mai 2021).

Après un séjour à l’hôpital du 18 mai au 1er juin 2021, Axel Kahn est retourné chez lui avec lit médicalisé et soins palliatifs. Il se savait donc en phase terminale et la manière d’appréhender cette fin de course a été exceptionnelle de courage et d’espérance. Pas espérance dans l’au-delà, car il était athée et ne croyait pas en un royaume des cieux, mais espérance dans la vie ici sur terre. Il comptait bien encore profiter de cette vie puisqu’il lui restait encore quelques semaines. Pas d’angoisse de la mort, juste de la sérénité. Une sérénité étonnante, qui lui a permis de profiter au mieux des personnes de son entourage venues le visiter, l’accompagner, le soutenir.

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Il y en a qui réussissent leur vie, on peut dire qu’Axel Kahn a réussi sa mort, enfin, il a réussi aussi sa vie, et il l’a terminé "avec succès", c’est-à-dire, comme il l‘avait souhaité, voulu, à froid, quand ce n’était qu’une hypothèse lointaine.

On peut donc dire que c’est l’histoire du mec qui va mourir, qui le sait et qui sourit malgré tout parce qu’il sait que la vie est belle. À 76 ans, il ne voulait pas dire qu’il n’avait pas l’âge de s’en aller, il avait déjà eu bien du temps pour vivre, son père qui l’a tant façonné est parti avec vingt-deux ans de moins (et parti volontairement).

Le généticien a décidé de prendre son blog et d’y noter son journal au jour le jour. Il l’a appelé « la chronique apaisée de la fin d’un itinéraire de vie » pour décrire son « Voyage au bout de soi ». Voici quelques morceaux choisis, sans ordre chronologique.

La lassitude de lire tellement de bêtises sur le covid-19 : « J’y vois ce que vous voyez. Jean-Marie Bigard et Alexandra Henrion-Caude, le pire imaginable de la vulgarité alcoolisée et l’ex-brillante biologiste dont j’ai dirigé la thèse, battent l’estrade. » (27 mai 2021).

Le rappel sur ce qu’est le cancer, une épreuve éprouvante sinon mortelle : « Un cancer est diagnostiqué chez 400 000 personnes chaque année. La guérison sera obtenue après souvent un long combat chez 220 000 d’entre elles, quelques dizaines de milliers pourront compter sur une vie longue malgré leur cancer mais près de 150 000 autres mourront. C’est mon cas (…). Ce pronostic ne sonne pas tant un arrêt de mort qu’une mobilisation générale pour vivre, il existe une véritable urgence de vie. » (7 juin 2021).

Pas d’euthanasie pour le professeur Axel Kahn : « [Je suis] mû par une seule certitude : je suis vivant, encore pour quelque temps, et c’est quand même chouette de l’être. (…) La question de la fin de vie étant des plus polémiques, nous pouvons lire souvent les messages des personnes malades qui témoignent de leurs souffrances et de leur choix de les abréger en requérant qu’on mette un terme à leur vie, ou bien qu’on les aide à le faire elles-mêmes. Ce choix leur appartient, il est une décision intime, en lien, je l’ai rappelé, avec la lecture tardive, romaine du stoïcisme. Il se trouve que vivant cela, tout cela (maladie sans espoir, d’évolution inexorable, entraînant de vives douleurs que seule une combinaison d’opiacés à des doses conséquentes permet d’atténuer), mon ressenti de cette situation n’est pas du tout celui-là. La croyance n’y est pour rien, on me sait irréductiblement mécréant. L’amour de la vie explique tout, y compris prenant en compte le coût de cette vie dans les circonstances où je l’affronte. » (15 juin 2021).

Mais le détachement, un certain détachement, un sentiment très répandu parmi les "futurs défunts" que j’ai pu connaître : « La période de la vie dont on connaît, avec une raisonnable certitude, la fin proche est très intéressante à vivre. Rare, bien entendu, unique si on laisse de côté les miracles et les erreurs. Intéressante, elle est riche aussi, et pour tout dire, pas désagréable. Si l’esprit n’est assombri par aucune angoisse (…), il connaît une incroyable liberté, presque totale si le futur défunt a pu s’assurer que les survivants ne seront pas en danger. » (30 mai 2021).

Atténuer la douleur, c’est quand même être de moins en moins capable de profiter de la vie : « [Cette chronique] ne saurait désormais se prolonger beaucoup. Les doses de morphine et d’opium qu’il faut utiliser pour éviter que les douleurs n’envahissent tout mon univers mental ne me laissent déjà plus que des plages d’éveil entrecoupées de voyages ondulant sur le tapis volant de l’opium, pas désagréable au demeurant. Du moins en général. Je suis plutôt gagnant dans cette évolution du cours des choses puisqu’elle m’offre deux occasions potentielles d’impressions agréables. En mode veille active, des rencontres avec des gens que j’aime. » (15 juin 2021).

Le soleil s’est couché progressivement, toujours plus brutalement qu’envisagé : « Le rideau de ce blog est de ce fait maintenant tiré. (…) Les exigences de l’atténuation de la douleur poussent mes médecins, en accord avec moi, à augmenter les doses d’opiacés qui m’éviteront de n’être qu’un corps martyrisé. Puis, je l’ai dit, la main dans la main des miens qui seront transpercés de mon amour, moi-même nimbé de leur amour, je m’endormirai, ils me verront m’endormir. Je ne serai bientôt plus, ils seront encore, je les accompagnerai. Eux et les autres, dont je me suis efforcé d’honorer la confiance. » (17 juin 2021).

Le blog est resté muet à partir du 17 juin 2021 à midi sur ces derniers mots cités. Bravo, monsieur le professeur, d’avoir voulu faire une dernière leçon à tous les patients malades du cancer, celle de continuer, au-delà du raisonnable, à garder à l’esprit l’amour de la vie, même à son stade terminal. Reposez en paix, maintenant que vous avez franchi la dure étape. Et que la France vous honore comme l’un de ses fidèles serviteurs.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Blog d’Axel Kahn.
Axel Kahn : chronique d’une mort annoncée.
Axel Kahn interviewé par Léa Salamé dans la matinale de France Inter le 17 mai 2021 (à télécharger).
Fin de vie : la sérénité ultime du professeur Axel Kahn.
L’intolérable du professeur Axel Kahn.
Jean-François Kahn.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210706-axel-kahn.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/axel-kahn-chronique-d-une-mort-234178

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/06/39047086.html





 

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