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12 octobre 2021 2 12 /10 /octobre /2021 03:39

« Bani Sadr pensait apparemment être la figure la plus instruite et la plus astucieuse dans le jeu de pouvoir en Iran à l’époque, mais les événements ont montré que ces affirmations avaient peu à voir avec la réalité. » (Ahmad Zeidabadi, journaliste iranien d’opposition).



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Le premier Président de la République islamique d’Iran, élu au suffrage universel direct le 25 janvier 1980, n’était pas un ayatollah extrémiste et cruel. Il était au contraire un homme très convenable de 46 ans, un des acteurs les plus modérés et sincères de la révolution iranienne. Abolhassan Bani Sadr est mort à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, « après un long combat contre la maladie », ce samedi 9 octobre 2021 à l’âge de 88 ans et demi (né le 22 mars 1933).

En exil en France contre le régime du Shah d’Iran, Abalhassan Bani Sadr a théorisé la future révolution iranienne en voulant la baser sur l’indépendance, la liberté, le développement de l’homme, l’assainissement de la nature et l’islam. Le 10 octobre 1978, il a encouragé l’ayatollah Rouhollah Khomeiny à venir s’installer en France (il séjourna à Neauphle-le-Château, pas très loin de Plaisir, dans les Yvelines) après avoir été exilé puis expulsé d’Irak. Les deux ont travaillé sur l’organisation politique de leur mouvement d’opposition.

Lors de la révolution iranienne en février 1979, Bani Sadr est retourné à Téhéran pour rédiger la Constitution et organiser la vie politique. Il s’était opposé à la prise des otages américains à l’ambassade américaine à Téhéran (par des étudiants iraniens, entre le 4 novembre 1979 et le 20 janvier 1981) et a même été brièvement nommé Ministre des Affaires étrangères du 12 au 29 novembre 1979 pour traiter cette affaire.

Élu très largement Président de la République islamique d’Iran soutenu par Khomeiny, Bani Sadr a pris ses fonctions le 4 février 1980 et la guerre Iran-Irak éclata le 22 septembre 1980. Chef des armées, il s’est beaucoup impliqué dans cette guerre (visitant le front, etc.).

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Mais dès le 21 juin 1981, Bani Sadr fut victime d’un coup d’État des religieux en Iran. En effet deux raisons principales ont pu expliquer cela : d’une part, Bani Sadr était considéré comme compromis en ayant négocié la libération des otages en avril 1980 avec les proches de Ronald Reagan qui n’était pas encore élu Président des États-Unis (ces Américains avaient proposé de retarder la libération des otages en échange de la fourniture d’armes pour aider l’Iran dans sa guerre contre l’Irak) et d’autre part, l’hypothèse d’une victoire sur l’Irak l’aurait rendu très populaire. Bani Sadr voulait terminer rapidement la guerre Iran-Irak et ne voulait pas faire de contre-offensive comme le souhaitait Khomeiny, désireux d’exporter la révolution iranienne jusqu’en Irak, si bien que cette guerre s’est terminée le 20 août 1988 avec un bilan très lourd pour le peuple iranien, 1 million de morts.

Une troisième raison pourrait être évoquée, la rivalité avec l’ayatollah Mohammad Beheshti, Président du Conseil de la révolution islamique, secrétaire général du parti de la république islamique (et chef du système judiciaire à partir du 23 février 1980), qui aurait voulu se présenter à l’élection présidentielle de 1980 (il a été tué au cours d’un attentat au siège de son parti le 28 juin 1981, peu après la destitution de Bani Sadr). Mohammed Beheshti a succédé à l’ayatollah Mahmoud Taleghani, théologien modéré qui était opposé à l’imposition du voile islamique pour les femmes, à la mort (mystérieuse) de ce dernier (assassiné selon des déclarations non prouvées de ses enfants), comme Président du Conseil de la révolution islamique du 9 septembre 1979 au 7 février 1980, et Bani Sadr lui a ensuite succédé jusqu’à la dissolution de cette institution le 11 août 1980.

L’idée des religieux était que le pouvoir n’était pas dans la fonction de Président de la République mais dans la fonction de Guide suprême, occupée par Rouhollah Khomeiny. D’ailleurs, à la mort de celui-ci, ce fut l’ayatollah Ali Khamanei qui lui succéda (et qui est toujours à ce poste depuis le 4 juin 1989), après avoir été Président de la République islamique du 13 octobre 1981 au 3 août 1989.

J’ai déjà évoqué les principes constitutionnels de l’Iran des mollahs. Ce qu’on pourrait dire, pour simplifier, c’est que cette théocratie, d’une certaine manière, n’est pas très éloignée des anciennes dictatures communistes (ou actuelles, comme en Chine), où la personne qui a le véritable pouvoir, ici en Iran est le Guide suprême, et dans les dictatures communistes, est le chef du parti communiste local. La Chine a modernisé et résolu cette distinction État/PCC (parti communiste chinois) en faisant du chef du parti également le chef de l’État, ce qui évite les "doublons" et les rivalités.

Il est possible qu’à la mort d’Ali Khamenei, son successeur soit le Président de la République actuel (Ebrahim Raïssi, depuis le 3 août 2021) qui est aussi un religieux et cumule les deux fonctions à l’avenir. C’était une évolution que n’aurait sans doute pas voulu Khomeiny puisqu’en 1979, il avait découragé les ayatollahs Mohammad Beheshti, Ali Rafsandjani et Ali Khamenei à se présenter à l’élection présidentielle car il préférait que des non-religieux occupassent cette fonction de Président de la République. Néanmoins, les deux derniers cités furent Présidents de la République, et le dernier pendant le "règne" de Khomeiny.

La destitution de Bani Sadr a marqué un coup d’arrêt à toutes les idées révolutionnaires utopiques et a montré la réalité d’une dictature islamique. La question de la compatibilité entre la démocratie et l’islam s’est donc posée au début de la révolution iranienne, mais elle se pose dans tous les pays musulmans, en particulier en Tunisie (dont le Président vient de s’arroger tous les pouvoirs), pourtant seule et fragile démocratie sincère depuis de Ben Ali. L’Égypte et la Turquie ont également cette problématique qui se limite souvent par le choix entre l’armée et l’islam. Peut-être d’ailleurs que la seule expérience encourageante de démocratie sur une terre d’islam se situe en Indonésie même s’il y a beaucoup à redire sur ce pays.

Redevenu ennemi du pouvoir iranien, Bani Sadr s’est exilé à nouveau en France le 29 juillet 1981 (en fuyant par la Turquie déguisé en femme ; il a habité à Versailles à partir de mai 1984) où il continua à militer pendant une quarantaine d’années avant de s’éteindre. Dans ses travaux surtout intellectuels, il tenta de montrer que le Coran était compatible avec la place des femmes dans la société, avec la démocratie, avec les droits de l’homme, la liberté. Sa famille et ses proches restés en Iran ont été torturés et assassinés par les gardiens de la révolution.

À sa mort le 9 octobre 2021, la plupart des médias iraniens ont évoqué un "ennemi" du peuple iranien, "à l’ombre des services de renseignements français et occidentaux"… et la plupart des Iraniens ne le connaissaient pas car ils sont trop jeunes pour se rappeler ou savoir qu’il avait été l’une des figures les plus importantes de la révolution iranienne en 1980.

C’est assez désolant de voir à quel point la mort de Bani Sadr est passée sous les radars des médias français qui, certes, ont signalé sa disparition mais sans s’y appesantir alors que la France était parmi les nations les plus impliquées par la révolution iranienne, ne serait-ce que parce qu’elle a été la base arrière et préparatoire de cette théocratie cruelle.

On peine en effet à imaginer que l’ayatollah Khomeiny se déplaçait librement dans les rues d’une banlieue parisienne tout en préparant ce qui allait devenir un État voyou ou terroriste, capable des pires intransigeances islamistes. L’honneur de la France a été d’être restée fidèle à Bani Sadr et de l’avoir accueilli et aidé pour fédérer l’opposition iranienne.

Rappelons aussi que Bani Sadr a beaucoup travaillé pour dénoncer le gouvernement iranien dans l’assassinat le 6 août 1991 à Suresnes d’un autre exilé en France de l’Iran des ayatollahs, Chapour Bakhtiar, le dernier Premier Ministre du Shah juste avant la révolution (l’un des assassins Ali Vakili Rad, condamné par la justice française à la réclusion à perpétuité le 6 décembre 1994, fut libéré le 18 mai 2010 en échange de la libération de l’étudiante française Clotilde Reiss prise en otage).

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Pour expliquer cette faible médiatisation de la disparition de Bani Sadr (inversement proportionnelle à celle de Bernard Tapie), un lecteur du "Figaro" en a eu une petite idée qu’il a exprimée en commentaire sur Internet, que je livre ici (en corrigeant éventuellement quelques fautes) : « Pour comprendre qui était Bani Sadr, il fallait avoir au moins l’âge de raison en 1980 et pour les autres, s’être intéressé à l’histoire récente de l’Iran, à l’histoire en général, à la politique et ouvrir autre chose que son compte Facebook ou le journal paroissial ou encore celui de la CGT… Les commentaires [sur le site du "Figaro"] sont édifiants et ne démontrent qu’une chose… que la politique n’est plus un sujet important depuis les générations 1990, où plus grand monde ne regarde les informations, on ne parle pas non plus politique chez les jeunes ! La faute aux réseaux sociaux, aux médias, aux politiques, à l’école ou au café du coin remplacé par le McDo… C’est un sujet qui ne passionne pas les médias, apparemment ! ».

Bani Sadr avait l’amour de la France en bandoulière et par cet amour, par sa culture, par son action, par ses combats, il faisait rayonner la France. Il serait triste d’observer que les Français l’aient complètement oublié. Son long exil rappelle que la France a toujours accueilli les combattants de la démocratie et de la liberté, et que cet accueil fait partie intégrante de l’identité de la France, celle des Lumières, de ses valeurs universelles, et c’est l’honneur de ses propres combats.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Révolution : du rêve républicain à l’enfer théocratique de Bani Sadr.
L'Iran de Bani Sadr.
De quoi fouetter un Shah (18 février 2009).
N’oubliez pas le Guide (20 février 2009).
Incompréhensions américaines (1) et (2).
Émission de France 3 "L’Iran et l’Occident" (17-18 février 2009).
Session de septembre 2006 à l’ONU : Bush, Ahmadinejad, Chirac.
Dennis Ross et les Iraniens.
Un émissaire français à Téhéran.
Gérard Araud.
Stanislas de Laboulaye.
Des opposants exécutés par pendaison en Iran.
Expulsion de Vakili Rad, assassin de Chapour Bakhtiar, dernier Premier Ministre du Shah d'Iran, par Brice Hortefeux à la suite du retour de l'étudiante Clotilde Reiss.
Mort de l'ancien Premier Ministre iranien Mohammad Reza Mahdavi-Kani à 83 ans le 21 octobre 2014.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211009-bani-sadr.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/revolution-du-reve-republicain-a-l-236425

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/10/39171693.html





 

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