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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 03:48

« Avec son visage hiératiquement figé, ses yeux fixant un point indéterminé de l’espace, son père n’appartenait plus tout à fait à l’humanité, il y avait décidément en lui quelque chose du spectre, mais également de l’oracle. » (Michel Houellebecq, "Anéantir", éd. Flammarion, 2022).



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Comme je l’expliquais dans un précédent article, l’écrivain Michel Houellebecq n’en est plus forcément à ruminer du noir dans l’obscurité observée de l’humanité. Dans son dernier ouvrage sorti le 7 janvier 2022, "Anéantir" (chez Flammarion), il imagine au contraire un rebond industriel de la France et même, une industrie automobile fleurissante, concurrençant voire surpassant l’industrie automobile allemande. C’est dire comme le spécialiste du pessimisme est devenu optimiste.

Si l’économiste Bernard Maris appréciait tant ses livres, c’est qu’il pensait, à mon avis à juste titre, que Michel Houellebecq pensait le mieux la société contemporaine, ressentait le mieux ses évolutions, ses aspirations, ses absurdités, ses paradoxes, et en faisait donc une description la plus lucide possible. Bien sûr, comme beaucoup de ces évolutions sont plutôt négatives, ou, du moins, inquiétantes, cela pouvait donner lieu à une narration déprimante.

Avec les quelques idées positives du dernier roman, on pourrait même croire que l’avenir de la France change de trajectoire et reviendrait au beau fixe. Bon, c’est un peu simpliste, mais comme dans toute évolution, il y a du bon et du mauvais, ressenti du reste très subjectivement, car la société est aussi "schizophrène", inquiète des délocalisations à cause du chômage et de la désindustrialisation, mais heureuse de consommer les fruits de cette délocalisation car accessibles aux moins riches et donc, au plus grand nombre, il est heureusement facile de changer de perception selon la perspective d’observateur qu’on prend.

On connaissait aussi quelques "combats" de Michel Houellebecq. L’un, retranscrit dans "Soumission" (2015), est la peur d’une société française se transformant progressivement en société musulmane, peur voire obsession qu’a reprise et amplifiée des personnalités comme Éric Zemmour. Michel Houellebecq, lui, n’a pas exprimé d’opinion politique, il n’a fait qu’imaginer cette transition (en principe pour cette élection présidentielle, ce qui ne semble pas se passer comme le livre, heureusement), et cela avec une certaine dose d’originalité.

On peut aussi parler de "combat" dans ses premiers livres, en particulier "Les Particules élémentaires" (1998), mais aussi "Extension du domaine de la lutte" (1994) et plus encore dans "Plateforme" (2001), qui serait une sorte de droit au sexe, droit plutôt décliné au masculin, car le point de la vue de la femme manquait beaucoup à l’origine, dans ses premiers romans (ce n’est plus le cas maintenant).

On trouve aussi un soutien aux agriculteurs, plutôt aux petits exploitants, dans "Sérotonine" (2019), écartelés entre l’Europe, ses aides et ses normes, les consommateurs, l’État et la concurrence extraeuropéenne, ou encore une critique de la désertification rurale qu’on ressent aussi dans "La Carte et le Territoire" (2010), couronné prix Goncourt.

Plus que dans ses précédents romans, Michel Houellebecq aborde, avec "Anéantir", les thèmes "sociétaux". En fait, je l’attendais depuis longtemps sur ces sujets-là.

On a ainsi une évocation de la GPA, on va dire, une "GPA pas heureuse", dans le sens où l’un des effets plus ou moins volontaire d’une femme qui a demandé cette GPA serat d’humilier son mari (qu’elle n’aimerait pas). Et il faut aussi l’amour des parents : « Elle avait souhaité par ce choix humilier Aurélien, faire savoir à tous dès la première seconde qu’il n’était pas, ne pouvait en aucun cas être le père véritable de l’enfant. Si telle avait été son intention, elle avait pleinement réussi. La paternité biologique n’a aucune importance, l’important c’est l’amour, du moins c’est ce qu’on affirme en général ; mais l’amour, encore faut-il qu’il y en ait, et Paul n’avait jamais eu l’impression qu’il existât une quelconque forme d’amour entre Aurélien et son fils (…). ».

Parmi les sujets de son roman "Anéantir", il y a aussi le chômage des quinquagénaires, et plus particulièrement des cadres, couplé à l’ascenseur social en panne. En effet, parmi les personnages, l’auteur décrit Hervé qui est notaire, mais la crise de l’immobilier a engendré la faillite de l’étude notariale qui l’employait et il se retrouve au chômage avec peu de chance de retrouver un emploi sinon en rebondissant dans un autre métier. Michel Houellebecq montre ainsi qu’on peut avoir fait de belles études et ne pas assurer ses fins de mois. Mais implicitement, il explique cette situation par le fait que ce personnage est fils d’ouvriers.

Cela n’empêche pas non plus le romancier de s’interroger sur l’amour, un peu pour lui-même puisqu’il a eu l’an dernier 65 ans : « Est-ce qu’on peut tomber amoureux à soixante-cinq ans ? Peut-être que oui, tant de choses existent sur cette terre. Il est certain en tout cas que Madeleine était tombée amoureuse de son père (…). Cela pouvait se comprendre, son père était à sa manière un homme impressionnant, d’ailleurs il avait toujours eu un peu peur de lui, mais pas tellement peur non plus parce que c’était un homme bon (…). ». Et cette Madeleine, la cinquantaine à peine entamée, « c’était juste une pauvre sans commentaires, et sa vie jusqu’à présent avait été parfaitement merdique, un bref mariage avec un alcoolique et c’était tout, on n’arrive pas à imaginer à quel point c’est peu de chose, en général, la vie des gens,on n’y arrive pas davantage quand on fait soi-même partie de ces "gens", et c’est toujours le cas, plus ou moins ». En d’autres termes, elle est une "qui n’est rien". On retrouve le Houellebecq un tantinet dépressif. Je pense que l’expression « une pauvre sans commentaires » fera date, au même titre que les « sans dents » de François Hollande.

De tous ces nouveaux combats, je pense qu’il y en a un qui pèse plus lourd que les autres pour Michel Houellebecq, et qui, par celui-ci, révèle un véritable humanisme, certes un peu dépressif, mais un humanisme beaucoup plus vivant que ceux qui célèbrent le culte de la mort "douce", à savoir l’euthanasie.

Michel Houellebecq a été profondément écœuré par la manière dont Vincent Lambert a été (mal)traité de 2014 à 2019, jusqu’à sa mort provoquée qui reste, à mon sens aussi, un véritable scandale de la morale publique (on peut lire une première tribune ici, et une seconde tribune là). Je ne pouvais pas imaginer que Michel Houellebecq, dans un roman ou un autre, ne s’empare pas de ce thème. Avec la "facilité" du romancier : en effet, il ne s’agit pas ici de faire un "essai", d’égrainer les arguments pour ou contre l’euthanasie, il ne fait que raconter une "histoire", et en plus, en tant que "deus ex machina", il maîtrise parfaitement tous les tenants et aboutissants de l’histoire. Il peut donc en faire un modèle à visée philosophique, mais toujours sans prétention, car il n’y a jamais vraiment de moralité dans les romans de Michel Houellebecq, et d’ailleurs, il commence toujours à dépeindre ses personnages sans beaucoup les valoriser ; ils ont tant de défauts au départ qu’ils ne peuvent pas être des modèles de comportement.

Simplement, la simple narration suffit à ensuite changer d’opinion le cas échéant, mais surtout, à connaître d’autres perspectives, à mieux comprendre un contexte qui n’est pas comme on le croyait, à confronter d’autres points de vue.

Car l’euthanasie, au fond, qu’on souhaite pour les autres, car si on veut légaliser l’euthanasie, c’est bien qu’on veut la généraliser, qu’elle soit utilisée aussi pour les autres, sans en comprendre les dangers, c’est un regard sur soi-même, c’est la peur d’affronter soi-même une échéance qui, de toute façon, suprême égalité qui élimine toute classe sociale, arrivera à chacun de nous, et elle arrivera avec de la souffrance, pour nous et pour ceux qui nous aime. Croire qu’on éliminera la souffrance (en particulier psychologique) en avançant l’échéance est un leurre et surtout une prétention immense, prométhéenne. On sait réduire la souffrance physique (c’est l’un des progrès de la médecine) et cela devrait suffire pour justement ne pas vouloir avancer l’échéance.

Alors, Michel Houellebecq ne fait que dans la narration, avec ses personnages, loin d’être parfaits et surtout, loin d’être uniformes, un athée matérialiste qui n’a pas le temps de dépenser son argent, une catho pratiquante qui vote pour l’extrême droite et qui n’a pas beaucoup d’argent, etc. Le père du personnage principal est ainsi "son" Vincent Lambert, sans la caractéristique jeunesse : il a autour de 70 ans, pas d’accident de la route, mais un accident vasculaire cérébral qui, finalement, entraîne le même désordre dans le cerveau. Coma, inquiétude, et puis, éveil, sortie de l’engagement du pronostique vital et, comme Vincent Lambert, état pauci-relationnel.

La différence entre Édouard Raison (le père en question) et Vincent Lambert, c’est qu’il a eu la chance d’être "mieux" traité médicalement, qu’on s’occupe "vraiment" de lui dans une structure spécialisée. C’est là l’invraisemblance du roman : non seulement il existe une structure prête à l’accueillir, mais celle qui est le plus proche du domicile familial a justement une place qui se libère.

Et d’ailleurs, que veut dire "une place qui se libère" ? Car moi aussi, je me suis toujours inquiété de la question : « Édouard Raison entamerait une nouvelle phase de son existence, et tout portait à croire que ce serait la dernière. Si une place s’était libérée, dans cette unité de Belleville-en-Beaujolais, si une chambre avait été vidée, puis allait être nettoyée, c’était de toute évidence qu’un autre résident était "parti", ou, pour le dire plus clairement, qu’il était mort. ».

Les caractéristiques pour pouvoir y entrer sont les suivantes : « "Votre papa y sera parfaitement soigné, j’en ai la certitude. Il n’a pas besoin de trachéotomie pour respirer, et ça c’est déjà énorme. Le point noir, par contre, c’est qu’il n’a aucun mouvement oculaire, ce sont les mouvements oculaires qui permettent de rétablir la communication, et c’est souvent la première chose qu’ils récupèrent". Elle s’abstint d’ajouter que c’était assez souvent, aussi, la dernière, elle gardait à vrai dire un souvenir plutôt angoissé de ce moment de sa visite au centre hospitalier de Belleville-en-Beaujolais (…). ». Eh oui, comme Vincent Lambert, on ne peut pas débrancher Édouard Raison, car il n’est pas branché ! Il est autonome dans la respiration, et seule, l’absence de réflexe de déglutition, qui peut revenir après un long entraînement, l’empêche d’être autonome dans son alimentation et son hydratation.

Et au programme précisé par la médecin-chef du service de réanimation qui va transférer le patient dans cet hébergement spécialisé, tout ce dont Vincent Lambert n’avait pas pu bénéficier alors que plusieurs structures avaient confirmé qu’elles seraient prêtes à l’accueillir : « Ils ont plusieurs séances hebdomadaires de kinésithérapie et d’orthophonie (…), j’ai été impressionnée quand j’y suis allée. Ils sont baignés régulièrement, et ils ont fréquemment des sorties en fauteuil roulant. Il y a un parc, enfin une espèce de petit parc, à l’intérieur de l’établissement, mais souvent ils vont plus loin, jusqu’aux berges de la Saône. ».

Complété par le directeur de l’unité lui-même : « En dehors de la parole [je n’y crois pas trop] l’orthophonie sert aussi à éduquer la déglutition, ce qui peut permettre d’abandonner la gastrostomie pour revenir à une alimentation normale. (…) Tous les aliments sont permis ; à condition de les mixer, de les réduire en purée, il pourra retrouver toutes les saveurs qu’il connaissait. (…) Ensuite (…), il y a la stimulation sensorielle en général. Toutes les semaines, pour ceux qui le souhaitent, on a une séance de musicothérapie. Et puis, là c’est plus récent, c’est une association qui gère ça, il y a les ateliers animaux domestiques (…). Et puis bien sûr on ne les laisse pas allongés toute la journée, ça c’est le plus important à mon avis. Déjà ça évite les escarres, en cinq ans je n’ai pas eu une seule escarre dans mon unité. Tous les matins ils sont levés, mis en fauteuil roulant, très important, le fauteuil roulant (…), et ils restent en fauteuil jusqu’au soir, on peut les déplacer, suivant les disponibilités des soignants bien sûr. (…) On essaie de les promener plus longtemps, on les sort tous les jours, parfois en ville, parfois sur les bords de Saône. C’est important qu’ils puissent voire d’autres choses, écouter des sons différents, sentir d’autres odeurs ; mais évidemment c’est le plus coûteux en personnel, il faut un soignant pour pousser chaque fauteuil, on procède par roulement, on s’arrange pour que chacun puisse avoir sa promenade au moins une fois par semaine. ».

C’était parmi les revendications de la mère de Vincent Lambert : qu’il puisse avoir un fauteuil roulant et ne pas rester sans stimuli allongé dans sa chambre, et qu’il puisse être transféré dans une unité spécialisée chargée de l’accompagner. Je ne saurai jamais pourquoi l’État, et en particulier le Conseil d’État, ont privilégié l’euthanasie alors qu’il existait d’autres solutions. Ou j’ai trop peur de le savoir.

Dans le roman, tous les personnages n’ont pas, non plus, la même appréhension de ce qui est bien pour Édouard Raison et c’est cet entrechoquement des conceptions qui fait aussi la subtilité âpre de l’histoire.

On peut comprendre rapidement que Michel Houellebecq s’est bien documenté sur le sujet. C’est un sujet essentiel, et passionnant, car cet état de semi-conscience, d’une personne qui peut ressentir tous les sens mais qui ne peut plus rien exprimer, plus entrer en communication, peut "s’abattre" sur n’importe qui n’importe quand. Et la société doit savoir répondre à cet enjeu, faire preuve de solidarité auprès de ces patients qui ne souffrent pas mais qui sont en situation de lourd handicap. Certains veulent y répondre par la mort, purement et simplement, j’oserais dire facilement, et, au contraire, pour près de deux mille familles, la réponse, c’est d’accompagner ces personnes avec le plus de soins, le plus d’attention, et surtout, avec le plus d’amour possible.

Oui, Michel Houellebecq, c’est aussi cette culture de la vie face à la culture de la mort. Donc, non, le noir houellebecquien est certainement plus éclairant et porteur d’espérance que bien des opinions mortifères qui se sentent majoritaires dans la société française au point de prétendre régenter celle-ci selon une morale on ne peut plus douteuse. Merci, Michel Houellebecq, d’être l’avocat de ces personnes incapables d’exprimer qu’elles sont encore bien vivantes.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les nouveaux combats de Michel Houellebecq.
Anéantir : du grand Houellebecq !
Rentrée littéraire 2022 : "Anéantir" de Michel Houellebecq.
Michel Houellebecq évoque Vincent Lambert.
Houellebecq a 65 ans.
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220118-houellebecq-aneantir.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/les-nouveaux-combats-de-michel-238722

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/17/39309041.html










 

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