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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 03:19

« Dans les arts, dans les lettres, un homme peut vous présenter une œuvre en disant qu’elle est vraiment sienne et inscrire à son compte votre bienveillance. Il n’en est pas de même dans nos études, dans nos fouilles, où chacun, à son heure, prolonge de quelques mètres la tranchée ouverte par d’autres, avec des outils que d’autres ont apprivoisés, et puis s’en va, transmettant la consigne. » (Georges Dumézil, le 14 juin 1979 à Paris).



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Ces premiers mots de son discours de réception à l’Académie française (où il a été élu le 26 octobre 1978) montrent toute la modestie, l’humilité du très grand chercheur de langues et de sens qu’était Georges Dumézil, mort il y a trente-cinq ans, le 11 octobre 1986 à l’âge de 88 ans (né le 4 mars 1898).

Il poursuivait ainsi : « En vous disant ma gratitude, j’éprouve donc le besoin de proclamer que je ne suis qu’une unité, un numéro matricule, dans un défilé d’ouvriers qui passe devant vote compagnie depuis cent cinquante ans. ». Tout cela pour honorer la mémoire de ses prédécesseurs qui n’ont jamais voulu se présenter sous la Coupole, en particulier Michel Bréal, Marcel Granet, Émile Benveniste, etc : « Je veux (…) étendre l’honneur que vous me faites à tous ceux dont je suis un des relais, comme déjà aux cadets qui viennent de prendre la route. Ainsi sauvé de l’insignifiance personnelle par cette double solidarité, c’est d’un cœur moins inquiet que je fais halte sur la quarantième chaise de votre auberge de longue vie. ». Ses prédécesseurs au 40e fauteuil étaient parfois illustres, comme François Guizot, Marcellin Berthelot, Jacques Chastenet, et ses deux successeurs sont le diplomate Pierre-Jean Remy et l’ancien ministre Xavier Darcos.

Revenons au vieux monsieur modeste à l’humour subtil. J’ai découvert cet homme grâce à un transmetteur populaire, Bernard Pivot, qui a consacré une émission spéciale d’Apostrophes à Georges Dumézil, diffusée le 18 juillet 1986 sur Antenne 2, quelques mois seulement avant sa mort. Il fait partie des personnalités que j’admire le plus par la somme monumentale de son travail, sa culture très étendue et sa prétention de faire avancer la compréhension de l’humain, tout cela proportionnel à son humilité.

Quand il rejetait son mérite seul de ses travaux, les considérant comme une œuvre collective avec ses prédécesseurs, il avait tout à fait raison, comme tous les chercheurs (il a été en outre le beau-père du chercheur et futur ministre Hubert Curien), il est parti d’un point donné de son art, pas de zéro comme c’est souvent le cas pour des œuvres artistiques (malgré les influences et les inspirations). Il parlait ainsi d’une solidarité dans le temps de la recherche et depuis un bon siècle, on peut aussi parler d’une solidarité dans l’espace puisque les communautés scientifiques internationales se réunissent régulièrement autour de leurs disciplines très spécialisées.

Ce que j’avais retenu avant tout de cette longue interview avec Bernard Pivot, c’était qu’il connaissait des dizaines et des dizaines de langues indo-européennes, et surtout, qu’il avait sauvé des langues. Sauveur de langue ! En particulier, de 1928 à 1930, puis à partir de 1954, il s’est consacré notamment à sauver l’oubykh, décrit par le site du Collège de France comme une « langue résiduelle du Caucase du Nord-Ouest, qui n’est plus parlée que par quelques vieillards dans deux villages d’Anatolie ». Le Collège de France l’avait accueilli en décembre 1949 dans une chaire des civilisations indo-européennes qu’il avait lui-même créée.

Georges Dumézil était un homme d’une autre époque que la nôtre. Il existait encore des émissions très longues sur des sujets très pointus, mais il était aussi d’une époque où il n’y avait pas de télévision. Jugez-en : major à l’entrée de Normale Sup. en 1916, et malgré son brillant cursus, il a dû combattre pendant la Première Guerre mondiale, puis agrégé de lettres en octobre 1919, il a commencé ses travaux scientifiques en 1922. Il a soutenu sa thèse de doctorat en avril 1924 sur "Le Festin d’immortalité. Étude de mythologie comparée indo-européenne" (sous la direction d’Antoine Meillet auprès de qui il avait été recommandé par Michel Bréal, que Georges Dumézil avait rencontré lorsqu’il était en khâgne à Louis-le-Grand).

Sa passion des langues, il l’a eue justement grâce à Michel Bréal avant de le rencontrer, qui avait publié le "Dictionnaire étymologique de la langue latine".et qu’il a lu avec attention et intérêt quand il était adolescent.

Il serait trop ambitieux de présenter ici son œuvre et ses travaux, si ce n’est qu’il a tenté de montrer qu’il y avait une certaine unicité de civilisation sur un ensemble très vaste qu’on peut appeler le monde indo-européen ("des structures de pensée communes aux différents peuples") provenant de la méthode comparative qu’il a étendue à l’étude des mythes (d’ailleurs, il se revendiquait "comparatiste"). Comme anthropologue, Georges Dumézil a aussi découvert le principe de "trifonctionnalité" : souveraineté magique et juridique (le sacré), force physique et guerrière (le combat), fécondité (la production).

Le site de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres dont il fut membre à partir de 1970 explique ainsi : « En montrant que "l’idéologie des trois fonctions" constitue le principe organisateur de la mythologie indo-européenne, les travaux de Dumézil permettent de réviser l’idée même de mythe : non plus production incohérente de la pensée pré-logique, comme on le pensait jusqu’alors, mais ensemble rigoureusement structuré, doté d’une logique et d’une cohérence propres. Cette découverte ouvrait de nouvelles voies, non seulement en mythologie comparée et en histoire des religions, mais dans toutes les disciplines relevant de l’anthropologie. ».

Modeste, Georges Dumézil l’était aussi avec son érudition. Il confia ainsi, lors de la réception de son épée d’académicien, le 16 mai 1979, invité par son éditeur Claude Gallimard à l’hôtel de la NRF : « Mon colonel de père (…) termina le débat [avec le principal] en affirmant qu’il n’avait pas mis au monde un fils pour le priver de latin (…). Le fait est que c’est à Neufchâteau que je m’initiai au latin, en 6e et en 5e (…). Je suis accompagné, poursuivi par un démon, beaucoup moins utile que celui de Socrate. Non seulement, neuf ans plus tard, à l’écrit du concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, c’est en thème latin que j’ai cueilli ma seule note périlleuse, mais depuis lors et jusqu’à maintenant, je n’ai guère publié de livre qui, avant la révision pour un second tirage, n’ait présenté en évidence une grosse faute de latin (…). Tout se passe comme si un mauvais esprit, néocastrien sans doute, s’acharnait à venger sur moi et sur mon latin la victoire familiale jadis remportée sur le principal du lieu. ». En effet, le principal (qui s’appelait monsieur Vosgien) avait testé Georges Dumézil et le futur élève avait échoué, mais son père avait insisté pour qu’il fût quand même accepté dans cette classe avec latin. À la fin de son année de 6e, monsieur Vosgien créa un second prix d’excellence pour Georges Dumézil, afin « de me glorifier sans dépouiller celui qui seul excellait, mon camarade interne Pierre Laval de Liffol-le-Grand ».

À cette même occasion, Georges Dumézil parlait de ses travaux ainsi : « Le sentiment que j’ai, très fort, que toute ma vie intellectuelle, toute mon étude a été un jeu, et que je n’ai été, au total, qu’un joueur impénitent et quelque peu chanceux. Notre cher Roger Callois, dans un livre célèbre qui parut en ces lieux et qu’on n’est pas parvenu à prendre en défaut, a divisé les jeux, toutes les activités ludiques, en quatre classes : alea, le jeu de hasard, agôn, le jeu de compétition, mimicry, le jeu d’imitation, de singerie, et l’helix, le jeu d’excitation, de vertige, proprement de tourbillon. La belle simplicité de ce tableau m’a toujours paru digne d’être défiée et j’ai passé des jours à tâcher de découvrir un jeu qui n’y rentrât point. Mais chaque fois, Caillois me montrait avec rigueur qu’il y rentrait. Un jour, je lui ai proposé, comme cinquième catégorie, studium, l’étude, la recherche de l’invention capable de résoudre de vieux problèmes. Il ne contesta pas le caractère ludique de l’étude, mais il dit qu’elle était une collection de jeux des catégories, non une catégorie nouvelle : le hasard, la rivalité ave les contemporains ou les prédécesseurs, l’imitation des maîtres, la jouissance vertigineuse que donne une solution naissante, tout cela s‘y trouve, disait-il, mais sans résidu, sans rien qui justifie l’ouverture d’une rubrique spéciale. ».

Mais pour Georges Dumézil, si ! son étude comparée des idéologies indo-européennes mériterait une cinquième catégorie : « Simplement, j’aimerais vivre encore pendant un demi-siècle, en spectateur, pour voir ave quels outils des cadets respectueux. Mais mon chez Perpétuel [il s’adressait à Jean Mistler], la fabrique d’immortalité que tu administres est-elle capable d’assurer une rallonge, si courte soit-elle, à quatre fois vingt ans ? ».

Comme un peu plus tard avec sa réception officielle, on a pu ainsi apprécier l’humour subtil de la manière dont l’anthropologue considérait l’Académie française : « fabrique d’immortalité » et « auberge de longue vie ».

Georges Dumézil était donc un académicien (double au moins), mais il n’était pas un mandarin. Il n’a dirigé aucune thèse de sa vie, n’a jamais voulu être le maître de quelqu’un. C’est ce qu’il disait à Bernard Pivot le 18 juillet 1986 : « J'avais fait trop d'erreurs dans ma jeunesse pour mandariner. Et encore aujourd'hui, quand un jeune homme vient me soumettre des idées qui me paraissent saugrenues, jamais je ne le décourage. Allez au bout de votre pensée. Vous verrez bien où ça vous mène, si c'est une impasse ou une avenue. Je n'ai jamais de ma vie dirigé une thèse. (...) Jamais je n'ai proposé un sujet de diplôme. Il y a des étudiants qui me l'ont proposé (...). J'aurais horreur de diriger et d'agir sur la pensée de quelqu'un. ».





Pour lui rendre hommage, je propose ces vidéos très intéressantes pour comprendre ses travaux.

La première est un entretien avec Pierre Dumayet pour évoquer son livre "Mythe et épopée" et expliquer pourquoi il croyait à une ancienne civilisation commune dont les descendant peuplent aujourd'hui la Scandinavie comme la Sicile, l'Irlande comme l'Inde.





La deuxième est un entretien qui retraçait son parcours et ses travaux, diffusé sur France Culture le 9 juin 1995.





Enfin, la troisième vidéo reprend la thèse des fonctions tripartites indo-européennes formulée par Georges Dumézil à partir de la mythologie comparée.





Ce qui est d’ailleurs intéressant, et sans nul doute que Georges Dumézil aurait réagi avec joie s’il était encore de ce monde, c’est que l’origine génétique commune des locuteurs de l’indo-européen semble désormais démontrée.

Dans son numéro 68 de 2018, la revue "Nouvelle École" (fondée par Alain de Benoist) a consacré un dossier sur la paléogénétique des Indo-européens : « Grâce au séquençage du génome humain et au perfectionnement des techniques d’extraction des données génétiques, il devient en effet possible, en analysant les restes humains exhumés par les archéologues, de reconstituer le processus d’indo-européanisation de l’Europe et d’une bonne partie de l’Asie à partir d’un "dernier habitat commun" situé dans les steppes pontiques (entre le Dniepr et la Volga), au quatrième millénaire avant notre ère. Ce foyer de dispersion se confond plus ou moins avec la culture dite de Tamna, caractérisée par des sépultures individuelles sous tumuli (tradition des "kourganes"), par l’importance centrale du cheval et l’usage des chariots, par une économie de type pastoral ainsi qu’un modèle de société patriarcal et guerrier. Se mêlant progressivement à des populations de chasseurs-cueilleurs et d’agriculteurs, ces conquérants indo-européens imposèrent à la "vieille Europe" du néolithique leurs idiomes, leurs divinités et leur vision du monde. » selon l’historien Henri Levavasseur (Iliade) dont la réflexion n’est pas sans finalité idéologique, lui qui se focalise sur : « tout honnête homme européen en quête de ses origines ancestrales ».

Pour la finalité idéologique et politique, il suffit en effet de lire un entretien de cet homme dans Breizh-Info le 28 avril 2021 : « De toute évidence, la question de l’identité de la France se pose aujourd’hui en des termes nouveaux, du fait de l’entrée sur notre territoire, en l’espace d’un demi-siècle, de millions d’immigrés provenant de l’espace extra-européen. À l’échelle du contingent, c’est un phénomène d’une ampleur sans équivalent depuis la Préhistoire. (…) Le traumatisme culturel, social, économique et politique provoqué par l’arrivée de ces flux humains considérables a créé en France, mais aussi dans la plupart des pays d’Europe, une véritable fracture entre l’identité ethnoculturelle et l’identité civique, entre ce que les Grecs nommaient, à l’aube de l’histoire européenne de la pensée, l’ethnos (ethnie) et la polis (cité). ».

On voit ainsi poindre certains "identitaires" récupérer l’œuvre subtile et rigoureuse de Georges Dumézil pour leur propre délire identitaire. Y aurai-il eu une même récupération si, au lieu d’une "civilisation indo-européenne", le vieux philologue avait découvert une "civilisation afro-européenne" ?

En tout cas, la question indo-européenne fait encore beaucoup débat. Pour preuve, cette conférence de Jean-Paul Demoule, professeur à l’Université de Paris et spécialiste du néolitique européen, le 15 octobre 2015 à la Maison de l’histoire, conférence qui ne manquera pas de susciter quelques réactions !...






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiDumezilGeorges03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211011-georges-dumezil.html




http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/07/39167264.html




 

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