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31 octobre 2021 7 31 /10 /octobre /2021 03:37

« À mes débuts, j’ai été reçu par un agent très connu qui m’a dit : "Je ne te prends pas et, à mon avis, tu ne réussiras pas, parce que tu n’es pas sexué. Quand tu joues, on ne sait pas si tu es homo ou hétéro". Je suis reparti extrêmement accablé. En fait, pendant vingt ans, tout le monde a cru que j’étais homo : un acteur si maniéré ! Mais j’étais obsédé par les femmes, client des prostituées dès l’âge de quinze ans. J’étais ce que Céline appellerait un "tracassé du périnée", un chercheur. Parallèlement, mes amitiés étaient masculines, et souvent homosexuelles. (…) Je suis comme un poisson dans l’eau avec l’homosexualité. » (Fabrice Luchini, le 22 septembre 2012, "Télérama").



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Être né à la Toussaint, quelle idée ! Mais contrairement à ce qu’on dit, la Toussaint n’est pas la fête des morts (c’est le 2 novembre), mais la fête des Saints. Fabrice Luchini fête son 70e anniversaire ce lundi 1er novembre 2021. Il est ce qu’on peut appeler un autodidacte de la langue française. Il a commencé très tôt sa vie active comme coiffeur, mais adolescent, il était déjà un adorateur de Céline avec un coup de foudre pour "Voyage au bout de la nuit".

C’est assez étrange de le savoir car il est surtout connu pour ses rôles d’intello et d’amoureux de la langue française. Il n’est donc peut-être pas un grand littérateur, mais sa passion pour les belles lettres et les beaux mots en a fait un excellent lecteur, lecteur aussi à voix haute (il lit beaucoup sur scène, au théâtre). On ne peut pas dire qu’il cache bien son jeu car il ne l’a jamais caché et il assume voire en fait sa fierté : pas de diplôme sinon la scène qui se vit et ne s’apprend pas. Peut-être le côté intellectuel lui servait de cache-petite-bourgeoisie ? En tout cas, son jeu d’acteur, un peu laborieux  à ses débuts quand il avait une trentaine d’années, dans les années 1980, a été ensuite multiplié très rapidement des succès.

Dans ses nombreux rôles (le cinéma français se l’est arraché pendant de nombreuses années), Fabrice Luchini a suivi son âge : petit jeune plein d'enthousiasme au début, et à la fin, homme rangé, installé, ayant l’autorité. Du reste un peu comme Claude Rich. C’est un raccourci très rapide évidemment, mais cela signifie avant tout qu’il est un bon acteur.

Et j’ajouterais : il pourrait être un bon acteur. Ce qui le faisait apprécier au début pourrait lasser à la fin. Je m’explique : son côté passionné est extra, les yeux grand ouverts sur le vide, parlant sans forcément regarder son interlocuteur, rêveur, proclamateur, presque mystique voire hystérique, est sa signature, son signe distinctif, son atout, comme les ricanements et les simagrées d’une Louis de Funès ont fait son succès. À la longue, les incantations intellectuelles peuvent être trop prévisibles, trop cabotines.

En tout cas, la "profession", comme on dit, ne l’a pas raté : un César du meilleur acteur dans un second rôle en 1994 (dans "Tout ça pour ça !" de Claude Lelouch, sorti le 9 juin 1993) et dix autres nominations aux Césars, et un Molière d’honneur en 2016 et quatre nominations aux Molières. Comble de l’égoacteur : comme beaucoup de ses collègues, il a joué son propre rôle dans la série (qui veut cela) "Dix pour cent" en 2017, le 10% étant la commission de celui qui gère la carrière d’un acteur (la série raconte la vie d’un cabinet de tels managers).

C’est Philippe Labro qui a donné à Fabrice Luchini sa première chance au cinéma avec "Tout peut arriver" (sorti le 26 novembre 1969). Il a eu quelques rôles dans les années 1970, recruté notamment par Éric Rohmer et Claude Chabrol. Il a eu un peu plus de rôles dans les années 1980, mais à peine plus (il a dû se nourrir en retournant à son métier d’origine, coiffeur), même s’il a joué dans des films assez populaires, comme "P.R.O.F.S" de Patrick Schulmann (sorti le 18 septembre 1985) où il est prof d’arts plastiques, aux côtés de Patrick Bruel (prof de français), Laurent Gamelin (prof de gym) et Christophe Bourseiller (documentaliste) : quatre copains profs et il leur arrive pas mal de choses. Il y a eu aussi, c’est assez étonnant, "Emmanuelle 4" de Francis Leroi (sorti le 15 février 1984), où il est Oswaldo le magicien (rôle mineur) dans la série bien connue des films érotiques avec Sylvia Kristel.

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Tout l’acteur Fabrice Luchini s’est dévoilé comme premier rôle dans "La Discrète" de Christian Vincent (sorti le 21 novembre 1990) où il est un collaborateur parlementaire (au parlementaire invisible car c’est l’été des vacances au Paris vide) qui a une ambition littéraire. L’héroïne Judith Henry lui fait la réplique, un peu manipulée, et Maurice Garrel est son guide et coach, très crédible. Probablement l’un des meilleurs films qu’a tournés Fabrice Luchini à partir duquel sa carrière a décollé. Ce film a reçu trois Césars (notamment attribués à Judith Henry et à Christian Vincent, mais pas à Fabrice Luchini, "seulement" nommé).

Autre film très intéressant, "Riens du tout" de Cédric Klapisch (sorti le 11 novembre 1992) où Fabrice Luchini est bombardé directeur des Grandes Galeries avec l’objectif cynique (mais pas tout de suite compris) de rentabiliser au mieux le magasin pour le valoriser avant une vente inéluctable (on peut aussi remarquer l’interprétation de Jean-Pierre Darroussin). Cela fait un peu l’ambiance "Au bonheur des ogres" de Daniel Pennac dans la série Malaussène.

"Rien sur Robert" de Pascal Bonitzer (sorti le 24 février 1999) donne la mesure d’un rôle d’intellectuel classique chez Fabrice Luchini (il est ici critique cinéma), avec toujours une relation particulière avec les femmes (ici Sandrine Kiberlain et Valentina Cervi). Michel Piccoli, Bernadette Lafont et Denis Podalydès sont aussi de la partie. Claude Lelouch a aussi fait jouer Fabrice Luchini dans "Hommes, femmes : mode d’emploi" (sorti le 28 août 1996), avec Pierre Arditi dans le rôle du médecin et Bernard Tapie, étrange prémonition (?), dans le rôle de l’homme d’affaires véreux atteint d’un grave cancer (Gisèle Casadesus, petite pépite du cinéma français, y joue aussi).

Beaucoup d’autres films comme "Pas de scandale" de Benoît Jacquot (sorti le 20 octobre 1999), le mettent au centre de l’histoire (patron qui a fait un séjour à la Santé pour malversations, avec Isabelle Huppert et Vincent Lindon). Comme "Gemma Bovery" d’Anne Fontaine (sorti le 10 septembre 2014) avec Gemma Arterton ; comme "L’Hermine" de Christian Vincent (sorti le 18 novembre 2015), avec Sidse Babett nudsen et Eva Lallier (Fabrice Luchini est un président de cour d’assises qui se lie un peu trop avec une jurée, liaisons dangereuses pour un procès) ; comme "Alice et le Maire" de Nicolas Pariser (sorti le 18 mai 2019), où Fabrice Luchini est un maire de Lyon sans inspiration qui se retrouve en face d’Anaïs Demoustier, la jeune philosophe Alice chargée de le "restimuler" (intellectuellement).

On peut aussi citer sa participation dans "Paris" de Cédric Klapisch (sorti 20 février 2008) avec Romain Duris, Juliette Binoche, François Cluzet, etc. ; dans "Les Invités de mon père" d’Anne Le Ny (sorti le 31 mars 2010) aux côté de Michel Aumont, Karin Viard et Flore Babled ; dans "Potiche" de François Ozon (sorti le 10 novembre 2010) avec Gérard Depardieu, Catherine Deneuve, Judith Godrèche, etc. ; dans le rôle de Jules César dans "Astérix et Obélix : Au service de Sa Majesté" de Laurent Tirard (sorti le 17 octobre 2012) avec Édouard Bear (Astérix), Gérard Depardieu (Obélix), Michel Duchaussoy (son dernier rôle, Abraracourcix), Guillaume Gallienne (Jolitorax), Dany Boon (le Normand Tetedepiaf) et Gérard Jugnot (le chef pirate Barbe-Rouge).

Dans tous les films déjà cités, Fabrice Luchini a des rôles très diversifiés mais parfois sa personnalité peut l’emporter sur celle de son personnage. Je m’arrête sur l’un de ses derniers films qui m’a désagréablement surpris : "Le Mystère Henri Pick" de Rémi Bezançon (sorti le 2019). J’avais adoré le roman de David Foenkinos (sorti en 2016) pour beaucoup de raisons. C’est vrai qu’il y a toujours une grande appréhension quand l’un de vos livres préférés est adapté au cinéma : il y a la crainte de faire perdre toute la magie de la lecture et parfois, de l’ambiguïté et de l’implicite, mais il y a aussi la curiosité de voir comment le réalisateur s’est débrouillé, et surtout de connaître le casting (la distribution).

Hélas, avec ce film, j’ai été très déçu. Certes, Fabrice Luchini, qui joue le rôle du vieux routard du journalisme, plutôt puant mais qui devient humble après un retour de manivelle, se disait tout à fait adapté à ce rôle et il a raison. Mais en fait, à cause de son rayonnement, le personnage de Fabrice Luchini est devenu le principal personnage alors que je trouve que c’est un personnage secondaire. La plus importante, c’est la fille du fameux Henri Pick joué par Camille Cottin, mais comment Camille Cottin pouvait-elle rivaliser avec Fabrice Luchini ? Il aurait donc plutôt fallu, à mon sens, mettre à la place de Fabrice Luchini un acteur habitué plutôt aux seconds rôles qu’aux premiers (mais ce n’est que mon avis de lecteur déçu).

Au-delà du cinéma, amoureux assidu de la littérature française, Fabrice Luchini s’épanouit au théâtre, pour des pièces (Samuel Beckett, Sacha Guitry, Jules Romains, René de Obaldia, etc.) mais il se délecte aussi par la lecture de grands auteurs comme Victor Hugo, Céline, Baudelaire, La Fontaine, Rimbaud, Nietzsche, Péguy, Philippe Murray, Paul Valéry (dont c'est le cent cinquantième anniversaire de la naissance), Roland Barthes, Molière, etc. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de le voir sur scène mais j’ai en revanche pu voir et me délecter avec la diffusion d’une des pièces dans laquelle Fabrice Luchini a joué en 1994, aux côtés du regretté Pierre Vaneck et de Pierre Arditi : "Art" de Yasmina Reza (mise en scène de Patrice Kerbrat) qui est une savoureuse réflexion sur l’art contemporain, imposture ou réalité.

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Ce goût et ce don pour la lecture d’œuvres françaises l’ont conduit à rencontrer (entre autres) le Président Emmanuel Macron à Château-Thierry le 17 juin 2021 pour célébrer comme il se doit le grand Jean de La Fontaine aux fables si ancrées dans la conscience française. Bon anniversaire, cher acteur de l’esprit français !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fabrice Luchini.
Annie Girardot.
Yves Montand.
Nicole Croisille.
Bernard Tapie.
Marie-Anne Chazel.
Marthe Mercadier.
Jean-Paul Belmondo.
Cédric Klapisch.
Philippe Labro.
Adrian Monk.
Patrick Bouchitey.
Philippe Léotard.
Romain Goupil.
Isabelle Carré.
Claude Piéplu.
Michael Lonsdale.
Jean-Pierre Bacri.
Gérard Jugnot.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211101-fabrice-luchini.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/fabrice-luchini-le-beau-parleur-236847

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/27/39194262.html








 

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