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23 décembre 2021 4 23 /12 /décembre /2021 03:43

« Il faut prendre conscience de ce fait peu banal que Pierre Soulages n’est pas originaire des élites intellectuelles. Même dans ce pays socialement clivé, quelqu’un qui n’est pas du tout originaire des milieux culturels a pu parfaitement développer un art absolument rigoureux qui est reconnu par tous et qui ne recourt pas à la séduction. » (Pierre Encrevé, le 10 octobre 2009).




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Cette réflexion parue sur le site officiel de l’Aveyron (aveyron.com) le 10 octobre 2009 a été émise par Pierre Encrevé, l’un des deux commissaires de l’Exposition Soulages du Centre Pompidou en 2009-2010 à l’occasion des 90 ans de l’artiste. Maintenant, Pierre Soulages fête son 102e anniversaire ce 24 décembre 2021. C’est un monument, français mais mondial aussi, parisien et aveyronnais (il a installé son atelier en région parisienne le 14 mars 1946). Entre-temps, une rétrospective de sa peinture a eu lieu au Louvre en 2019-2020, pour son centenaire, rare privilège d’un peintre encore vivant partagé avec seulement Chagall et Picasso.

Pierre Encrevé poursuivait ainsi sur l’art de Soulages, dont certains se moquent : « Car son art va chercher chez vous quelque chose de très profond, lié au sacré. Accéder à son art demande du temps et du silence. Cela suppose de désapprendre une esthétique de grande consommation. Mais c’est un choix que n’importe qui peut faire. ». En ce sens, la peinture de Soulages n’est pas "élitiste".

Oui, l’art de Soulages est reconnu depuis longtemps, depuis plus de soixante-dix ans. Depuis une quarantaine d’années, tous les Présidents de la République ont apprécié Pierre Soulages, l’ont rencontré, parfois décoré, certains ont acheté de ses œuvres. Nicolas Sarkozy, probablement le moins connu comme amateur d’art, lui a même consacré quelques pages dans son anthologie artistique (qui peut faire un beau cadeau de Noël aux profanes de l’art). Oui, Soulages fascinent l’élite.

Comment parler de reconnaissance ? On s’amuse suffisamment à propos du marché de l’art et de ses bulles artificielles (à cet égard, je recommande de revoir la pièce de Yasmina Reza "Art", créée le 28 octobre 1994 avec Pierre Vaneck, Fabrice Luchini et Pierre Arditi dans une mise en scène de Patrice Kerbrat, qui explique la supercherie mais aussi la sincérité de l’art contemporain). Pourtant, chez Soulages, point de supercherie et une réelle recherche.

Pierre Encrevé a parlé de son art « lié au sacré » et assurément, cette recherche du sacré était palpable lorsque Pierre Soulages a projeté de réaliser 104 vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, datant du XIIe siècle (qu’il avait visitée pour la première fois en 1931) : « J’ai été invité à expliquer mes intentions à la préfecture. Ils tremblaient un peu de ce que j’allais faire. Le maire de Rodez était présent. Une fois les vitraux réalisés [entre 1987 et 1994], le succès touristique était là, pierre angulaire de la pensée des maires, retournant soudain les hôteliers, si farouchement contre mon projet. ». Pourtant, il n’est pas croyant : « Je suis devenu agnostique. La seule chose dont je sois sûr, c’est que je ne sais pas. La foi ne m’a jamais effleuré ni tenté depuis. Mais je reste de culture chrétienne et j’admire beaucoup Jean de la Croix, le mystique. » ("Le Figaro" le 8 mars 2013). Avant ses vitraux, il y avait 350 000 visiteurs à Conques chaque année, depuis ses vitraux, 500 000.

Soulages a refusé qu’un musée lui fût consacré à Montpellier, proposé par son maire de l’époque, le bouillonnant George Frêche (celui qui voulait ériger une statue géante de Lénine en plein centre-ville). Le peintre n’aime pas les musées personnels, car les deux premières années, il y a beaucoup de visiteurs, et puis ensuite, on l’oublie. Finalement, il est présent dans une aile du Musée Fabre de Montpellier, et a expliqué à Valérie Duponchelle pour "Le Figaro" du 8 mars 2013, non sans rire de lui-même : « Montpellier a acheté deux grandes toiles, sans barguigner, au prix du marché. Il a été reproché au maire, par le Front national, de gaspiller l’argent des contribuables pour des mètres carrés de goudron ! C’est mon titre de gloire. ».

Je n’ai malheureusement pas visité l’exposition du Louvre, j’aurais dit à cause de la crise sanitaire, mais ce serait une fausse excuse car elle se tenait avant le confinement, du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020. En revanche, j’ai pu visiter le Musée Soulages de Rodez en 2015, peu après son ouverture. Si Pierre Soulages a accepté le Musée Soulages de Rodez, c’était en imposant 500 mètres carrés de surface pour des expositions temporaires d’artistes contemporains. Et en participant au jury pour le choix de l’architecte : « Le projet qui l’a emporté me plaît. Même si les projets de Jean Nouvel, de Christian de Portzamparc, de Kengo Kuma étaient vraiment intéressants. Je dois dire que les architectes sont entre eux d’une sauvagerie que l’on n’imagine pas ! Les Français ont tous été virés. J’ai approuvé le choix final des Catalans RCR. Dire que c’était la seule chose possible, je ne crois pas. ».

Pour Soulages, le "prix du marché" n’est pas un mot à la légère, et cela peut expliquer la colère des élus du FN à Montpellier (remarquons qu’à l’époque de Le Pen père, tous les élus FN des grands villes fustigeaient systématiquement les budgets alloués à la culture contemporaine, considérant l’art contemporain comme de l’art dégénéré ; cela a donné d’épiques répliques enregistrées dans les procès verbaux des conseils municipaux de Grenoble présidés par Alain Carignon).

Les peintures de Pierre Soulages font partie des œuvres qui se vendent les plus chères au monde de la part d’un artiste encore en vie. Ses toiles ont régulièrement battu leur propre record. Ainsi, le dernier record en date s’est passé il y a un mois, le 16 novembre 2021 chez Sotheby’s à New York : il s’agit d’une toile 195 cm x 130 cm réalisée le 4 août 1961 et qui était pendant plus de trente ans dans une collection privée. Il correspond à sa "période rouge" alors que Soulages est devenu célèbre pour son outrenoir, les reflets de la lumière dans le noir.

Ce tableau laisse apparaître des teintes rouges sous le noir par la technique du raclage du matériau utilisé. À l’origine, l’œuvre était estimée entre 8 et 12 millions de dollars et un acheteur en a mis 20,2 millions de dollars (soit 17,8 millions d’euros) à la suite d’enchères "haletantes" (selon le mot du "Figaro" du 17 novembre 2021) de plusieurs acquéreurs potentiels. On lira d’ailleurs avec amusement quelques commentaires à l’article du "Figaro".

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Certes, la cote de ses œuvres ne doit pas laisser indifférent Pierre Soulages, mais pour le tableau concerné, il ne lui appartenait plus depuis longtemps ; en quelque sorte, son œuvre lui échappe dès lors qu’il n’en est plus le propriétaire. Cela le dépasse autant que ses admirateurs non fortunés et même sans reconnaissance sur le marché de l’art, Soulages aurait continué à faire ses toiles car elles répondent à une recherche personnelle et artistique. Il est d’ailleurs loin de la vie parisienne, de la frime, du bling-bling et à 100 ans, il a réalisé encore deux ou trois tableaux pour l’exposition du Louvre. Et c’est physique, ce sont de grands tableaux.

Pierre Encrevé expliquait, lors des 90 ans de l’artiste : « Cette grande exposition du Centre Pompidou est faite aussi pour cela, pour ouvrir l’art du Soulages au grand public. ». J’ai visité cette rétrospective et, pour ainsi dire, j’ai fait la connaissance de son œuvre au Centre Pompidou, une exposition très spacieuse, très longue, quasi-exhaustive de ses périodes, de ses recherches, très documentée. Son œuvre est inspirée de la grotte de Lascaux qu’il a visitée très jeune, tout comme des gouffres naturels de l’Aveyron. Il est resté fasciné par les premières peintures, la grotte Chauvet, c’était il y a 360 siècles ! Il s’est inspiré aussi des œuvres de Hartung.

Le génie, c’est une idée fixe qui a germé dans le cerveau de l’enfant et qu’il s’applique depuis près de cent ans à mettre en œuvres (au pluriel) : le noir fait ressortir la lumière. Quand une tentative ne lui convient pas, loin de laisser le marché de l’art faire fructifier son ratage (il le pourrait, d’autres ont été plus cyniques, par exemple Salvador Dali), lui, pudiquement, brûle la toile et récupère son cadre. Les ratés n’ont pas place dans son cheminement. Cette caractéristique fait même partie de sa légende. Bon 102e anniversaire, grand maître !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Soulages consacré au Louvre.
Entrenoir.
Pierre Soulages.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211224-pierre-soulages.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-soulages-102-ans-broie-du-238072

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/12/11/39258652.html








 

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