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21 octobre 2021 4 21 /10 /octobre /2021 03:29

« Ma relation avec Sébastien, je la définis en trois mots : alcool, violences et soumission. » (Alexandra Richard, en novembre 2020).




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Du mardi 19 au vendredi  22 octobre 2021 se déroule le procès en appel d’Alexandra Richard (43 ans) jugée par la cour d’appel d’Évreux. Elle avait été condamnée à dix ans de réclusion criminelle aux assises de Rouen dans la nuit du 26 au 27 novembre 2020 à l’issue d’un premier procès qui s’est déroulé du 23 au 26 novembre 2020. C’est donc une prévenue en détention qui comparaît cette semaine à Évreux.

Dix ans, c’est beaucoup, mais elle risquait jusqu’à la perpétuité pour avoir tué son compagnon, Sébastien (36 ans), le 16 octobre 2016 dans leur domicile de Montreuil-en-Caux, en Normandie. Le conjoint, ivre, l’avait menacée de « lui défoncer la gueule ». Se sentant menacée, elle a alors pris un fusil de chasse qui se trouvait chez eux (son compagnon avait huit armes à feu et plus de mille cartouches qu’on ne lui a pas confisquées malgré une condamnation à trois ans de prison en 1999 pour avoir tiré sur un "rival amoureux" sur le parking d’une discothèque), l’a chargée sans avoir l’intention de le tuer, juste pour lui faire peur. Et le coup serait parti tout seul tandis que l’homme venait de prendre le canon du fusil.

Pendant plusieurs années, Alexandra Richard a été victime d’un compagnon violent. Elle avait même déposé une plainte en janvier 2016, mais on ne l’avait pas prise au sérieux. Mère de deux enfants d’une précédente liaison, Alexandra Richard était depuis quatre ans avec son nouveau compagnon avec qui elle avait fait un troisième enfant.

Ce compagnon était brutal, violent, souvent sous l’emprise de l’alcool. Au fil des mois et des années, ce fut un enfer pour elle, battue, violée, insultée, isolée, un enfer pour elle et ses deux filles car il était jaloux d’elles, du temps qu’elle prenait pour s’occuper de ses filles (la fille aînée a maintenant 19 ans), et du bébé (qui a maintenant 6 ans). Elle était pourtant une femme indépendante avec un fort caractère, du répondant, mais s’est retrouvée complètement soumise, sous l’emprise complète de son conjoint, le craignant jusqu’au regard, par un processus bien connu dans les violences conjugales (manipulation psychologique). Elle était surveillée jusque dans ses conversations téléphoniques, elle ne pouvait même pas prendre une douche seule, choisir son médecine, ses filles devaient rester dans leur chambre, etc.

Le premier scandale était donc cette violence quotidienne. Le deuxième, c’est qu’elle n’a pas été aidée, ni par la justice qui n’a ordonné qu’une "médiation pénale" (entre-temps, la loi n°2020-936 du 30 juillet 2020 protège nettement mieux les victimes de violences conjugales), ni par son entourage qui ne l’a pas crue. On se pose toujours la question du pourquoi Alexandra Richard n’a-t-elle pas fui son compagnon violent ? Elle l’a fait pourtant, une tentative, avec ses trois enfants, d’aller habiter chez ses parents, mais elle est finalement revenue vivre au domicile familial et a abandonné sa plainte. Le fait d’être restée a beaucoup contribué à la passivité de la justice et des services sociaux, mais elle avait peur d’une vengeance sur elle ou ses enfants.

Le troisième scandale, c’est le fait lui-même, le tir de l’arme à feu, avec un quatrième scandale, la présence de ces armes à feu : comment pouvaient-elles encore être là, au domicile, alors que l’homme avait déjà été condamné à cause d’elles ? Le cinquième scandale, j’y reviens un peu plus loin, c’est la récupération idéologique de cette tragédie par des organisations militantes politisées qui se moquent bien des victimes dans cette affaire (femme violentée, conjoint tué, enfants des deux côtés traumatisés).

Au premier procès, Alexandra Richard a affirmé qu’elle ne voulait pas le tuer mais l’impressionner : « C’était une arme de dissuasion (…). Qu’il soit décédé, ce n’est pas ce que je voulais (…), je voulais (…) m’enfuir avec mes enfants. ».

Après avoir tiré, Alexandra Richard a été mise en examen et placée en détention provisoire pendant vingt-deux mois, sans aucun suivi psychiatrique malgré un énorme stress post-traumatique. L’un de ses deux avocats était révolté : « Elle a été pris en charge comme une simple délinquante, sans que l’on entende qu’elle était également une victime. ».

La défense aurait voulu la requalification des faits en "violence volontaire ayant entraîné la mort sans intention de la donner" alors qu’elle est jugée pour "homicide volontaire". Mais les proches du conjoint tué ont rejeté l’idée qu’il était très violent et ont accusé Alexandra Richard d’avoir tiré volontairement. L’avocate des parents du compagnon a affirmé : « On est sur le terrain de l’homicide volontaire (…). Il n’y a pas de légitime défense. Il n’y a pas une agression au moment précis où elle tire. ». La fille aînée de la prévenue a remercié sa mère d’avoir agi ainsi : « Elle s’en veut de nous faire vivre tout ça, mais moi, je ne lui en veux pas : je n’avais pas envie de perdre ma mère et c’est ce qui se serait passé si elle n’avait rien fait ! ».

Au cours du premier procès, Alexandra Richard a déclaré : « Même en prison, je dormais mieux qu’à côté de lui, car personne ne me frappait. ». La condamnation à dix ans de réclusion criminelle était très lourde, d’où le procès en appel. Quand on regarde un peu la présentation faite dans les médias, surtout influencée par les deux avocats de la prévenue (dont une qui a aussi défendu Jacqueline Sauvage) et par des associations féministes, dont une, la même que celle qui s’en prend aux Miss France, la réflexion paraît immédiate : les juges sont des méchants, ils ont condamnés injustement Alexandra alors qu’elle était une victime, ils n’ont pas de cœur (en oubliant du reste les deux adolescents et l’enfant devenus orphelin).

Je veux ici être clair : je considère qu’Alexandra Richard a effectivement vécu un cauchemar, celui de violences conjugales qui ne pouvaient que se terminer mal, et je ne lui souhaite, pas plus qu’à tout autre personne, de rester en prison, d’autant plus que dans son cas, à part l’incontournable "punition" d’une sanction pénale, elle ne présente aucun danger pour la société d’être en liberté (c’est pourquoi la détention provisoire avant son premier procès a provoqué des réactions scandalisées). Sa cinquième demande de liberté a été rejetée par la chambre d’instruction de la cour d’appel le 14 octobre 2021.

Cependant, je trouve qu’une fois encore, on ne considère pas le sujet complètement, car il est pollué par des militantes qui se moquent bien du sort de la prévenue et qui veulent faire pression pour leur propre doctrine. Quelle est-elle ? Ces militantes veulent élargir la présomption de légitime défense dans le droit français aux cas de violences conjugales.

Pour l’instant, il n’est applicable qu’en cas de vol ou pillage avec violence et en cas d’effraction nocturne. L’une des avocats ajoute d’ailleurs quelque chose qui peut faire frémir : « La légitime défense est un droit naturel qui existe avant le droit, on comprend très bien quand il s’agit des hommes, et pourtant, on l’interdit aux femmes. ». Dans cette phrase, deux gênes : d’abord, parler d’un droit "naturel" peut faire peur et renvoie à des périodes pas fameuses, c’est très subjectif, l’humain vaut mieux que d’en rester au supposé naturel, le culturel le grandit ; ensuite, évoquer que la légitime défense ne s’appliquerait qu’aux hommes et pas aux femmes est de la victimisation féministe basée sur rien de concret, car les deux cas de présomption de légitime défense actuels peuvent s’appliquer évidemment à des femmes.

Mais plus sur le fond, renforcer l’application de la légitime défense me fait toujours peur. Au fait, dans les années 1970, qui militaient à outrance pour ce renforcement ? Surtout des hommes, des organisations d’extrême droite et ils trouvaient souvent des alliés auprès de parents d’enfants violés ou assassinés dont l’immense douleur et émotion ne savaient résister à leurs mots, à leurs amicales pressions, ou encore des commerçants cambriolés qui avaient réagi en tuant ou blessant leurs cambrioleurs.

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La défense cherche d’ailleurs à faire valoir deux éléments qui, à mon sens, sont contradictoires : d’une part, la légitime défense, elle aurait tiré car sans cela, elle aurait été tuée (c’est peut-être vrai, et même probablement vrai, mais on ne peut pas tuer sur une simple présomption) ; d’autre part, cela aurait été un accident, le coup serait parti alors qu’elle ne voulait être que dissuasive avec cette arme. Là encore, cela peut être vrai, mais il faut convenir que les deux points sont incompatibles ensemble : l’un signifie qu’on voulait tirer par peur d’être tuée, l’autre qu’on ne voulait pas tirer et que le tir n’était pas voulu.

En voulant jouer sur les deux registres en même temps, les deux avocats discréditent leur défense. C’est pourtant la ligne de défense pour l’un d’eux : « On pense que la question de la légitime défense doit se poser. C’est une question qui sera mise en débat. Nous conservons l’idée que le coup de feu est accidentel, mais on considère que les événements en amont permettent de dire que se saisir de l’arme, c’est de la légitime défense. ».

Il faut dire que lors du premier procès, l’avocate générale a rappelé qu’Alexandra Richard avait quand même tué un homme : « Oui, c’était un homme violent, mais vous ne pouvez pas répondre à la violence par la violence. ». Du reste, Alexandra Richard l’a reconnu et, aspect au moins rassurant, elle ne s’en est pas vantée, elle n’en a pas fait un acte politique. Au contraire, elle le regrette. Son avocat : « Elle n’a jamais revendiqué fièrement son geste, elle s’en veut et elle se sait coupable. ». Son avocate a surenchéri : « Tuer un homme, c’est très grave, on ne le conteste pas. Mais elle ne l’a pas tué de sang-froid, elle a cherché à se défendre. Il l’aurait sûrement tuée si elle ne l’avait pas fait. ».

Une représentante d’une organisation féministe qui soutient la prévenue pointe du doigt le véritable problème : « La justice sous-estime la dangerosité réelle des agresseurs et le danger de mort permanent dans lequel vivent les femmes victimes de violences conjugales. On ne dit pas qu’on doit se faire justice soi-même, mais on veut que les femmes soient protégées. ». C’est tout le problème de la prévention en général : comment arrêter une personne susceptible de commettre un crime mais dont rien ne justifierait une restriction de liberté avant qu’il ne le commette ? Un film comme "Minority report" a résolu le problème ; grâce à la technologie, on arrête les futurs criminels avant même qu’ils commettent leur acte.

Le principe de la justice est de juger sur des faits concrets et pas sur des supputations. Une fois dit cela, évidemment que les violences, les coups, les viols, les menaces sont des faits concrets, et des faits qui sont répréhensibles par la loi. On attend donc de la justice plus de considération pour les victimes de violences conjugales ou familiales, mais c’est un mouvement qui ne doit pas venir seulement des juges, aussi de toute la société, puisque souvent, les amis ou la famille peuvent sous-estimer, dédramatiser voire ignorer ou nier ces violences.

S’il y a un procès, s’il y a des débats qui durent plusieurs jours, des dossiers qui pèsent plusieurs tonnes peut-être (je n’ai pas l’info, mais ils sont toujours volumineux), c’est parce que justement, rien n’est évident et que le cas d’Alexandra Richard est spécifique, particulier. Il me paraît d’ailleurs très différent de celui de Jacqueline Sauvage. Moins accablant. Or, les organisations féministes qui viennent la soutenir mettent en parallèle tous les cas de femmes victimes de violences conjugales qui ont fini par tuer leur conjoint violent. Sans vouloir savoir exactement ce qui les a poussées à commettre ce meurtre (car c’est un meurtre). Car en les soutenant, elles croient soutenir leur cause.

Heureusement, pour un acte d’une telle gravité, ni la culpabilité ni l’innocence ne se décrètent automatiquement sans connaître parfaitement le dossier. Par conséquent, que ces organisations de lobbying féministe laissent les juges juger, en leur âme et conscience, avec leur sens du service du bien commun et leur conscience professionnelle, leurs connaissances juridiques aussi, sans leur faire pression, sans utiliser l’arme très populiste de la pétition qui laisserait entendre que si vous étiez populaire et convainquiez un grand nombre de vos contemporains, tout vous serait permis, jusqu’à tuer.

Non, heureusement, car nous sommes dans un État de droit. Quand les juges ont confirmé à plusieurs reprises la lourde peine de prison de Jacqueline Sauvage, ils ne l’ont pas fait par machisme, par haine des femmes, ni par incompréhension à sa situation des victimes de violences conjugales, ils l’ont fait sur des faits bien précis, établis et accablants.

Lors de la première journée du procès en appel, très tendue, les avocats de la famille de Sébastien se sont opposés aux avocats de la prévenue. Victime contre victime. L’avocat d’Alexandra Richard a demandé la fin de la prison : « Vous pourrez dire [à son plus jeune enfant] que sa maman dort en prison à cause de l’avocat général ici présent. ». L’avocate de la famille de Sébastien, le compagnon, a aussi surfé sur l’émotionnel, en parlant de ses deux enfants nés avant de connaître Alexandra, aujourd’hui âgés de 13 et 15 ans, qui vivaient aussi dans cette famille recomposée : « des enfants qui ont perdu leur papa et qui sont malheureux ».

Dans cette affaire, je ne suis pas juge et pour Alexandra Richard et ses trois enfants, je leur souhaite la quiétude de l’acquittement, le verdict est attendu ce vendredi 22 octobre 2021. Mais méfions-nous des militantes doctrinaires qui n’ont qu’une chose en tête, faire avancer leurs idées politiques, et cela avec le moyen le plus démagogique possible, l’émotion. La justice doit au contraire se prononcer dans un climat dépassionné et apaisé, hors de toute pression. Au risque d’être froide. Voire glaciale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alexandra Richard, coupable ou victime ?
Jacqueline Sauvage.
Violences conjugales.
Affajre Bygmalion.
Affaire Benalla.
Affaire Tapie.
Éric de Montgolfier.
L'abolition de la peine de mort.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211019-alexandra-richard.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/alexandra-richard-coupable-ou-236631

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/20/39185130.html









 

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