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15 juillet 2021 4 15 /07 /juillet /2021 03:51

« Mon père était juif. Pendant la guerre, ma mère [catholique] a eu peur. Un jour, elle a fait semblant de s’engueuler avec lui. Ensuite, elle l’a caché sous le plancher et a demandé le divorce. Il est resté un an et demi dans cette cachette… Puis mes parents se sont remariés. » (Christian Boltanski).



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Petit clin d’œil de l’un des plus grands artistes contemporains français (d’origine russe), Christian Boltanski a tiré sa révérence à Paris ce mercredi 14 juillet 2021, le jour de la fête nationale.

Dans le journal de 18 heures du 14 juillet 2021 sur France Culture, il a été dit : « Sa mort que Christian Boltanski avait d’ailleurs aussi transformée en œuvre, puisqu’il avait mis sa fin de vie en viager filmé. Un pacte faustien avec un collectionneur australien, comme dernier pied de nez à l’art, la fuite du temps, la fragilité de l’existence, et notre vanité. ». Cela fait penser à une autre personnalité médiatique qui a, elle aussi, mis en scène sa fin ultime, le professeur Axel Kahn.

Il aurait eu 77 ans le 6 septembre 2021. Il a été un peu tout, photographe, peintre, sculpteur, mais il était surtout connu pour ses "installations".

"Installation", voici un grand mot pour définir l’art contemporain. Comment pouvoir innover quand tant de choses ont été déjà présentées ? Le danger, c’est de présenter n’importe quoi et d’en faire de l’art. Après tout, l’art ne se définit pas en lui-même mais par la représentation que les autres en font. Un grain de riz pourra être considéré comme un bijou si vous l’installez dans un bel écrin servant à protéger un joyau. Et pour celui qui crie famine, oui, ce grain de riz a autant de valeur qu’un bijou.

Alors, les artistes d’aujourd’hui sont-ils de bons managers en marketing ? J’aurais tendance à dire oui, comme dans toutes les professions, il faut savoir se vendre, l’écrivain auprès de son éditeur puis auprès de ses lecteurs, l’avocat auprès de ses clients puis des jurés, etc., mais ce serait tout à fait insuffisant s’ils n’étaient que cela. Ils restent aussi des artistes, avec une volonté sincère de faire de l’art, avec une recherche souvent très originale tant sur le plan technique que conceptuel.

L’art contemporain reste toujours la tarte à la crème des pseudo-intellos qui dînent en ville : mon petit frère pourrait faire la même chose. On l’a dit pour Picasso ! Mais sans connaître toute la richesse et le talent de Picasso. Mais Picasso est-il contemporain ou n’est-il pas plutôt un artiste classique maintenant ? Car tous les classiques étaient des contemporaines, à leur époque. Même la Tour Eiffel est maintenant un monument classique.

En fait, pour moi, l’art n’est pas ce que produit un artiste, c’est ce que reçoit un spectateur, lecteur, auditeur, visiteur. C’est par l’onction extérieure que l’œuvre devient une œuvre d’art. Et cette transformation, pour moi, a un seul critère : l’émotion dégagée au public ou par le public. C’est comme dans les mauvais films, parfois, on ne croit pas du tout à la tristesse d’un personnage. Parfois si. Mais dans tous les cas, ce n’est pas l’histoire que raconte l’artiste qui est importante, mais c’est l’immixtion de l’artiste dans la propre histoire du visiteur, comme si son œuvre faisait sens par rapport à la propre histoire, aux propres référents du visiteur.

Évidemment, tout n’est pas art. Parfois, c’est plus de l’artisanat que de l’art. Mais on peut aussi considérer que tout art est en partie une imposture, un peu à l’instar de l’amour : on s’aime, mais peut-être pas pour les mêmes raisons, peut-être sur un (salutaire) malentendu. Toujours est-il que lorsque l’œuvre devient œuvre d’art, l’artiste est lui-même dépossédé de son œuvre, qui devient objet public, disséqué, interprété voire surinterprété par de soi-disant experts. Salvador Dali s’amusait beaucoup de ce petit monde au point de balancer sur le marché des toiles vides avec sa signature, histoire de provoquer, de confondre, de transgresser.

À l’origine, j’étais contre, j’étais ce grand frère qui avait ce frère qui était capable de faire tous les gribouillis et autres manifestations artistiques de ce qu’on aurait pu appeler des imposteurs. Et puis la maturité est venue.

Elle n’est pas venue par la connaissance. Je rejette l’idée qu’on ne peut goûter à l’art et à la culture que par la connaissance de la discipline : c’est comme si on demandait à chaque conducteur automobile de savoir réparer un moteur de voiture. Elle est venue par l’émotion. Pour moi, un artiste, c’est quand une œuvre m’a retransmis une émotion. L’œuvre peut être une imposture, mais si je ressens une émotion, elle, bien réelle, ce n’est plus une imposture, et alors, je la transcende pour en faire une œuvre d’art.

Dans ma définition très subjective, je conçois qu’il y a des véritables œuvres d’art qui ne m’émeuvent pas. Mais j’imagine qu’elles ont ému d’autres personnes. Je pourrais définir donc l’art par le fait qu’il suffit qu’une personne, une et une seule, en soit émue pour que l’objet, le procédé, le dispositif devienne une œuvre d’art. Il y a certes des effets de mode, mais au début, un artiste est inconnu, n’a pas de réputation, et s’il a réussi à se distinguer, à se faire valoir, c’est qu’il y a bien une ou deux raisons sérieuses.

Du reste, Boltanski semblait lui-même partager cette définition : « Je pense que chacun peut ressentir ce genre d’émotions sans qu’il soit nécessaire de connaître quoi que ce soit à l’art contemporain. (…) Il faut (…) que le visiteur arrive, qu’il avoue ne rien comprendre à ce qu’il voit et à ce qu’il ressent, et se mette à pleurer ou à rire sous le coup de l’émotion. ».

J’évoquais Picasso, mais en fait, Boltanski serait plutôt sous la référence de Giacometti. Sa première installation date de 1968, il n’a alors que 24 ans. Très tôt, il s’est transformé en artiste un peu particulier, publiant de nombreux livres à mesure qu’il a confectionné et exposé des "installations". En plus de cinquante ans de carrière, Boltanski a acquis une renommée internationale.

Parmi les thèmes récurrents de Boltanski, il y a la mémoire et la mort. J’imagine que des essais ont déjà analysé toute l’œuvre de Boltanski, et si ce n’est pas le cas, ou alors de manière incomplète, ce sera le cas dans un avenir proche car cet artiste avait beaucoup de choses à dire, à montrer, à suggérer.

Moi, je l’évoquerai plus par un petit bout de la lorgnette. Je l’ai découvert au détour d’une de ses plus gigantesques installations dans un cadre prestigieux, la Nef du Grand Palais à Paris. C’était en janvier 2010, et, disons-le, j’étais sceptique quand j’ai fait les premiers pas. Je l’ai raconté ici.

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J’ai fait partie des 149 717 visiteurs (c’était peu) de cette installation appelée "Personnes" dans le cadre de Monumenta 2010, accessible du 13 janvier 2010 au 21 février 2010. L’endroit était froid, ce qui était normal en plein hiver dans la Nef. Il n’y avait pas beaucoup de visiteurs quand j’y étais allé, cela faisait une impression de vide. Une drôle d’impression qui vous prenait à la gorge. Étalées sur le sol, des dizaines de couvertures étendues, mais je me doutais que ce n’était pas la plage. Et au milieu, sous le grand dôme, une montagne de vêtements.

Inutile de préciser que l’émotion m’a submergé immédiatement : j’ai ressenti Auschwitz. Chaque vêtement était une personne, remalaxée dans une montagne d’indifférence et d’inhumanité. Et un grappin automatique venait s’emparait de certaines affaires, les monter jusqu’au sommet du dôme et les relâchait, comme si l’aspect industriel et robotisé de la mort ôtait toute humanité aux personnes figurées.

Au-delà de l’aspect ingénierie et technique, il y a l’aspect très symbolique. J’ai été happé par Boltanski. Il n’y avait pas besoin qu’on m’expliquât, je m’étais d’ailleurs refusé à lire quoi que ce fût sur le sujet avant d’aller faire cette visite que je voulais vierge de tout préjugé. J’ai appris qu’une installation contemporaine était loin d’être une imposture artistique.

Dans l’ambiance froide, inhumaine, industrieuse, robotisée, il y avait aussi le son. Dans de mauvais films ou de mauvaises séries, on voit parfois un héros qui voyage dans l’espace, en difficulté et l’on entend très fort sa respiration. C’est pour moi très pénible de l’entendre. Mais c’est encore plus pénible d’entendre le battement d’un cœur. Or, dans cette grande et majestueuse Nef, c’était cela que j’entendais au point que ces battements pouvaient faire office de roulis d’un train de déportation. En fait, cela aurait pu être mon cœur. Il y avait une petite pancarte où monter dans un petit atelier qui permettait d’enregistrer les battements de son propre cœur, et ensuite, ce son était réintégré dans l’ensemble des cœurs audibles. Plus l’exposition durait, plus il y avait de cœurs. J’ai trouvé cette idée plutôt de mauvais goût et je me suis bien gardé de "donner mon cœur" ! Une idée de mauvais goût mais originale.

Globalement, j’ai adoré cette installation Monumenta 2010. Elle était choquante, prégnante, bouleversante, obsédante. Boltanski avait réussi, du moins sur ma modeste personne, à imprimer des émotions, des sensations, des impressions. Avec ce sentiment de double démesure : la vraie démesure, en grand, cette montagne géante qui atteint le dôme, mais aussi d’une force trop faible par rapport à la réalité criante des faits, celle de la mort inéluctable.

Comme je l’ai inscrit en début d’article, le père de Christian Boltanski était juif, un médecin d’origine russe, et sa mère était une écrivaine catholique. Pour éviter la déportation de son père, sa mère a simulé une mésentente conjugale. C’était rusé. Boltanski est né en septembre 1944, donc conçu bien avant le Débarquement. Il était un enfant de l’espérance et il ne l’a jamais renié.

La commissaire de cette exposition Catherine Grenier, grande spécialiste de l’œuvre de Boltanski, a parlé de cette installation comme d’une « réflexion sur l’inéluctabilité de la mort ». Et analysait la mise en scène comme un moyen pour faire ressentir le hasard des destins : « La mise en scène de ce coup de dés qui fait que l’un sera choisi avant l’autre, sans raison humainement justifiable, se manifeste dans cette installation par une métaphore puissante. ».

Fort de cette expérience heureuse, j’ai tenté de voir d’autres œuvres de Boltanski. C’est plus facile avec des peintres, il suffit de puiser dans la mémoire du Web pour retrouver des toiles plus ou moins précisément représentées. Mais des installations, il faut aller les voir ou ne connaître que l’avis de ceux qui sont allés les voir. Or, en matière d’émotions, je ne me fie qu’à moi-même, moi-même ou des très proches, évidemment.

Ce n’était probablement pas un hasard si la même année, il y avait une autre installation dans la région parisienne. Boltanski a exposé aussi au MacVal du 15 janvier 2010 au 28 mars 2010. Le MacVal est un musée que je ne connaissais pas et tous les habitants de la région parisienne devraient pourtant le connaître. Établi à Vitry-sur-Seine, c’est le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, édifié grâce aux larges subventions d’un conseil départemental à tonalité communiste. Je dois dire que ce projet probablement très coûteux de l’argent public est une grande réussite et semble être un trop grand bâtiment pour abriter trop peu d’œuvres. Un sentiment que j’ai eu aussi lorsque j’ai visité le Centre Pompidou de Metz, une succursale majestueuse de Beaubourg, bâti sur un ancien théâtre romain (il me semble, ou autre édifice romain). En tout cas, le MacVal vaut le détour, même si pour y aller en transports en commun, c’est la galère.

L’exposition s’appelait "Après" et parlait donc de la mort. Au contraire de la Nef du Grand Palais, je n’ai ressenti aucune émotion ni rien qui ait pu me faire ressentir un ce qu’était la mort. Au contraire, cela semblait un dispositif sans grande difficulté technique qui était beaucoup trop démonstrative pour être émouvante. Dans Monumenta, tout était en suggestion et en non-dit, et les interprétations pouvaient se multiplier. Après tout, un enfant qui imaginait mal la Shoah pouvait donner sens sous le dôme de la Nef en faisant le parallèle avec l’une de ces boîtes de jeu dans les foires attractives, une sorte d’aquarium où l’on peut manier de l’extérieur une petite grue à l’intérieur pour tenter de mettre le grappin sur un trésor et le transporter jusqu’au casier de sortie. En général, tout tombe avant et il faut remettre une pièce.

Là, au MacVal, Boltanski ne laissait plus vagabonder les imaginations, les interprétations. C’était comme les rires artificiels dans les mauvaises séries télévisées qui vous disent à quel moment il faudrait rire. Il faut penser au sujet et à rien d’autre. L’installation se plaisait à interroger des fantômes sur ce qu’est la mort, mais de manière trop superficielle, trop infantile sans doute, trop simpliste. C’était dommage car l’idée était intéressante. Cette exposition "Après" est visible à la galerie Marian Goodman à Paris.

Ces deux expériences étaient intéressantes car elles m’ont permis d’équilibrer mon jugement. C’est vrai que généralement, quand j’aime l’œuvre, j’ai tendance à aimer l’auteur (c’est un problème quand l’auteur s’appelle Céline, par exemple !), et le risque, c’est d’aimer a priori toutes ses œuvres (ce n’est pas le cas de Céline, heureusement). Pour Boltanski, je n’avais pas d’a priori, ni dans un sens, ni dans l’autre. J’ai trouvé bêtifiante l’installation du MacVal et d’une extrême et émouvante profondeur Monumenta au Grand Palais. Cela m’a rassuré sur l’hétérogénéité des producteurs d’art. On ne peut pas être parfait tout le temps, c’est la faille humaine normale.

Alors, pour reprendre le questionnement de "Après", Christian Boltanski, dis-moi, était-ce brutal ? As-tu eu peur ? Y avait-il une lumière ? Resquiat in pace…


Pour réécouter Boltanski à la radio publique…

Après la retransmission en direct du concert du 14 juillet 2021, France Inter a rediffusé ce mercredi 14 juillet 2021 à partir de 23 heures l’émission "Le Grand Atelier" animée par Vincent Josse et diffusée le 20 décembre 2020, dont l’invité était Christian Boltanski : « Le plasticien (…) est marqué par l’Holocauste et son travail sur l’absence et la fragilité saute aux yeux. » (ici pour télécharger l’émission).

Le 4 février 2021, Christian Boltanski était interrogé par Arnaud Laporte sur France Culture : « J’ai compris l’impossibilité d’accomplir ce que je désirais, qui était d’essayer de préserver sa vie, de garder sa vie dans des boîtes. C’est peut-être pour ça que j’ai tellement de boîtes de biscuits. » (ici pour télécharger l’émission). Et il disait ce qui, à mon sens, est sans doute l’une des choses qui lui était la plus importante : « La seule manière de survivre, c’est de transmettre. ». Transmettons !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (14 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Entretien de Christian Boltanski, recueilli par Arnaud Laporte, diffusé sur France Culture le 04 février 2021 (à télécharger).
Émission "Le Grand Atelier" avec Christian Boltanski, animée par Vincent Josse, diffusée sur France Inter le 20 décembre 2020 (à télécharger).
Christian Boltanski.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.
Jean-Michel Basquiat.
Pierre Soulages.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210714-boltanski.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/boltanski-et-l-ineluctabilite-de-234377

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/14/39058382.html









 

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