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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 03:46

« Tant de nationalisme mal placé, tant de chauvinisme étriqué, tant d’incompétence qui susciterait une grande inquiétude sur ses capacités à gouverner si l’on la prenait au sérieux… » (25 octobre 2011).



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J’ai l’outrecuidance de me citer parce que cela mérite d’être répété. J’ai écrit la phrase ci-dessus le 25 octobre 2011. À l’époque, c’était Marine Le Pen, la toute nouvelle présidente du Front national de papa et bientôt candidate (pour la première fois) à l’élection présidentielle de 2012, qui avait fait de la provocation à deux balles le 23 octobre 2011 sur M6 en regrettant que Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, n’ait pas prénommé d’un prénom français sa petite fille qui venait de naître quatre jours plus tôt, en oubliant dans l’affaire que la mère du bébé est quand même d’origine italienne. De Gaulle disait : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. ». Décidément, comme c’est vrai !

Comme on le voit, Éric Zemmour, qui atteint maintenant 11% d’intentions de vote dans un dernier sondage (celui de Harris Interactive/Challenges publié le 21 septembre 2021), n’a rien inventé dans la provocation nationalo-débilissime sur les prénoms. Non seulement il n’a rien inventé, mais c’est une véritable obsession. Il avait ainsi envoyé la sauce dès septembre 2016 et il a récidivé en septembre 2018, puis encore ce mois de septembre 2021, en particulier chez Laurent Ruquier le 11 septembre 2021 sur France 2, et il a continué un peu partout dans tous les médias (il faut vraiment être de mauvaise foi pour se victimiser et dire qu’on le censure : on ne voit que lui depuis deux semaines, ce qui fait ses affaires et celles de son nouvel éditeur).

Éric Zemmour a critiqué dès 2016 l’attribution du prénom de la fille de Rachida Dati qui l’avait choisi pour honorer sa propre mère. Le polémiste a en effet déclaré le 12 septembre 2016 sur LCI que le choix de ce prénom était « scandaleux » : « En donnant des prénoms musulmans, les parents refusent de s’approprier l’histoire de France ». Rachida Dati, qui sait avoir de la répartie, lui a répondu le 13 septembre 2016 sur BFM-TV : « Qu’il se fasse soigner, je pense. C’est pathologique, non ? Que voulez-vous que je réponde à ça ? Il n’y a rien d’autre à dire ! ». Elle a quand même expliqué : « Est-ce que vous trouvez scandaleux de donner le prénom à un de vos enfants de votre maman ? J’ai adoré maman, qui a disparu trop tôt. J’ai eu une petite fille, je l’ai appelée comme maman. Comme le font des millions de Français et comme cela arrive tous les jours. ».

D’ailleurs, c’est bien un hommage au passé, à l’histoire et à la tradition de prénommer son enfant du prénom de son ascendant. Éric Zemmour aurait dû être content… mais de toute façon, de quoi se mêle-t-il ?!

Et c’est sur cette polémique que Thierry Ardisson a refait parler le polémiste du prénom le 15 septembre 2018 sur C8. Éric Zemmour a confirmé : « Normalement, chez moi, en tout cas, depuis une loi de Bonaparte, qui a malheureusement été abolie par les socialistes en 1993, on doit donner des prénoms dans ce qu’on appelle le calendrier, c’est-à-dire les saints chrétiens. ».

Dans cette affirmation, plusieurs choses fausses. D’une part, la loi du 1er avril 1803 (du 11 germinal an XI) n’a jamais imposé des prénoms chrétiens, mais « des noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne » (sans préciser histoire de France), notamment dans des calendriers républicains pas du tout chrétiens entre 1793 et 1806.

D’autre part, cette loi n’a jamais été appliquée jusqu’en 1993, elle a été très fortement amendée et élargie par De Gaulle dans la circulaire du 3 mai 1966 qui précise clairement : « Le choix des prénoms appartient aux parents et dans toute la mesure du possible, il convient de tenir compte des désirs qu’ils ont pu exprimer. ». Quand, par la loi n°93-22 du 8 janvier 1993 modifiant le code civil, relative à l’état-civil, à la famille et aux droits de l’enfant et instituant le juge aux affaires familiales, le gouvernement de Pierre Bérégovoy a abrogé la loi de 1803, elle n’était donc déjà plus appliquée depuis près d’une trentaine d’années. Éric Zemmour est un nostalgique d’une France qui n’a jamais existé et a fortiori, qu’il n’a jamais connue !

Présente sur le plateau de "Les Terriens du dimanche" ce 15 septembre 2018, la chroniqueuse Hapsatour Sy a alors rétorqué à Éric Zemmour : « Je m’appelle Hapsatour et je suis Française ! ». A suivi alors un dialogue qui a été partiellement coupé au montage.
ÉZ : « Bah, votre mère a eu tort. ».
HS : « Vous voudriez qu’elle m’appelle Marie, ou des prénoms qui ne lui inspirent rien ? ».
ÉZ : « Absolument, c’est exactement ce que je veux. ».
HS : « Vous voudriez donc que je m’appelle comment ? ».
ÉZ : « Corinne, ça vous irait très bien. ».

Ensuite, Éric Zemmour a dit que son prénom était « une insulte à la France » : « Parce que la France n’est pas une terre vierge, c’est une terre avec une histoire, avec un passé, et les prénoms incarnent l’histoire de la France. Donc, votre prénom n’est pas dans l’histoire de la France, que cela vous plaise ou non. ».
HS : « Je suis dans l’histoire de la France ! ».
ÉZ : « Non, vous êtes dans le présent de la France, mais vous n’êtes pas dans le passé de la France. ».

Ce dialogue indique beaucoup sur ce qu’est le vrai Éric Zemmour, bloqué dans un passé et même un passé qu’il a lui-même idéalisé. Il confond cause et conséquence. Hapsatour Sy, dès lors qu’elle est Française, fait partie de l’histoire de la France, le passé n’étant que la somme des présents révolus ! De la même manière, Éric Zemmour avait constaté qu’il y aurait de la discrimination à l’embauche avec des CV contenant un prénom à consonance étrangère et donc, il fallait interdire les prénoms à consonance étrangère : il n’a pas compris que c’était la discrimination qu’il fallait combattre (au contraire, il a donné raison à ceux qui faisaient une telle discrimination) et celle-ci est d’ailleurs déjà interdite par la loi. Des raisonnements qui sortent des clous de la simple logique.

Cette remise en cause du caractère français d’un citoyen français (ici citoyenne française) par un autre citoyen français, aussi français, ou aussi peu français, que son interlocutrice, est d’une puanteur sans limite… Seule, la justice peut statuer à propos des lois de la République. Mais dès lors qu’un individu, qui, d’ailleurs, ne paraît pas plus français que son interlocutrice, se permet d’émettre des doutes, gratuitement, sur le seul délit de sale prénom, au critère purement subjectif, on s’achemine vers la mouise.

Cela me fait penser à ce dialogue surréaliste entre Jean-Marie Le Pen et Lionel Stoléru pris à partie par le président du FN lors d’un débat le 5 septembre 1989 sur la Cinq. Jean-Marie Le Pen lui a demandé s’il avait la « double nationalité ». Lionel Stoléru de répondre : « Laquelle ? ». Le Pen : « Je ne sais pas, je vous le demande. ». Stoléru : « Non, je suis Français. ». Le Pen : « Parfait. Sinon, j’aurais été gêné. ». Cela donnait une idée de la "hauteur" intellectuelle de l’extrême droite dont Éric Zemmour semble devenir l’héritier.

La proposition d’Éric Zemmour du 11 septembre 2021 sur France 2 est très claire : élu, il reviendrait à la loi de 1803, une loi de Napoléon (on est loin de la nostalgie gaullienne !) pour imposer des prénoms français du calendrier chrétien (mais comme je viens de l’écrire, la loi de Napoléon ne dit pas du tout cela). Il va donc falloir faire gaffe avec ses prénoms ! Pour quelqu’un qui prétend revendiquer la liberté d’expression, je ne suis pas sûr que dans l'histoire du monde, il y ait eu beaucoup d’autocrates ou même de dictateurs prêts à imposer eux-mêmes les prénoms de leurs administrés. Il va avoir du boulot, de s’occuper de tout cela.

Le choix des prénoms n’a rien de politique même si certains vont politiquement être difficiles à porter (comme Adolf ou Benito, par exemple). Le choix du prénom d’un enfant à naître fait partie de ce qu’il y a de plus intime dans la famille, avec de très nombreuses considérations, en particulier familiales, ne pas vexer tel ou tel ascendant, perpétuer une tradition familiale (j’ai connu une famille qui avait un Nicolas à chaque génération), traduire des passions culturelles, surtout télévisuelles (tel héros de cinéma, de série télévisée, tel chanteur, etc.). Et beaucoup d’autres motivations qui ne concernent personne d’autres que les parents eux-mêmes, n’en déplaise au policier de la pensée Zemmour.

En quoi l’État devrait-il se mêler de ce choix très intime ? En quoi cette décision devrait-elle entrer dans la sphère publique ? Cela ne se justifierait pas. Ce serait beaucoup trop arbitraire et attentatoire aux libertés.

Le préfet peut refuser certains prénoms, mais surtout pour le bien de l’enfant, pas pour le caprice de monsieur Zemmour, pour éviter des moqueries, et cela peut se faire avec des prénoms bien français, ça risque même d’être plus fréquents avec des prénoms français qu’étrangers qui ne peuvent pas être confondus avec un mot français (par exemple, Jean Bonnot). Souvent, d’ailleurs, ce sont des parents "bien français" (je ne m’étendrais pas sur ce concept qui est très glissant et douteux) qui donnent à leurs enfants des prénoms étrangers par amour d’une star ou d’une autre personnalité qui a égayé leur joie de vivre.

Et que dire des prénoms originaux ? Comme Waldeck qui n’a rien d’étranger mais qui n’est pas vraiment ordinaire (les parents du futur secrétaire général du parti communiste français Waldeck Rochet lui avaient donné ce prénom en hommage à un grand Président du Conseil du début du siècle dernier). Dans ma famille, j’ai aussi connu une Joffrette, que je confondais un peu facilement avec gaufrette quand j’étais petit (et gourmand), qui est née peu après la première guerre mondiale (je ne sais plus exactement), pour honorer le maréchal Joffre. Heureusement, on n’a pas eu de Gaullette …mais on a eu des Chalandonettes, des Balladurettes et des Juppettes (mais c’étaient des maisons ou des voitures).

Du reste, en évoquant le prénom Mohammed (il a par la suite cité Kevin et Jordan, ce dernier probablement en clin d’œil avec le nouveau président du RN depuis le 12 septembre 2021), Éric Zemmour mélange complètement la nationalité et la religion, alors qu’il ne s’agit ni de l’un ni de l’autre, mais plutôt de culture et de filiation. Il existe bien des Français qui sont musulmans et qui souhaitent donner à leurs enfants un prénom musulman : pourquoi le leur refuser à moins de remettre en cause la sacro-sainte loi du 9 décembre 1905 sur la laïcité ? Et si c’est le cas, qu’il l’affiche clairement, qu’il fasse comme le voulait son idole Napoléon, que le christianisme catholique soit la religion d’État et qu’on jette la laïcité dans les orties, mais dans ce cas, je doute qu’il puisse engranger beaucoup de voix.

Bien sûr que j’aurais des préférences sur les prénoms des enfants de mes amis, mais je ne me permettrais jamais d’y mettre mon grain de sel, sauf s’ils me le demandaient explicitement. C’est une affaire intime qui touche déjà deux familles, pas facile de tout concilier, et avant de toucher deux familles, cela touche déjà les deux parents, il faut déjà se mettre d’accord à deux, d’accord avec le pour ou le contre de certains prénoms. Ce n’est déjà pas évident de se mettre d’accord à deux. Comment imaginer que l’État vienne s’immiscer dans ces affaires intimes et parfois très délicates ?

La pensée d’Éric Zemmour sur les prénoms est très grave car elle donne une idée angoissante sur le niveau de dégradation de la pensée politique. Cela va totalement à l’encontre de l’esprit républicain où l’on distingue les personnes pour ce qu’elles font et pas pour ce qu’elles sont. Il veut concrètement établir une partition de la population française entre deux catégories de Français, ceux qui portent des prénoms zemmouro-compatibles (dont je n’ai pas bien compris l’exacte et rigoureuse définition), et les autres, dont les parents seraient supposés traîtres à la tradition française.

À bien y regarder, beaucoup de pays africains ont adopté des prénoms francophones très sophistiqués et peu usités voire démodés de nos jours en France (comme Nicéphore, Célestin, Bartholomé, etc.). Ces pays ont-ils pour autant perdu leur âme ? leur culture ? Ne montrent-ils pas plutôt un attachement, sinon un amour, à la culture française ?

Et d’ailleurs, si moi-même Français et mon épouse Française, nous étions installés à l’étranger, par exemple aux États-Unis, au Japon ou même en Chine, pour plusieurs années voire décennies, aussi intégrés ou pas que nous serions, je ne m’imaginerais pas donner à mes enfants d’autres prénoms que des prénoms français, qui me font sens, ou alors des prénoms communs (Laura aux États-Unis, par exemple, mais certainement pas Ashley ou Heather qui ne font aucun sens pour moi, je le répète, bien intégrés ou pas du tout, ça ne changerait rien !). On ne peut pas demander à une personne de supprimer son origine ni son identité, et j’imagine encore moins que ce soit un "identitaire" qui puisse le lui demander, car cela irait justement contre sa propre logique identitaire !

Éric Zemmour n’est pas stupide. Il sait très bien que le fond idéologique de cette philosophie pourrie des prénoms n’a aucune cohérence intellectuelle. En revanche, il a une bonne cohérence en fonds de commerce (fonds avec un s, ici), car il sait qu’il sera suivi par un certain nombre de personnes qui se sentent "envahies". Eh bien, son fonds de commerce, il va pouvoir le faire fructifier en lecteurs (déjà 80 000 exemplaires de son nouveau livre vendus en quatre jours, bravo l’auteur) et éventuellement, en électeurs.

Parler de ce sujet est tout de même honteux. Prendre du temps pour expliquer en quoi cette proposition zemmourienne est totalement hors sol, dérisoire et démente (quand on connaît les grands enjeux politiques : terrorisme, géopolitique, pandémie de covid-19, emploi, logement, éducation, transformation écologique) paraît presque loufoque et paraît surtout irrespectueux des Français. Même un gamin de 6 ans peut comprendre que "le monsieur" est complètement à côté de la plaque, que le choix d’un prénom n’améliorera pas la vie des Français, et qu’il est terrible qu’il faille perdre du temps au moindre pet d’Éric Zemmour. Qu’il fiche la paix aux heureux parents des nouveaux-nés et vive la liberté !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Giulia : le nationalisme mal placé de Marine Le Pen.
Les prénoms d’Éric Zemmour.
Le virus Zemmour.
Le chevalier Zemmour.
Élysée 2022 (1) : un peuple d’ingouvernables ?
Les Républicains et la tentation populiste.

_yartiZemmourEricB02




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210911-eric-zemmour.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/les-prenoms-d-eric-zemmour-235756

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/21/39145137.html








 

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