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23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 03:02

« Le gaullisme aura duré trente ans. Une génération, en somme… » (Pierre Lefranc).



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Un des représentants les plus "orthodoxes" du gaullisme, Pierre Lefranc est né il y a 100 ans, le 23 janvier 1922 à Paris. Il est mort il y a dix ans, le 7 janvier 2012, au Val-de-Grâce à Paris, quelques jours avant son 90e anniversaire. Pour l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin, l’homme était « un amoureux de la liberté et une figure du courage politique, de l’exigence morale qui est au cœur du gaullisme ainsi que de l’esprit d’indépendance. C’était un combattant, un fidèle en temps de solitude et un serviteur de l’État. Sa vigilance en faveur de nos principes républicains, il n’a jamais cessé de l’exercer. ». Il voulait être le gardien intransigeant des valeurs gaullistes.

Pierre Lefranc était un ancien résistant et un très proche du Général De Gaulle, au point même d’avoir une certaine ressemblance de visage et de voix avec un homme qui aurait pu être son père (Pierre Lefranc est né trois semaines après l’amiral Philippe De Gaulle). Très proche de De Gaulle dont il était devenu l’ami, Pierre Lefranc n’a pas été, paradoxalement, ministre à l’époque dorée du gaullisme gouvernemental, comme le furent de nombreux de proches. Il était son chef de cabinet.

Étudiant en droit à Paris, il avait 18 ans le 20 juin 1940, date à laquelle il a entendu l’appel de De Gaulle à la BBC. Le premier acte de résistance de Pierre Lefranc fut d’avoir célébré le Soldat inconnu le 11 novembre 1940 et d’avoir manifesté contre l’occupant nazi sur les Champs-Élysées, ce qui formellement était interdit et était une marque de défiance contre le nouveau régime. Selon Pierre Lefranc, le déclencheur de cette manifestation a été la décision du recteur de Paris de fermer l’université le 11 novembre 1940 pour décourager les commémorations. Les soldats allemands ont encerclé l’Arc de Triomphe et ont tiré sur les étudiants.

Dans ces circonstances, Pierre Lefranc a été blessé à une jambe, touchée par l’explosion d’une grenade, il fut amené à l’Hôtel Continental puis l’Hôtel Majestic, en état d’arrestation, et fut emprisonné pendant six mois à la prison de la Santé (où un gardien lui a dit : « Paraît qu’ils vont tous vous fusiller ») et fit un court séjour à la prison de Fresnes pour faire soigner sa jambe. En 2005, Pierre Lefranc a affirmé : « C’est le premier sursaut venant des profondeurs. Les chants et les clameurs se succèdent. Le nom de De Gaulle est déjà, pour tous ces jeunes, synonyme d’honneur et de liberté. Il est cent fois lancé et cent fois repris à pleine voix. ».

Sa première nuit en prison à la Santé, du 11 au 12 novembre 1940, lui fut mémorable : « Ce soir-là, je compris pour toute ma vie, que seule demeurait indiscutable la dignité de soi… Cette nuit-là me fit gagner plusieurs années. (…) Plus tard, parlant de ces modestes événements avec le Général De Gaulle, il voulut bien me dire qu’à l’annonce de cette première manifestation ouverte de résistance, organisée et menée par des jeunes, il avait eu le sentiment d’une première réponse du pays, riche de promesses, et qu’il en avait ressenti de la joie. ».

À sa libération (sans explication), Pierre Lefranc a fui vers la zone libre et a créé un réseau de résistance, tout en se formant à la nouvelle École des cadres d’Uriage, près de Grenoble, créée en septembre 1940 et chargée de former l’élite de la Révolution nationale de Pétain (mais enseignants et élèves se retournèrent contre Pétain, créèrent des réseaux de résistance dans le Dauphiné, et l’école fut finalement fermée le 27 décembre 1942).

Pierre Lefranc a tenté de rejoindre Londres mais il fut emprisonné en Espagne pendant six mois et a rencontré pour la première fois De Gaulle à Gibraltar le 30 mai 1943, qui lui a sèchement parlé : « Vous en avez mis du temps, à venir ! Il nous reste beaucoup à faire. ». Il a rejoint la France libre à Londres.

Après une formation à l’École Militaire des Cadets de la France Libre, Pierre Lefranc travailla pour le renseignement et les services secrets de la France libre. Son rôle était de coordonner les maquis. Il a été parachuté dans l’Indre le 25 août 1944 pour contribuer à la libération de la France, puis, d’octobre 1944à à septembre 1945, fut affecté aux affaires politiques des services des renseignements (dans ce cadre, il a intégré le service de presse de la 1e armée commandée par le général de Lattre de Tassigny en Allemagne en mars 1945).

Après la guerre et une courte mission dans le cabinet du Ministre de l’Économie, Pierre Lefranc a travaillé dans le privé, dans le secteur des assurances. D’un fidélité exemplaire, il a suivi De Gaulle dans la grande aventure du RPF (Rassemblement du peuple français, le parti que De Gaulle a créé en avril 1947), faisant partie de la direction et se faisant élire conseiller municipal de Brive de 1947 à 1951.

Probablement que ses relations avec De Gaulle entre 1951 et 1958, au moment ce qu’on a appelé a posteriori la "traversée du désert" furent "fondatrices" de ce qu’est devenu et de ce que représentait Pierre Lefranc dans la Cinquième République. Rendant régulièrement visite à De Gaulle dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises, il a tissé des liens de confiance et d’amitié avec le Général.

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Le futur ministre Alain Peyrefitte le considérait comme un "vieux-gaulliste" : « À côté d’eux [l’entourage de De Gaulle], il y avait quelques "vieux-gaullistes", qui avaient servi fidèlement le Général au RPF et pendant la traversée du désert : Olivier Guichard, Pierre Lefranc, Jacques Foccart. Il avait besoin d’eux et s’appuyait souvent sur eux, même s’il affectait parfois de les tenir à distance, non sans ingratitude. ». Dans cette catégorie, Alain Peyrefitte plaçait aussi Roger Frey, Raymond Triboulet et Jacques Marette.

Au retour de De Gaulle au pouvoir, Pierre Lefranc a été son chef de cabinet à Matignon, puis a appartenu au cabinet de De Gaulle à l’Élysée de 1959 à 1963. Alain Peyrefitte a raconté que le 27 mai 1962, Pierre Lefranc est venu le voir à son Ministère de l’Information. Il était alors conseiller technique de l’Élysée chargé de l’Information et il transmettait la consigne du Général de ne pas libéraliser la RTF (future ORTF) : « Il paraît que vous préparez un statut pour la RTF. Je suis chargé de vous mettre en garde contre la tentation de mettre en marche un système qui aurait pour effet que vous laisseriez échapper la RTF de votre autorité. Conservez la capacité de nommer qui vous voulez où vous voulez. (…) Si un journaliste de la télévision ou de la radio présente les informations d’une manière désagréable au gouvernement, vous le mettez au placard. (…) Et vous troqueriez votre autorité contre une vague tutelle, qui ne vous donnera plus aucun moyen de faire passer votre impulsion ? Cela, le Général ne l’attend pas du tout de vous. Le statut actuel vous donne l’autorité, donc la responsabilité. ». Et le ministre de songer : « J’ai trop entendu le Général lui-même sur ce thème, pour ne pas être sûr que Pierre Lefranc traduit très exactement la pensée présidentielle. ». L’image du ministre Alain Peyrefitte annonçant les innovations dans le journal télévisé a donc donné une idée erronée de sa propre pensée politique, beaucoup plus libérale en matière d’audiovisuel que l’image que De Gaulle aurait voulu montrer.

Toujours sur la réforme du statut de l’ORTF, Georges Pompidou a dit à Alain Peyrefitte en août 1962 : « Ne vous imaginez pas que c’est Lefranc qui monte le Général contre vos idées, c’est le Général qui fournit ses idées à Lefranc. Je crois comme vous qu’il faut le faire évoluer. Mais il faudra du temps et de la patience. ». Le 27 février 1963, Georges Pompidou a encore ajouté auprès d’Alain Peyrefitte, après un "nouvel avertissement" de Pierre Lefranc : « Vous ne ferez pas changer d’avis à la fois le Général et Lefranc. On pourra peut-être convaincre le Général s’il n’est remonté par personne. Comme Lefranc va devenir préfet, ça ne doit pas être impossible. Ensuite, nous verrons si nous pouvons faire passer le Général à l’attendrissement. ».

Et effectivement, au conseil des ministres du 3 juillet 1963, sur proposition de Roger Frey (et avec la réticence de De Gaulle), Pierre Lefranc fut nommé préfet de l’Indre de juillet 1963 à septembre 1965, dans le département où il avait été parachuté pendant la guerre.

En automne 1965, il fut chargé d’une mission très délicate et preuve de la grande confiance qui le liait à De Gaulle : il fut son directeur de campagne à l’élection présidentielle de décembre 1965, ce qui n’était pas une mince affaire alors que De Gaulle ne voulait pas "s’habiller en pyjama" pour aller rencontrer les Français. Son action fut très efficace en structurant les soutiens à De Gaulle partout sur le territoire. Pierre Lefranc a témoigné bien plus tard que les hésitations à se représenter étaient réelles, Yvonne De Gaulle aurait voulu commencer une retraite tranquille et son mari aurait aimé bénéficier de temps pour achever ses mémoires.

nsuite, de 1965 à 1973, Pierre Lefranc fut nommé président de la Sofirad, Société financière de radiodiffusion qui gérait les participations de l’État dans des entreprises privées du secteur de l’audiovisuel (société créée paradoxalement par Pierre Laval le 17 novembre 1942 pour participer à la création de RMC et qui fut dissoute le 1er août 2017). Fonction souvent politique qui avait été confiée à la Libération à Robert Buron, et, limogé par Georges Pompidou en 1973, Pierre Lefranc a été remplacé par Denis Baudouin puis en 1977, par Xavier Gouyou-Beauchamps (sous Valéry Giscard d’Estaing), et Hervé Bourges en fut aussi, de 1989 à 1991 (sous François Mitterrand).

Appelé par Jaccques Foccart et Pierre Juillet pour mobiliser les militants gaullistes face aux "agitateurs" de mai 1968, Pierre Lefranc organisa la grande contre-manifestation du 30 mai 1968 aux Champs-Élysées qui fut un succès inespéré, où il manifesta au premier rang aux côtés de Michel Debré et André Malraux avec lequel il créa en 1971 l’Institut Charles-De-Gaulle devenu fondation en septembre 1992, chargé de la mémoire politique de De Gaulle. Pierre Lefranc fut aussi à l’origine des comités pour la défense de la République (CDR) qu’il a présidés jusqu’en mars 1969.

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Toujours au service de De Gaulle même après sa démission en 1969, Pierre Lefranc a ainsi parfois "aidé" le Général De Gaulle, par exemple en lui recommandant un hébergement dans le Lot pour faire escale dans son voyage vers l’Espagne (le dernier déplacement de De Gaulle), le château de Roumegouse qui appartenait à un membre de la famille dans l’ancien résistant.

Philippe De Gaulle, affecté en Bretagne à la mort de son père, a expliqué dans ses entretiens avec Michel Tauriac ("De Gaulle mon père", éd. Plon, 2004) que lors de son retour de Bretagne à Colombey-les-Deux-Églises, lorsqu’il était à Paris, il n’avait pas pu pénétrer à l’Élysée tôt le matin du 10 novembre 1970 pour s’assurer que les dernières volontés de son père seraient correctement suivies (pas de cérémonie officielle) : « Vous voyez donc comment tout cela était compliqué ! Ce n’est pourtant pas faute de m’expliquer au téléphone avec Baudouin en l’absence de quelqu’un d’autre, comme Pierre Juillet, par exemple, à qui j’aurais préféré avoir affaire. Je lui indique que je suis porteur d’un exemplaire du testament olographe de mon père et lui en donne la teneur. (…) Je me sens donc assez désemparé. Comment franchir cette barrière qui m’empêche d’accomplir mon dernier devoir filial ? ». À l’époque, Denis Baudouin venait d’inaugurer ses fonctions de conseiller chargé de la communication à l’Élysée et était d’astreinte cette nuit-là.

C’est ainsi que l’amiral De Gaulle pensa à Pierre Lefranc : « C’est un homme fidèle en qui je peux avoir confiance. Je décide de lui téléphoner pour lui annoncer la triste nouvelle et lui faire part des difficultés que je viens de rencontrer à l’Élysée. Il arrive tout de suite à mon domicile. Il est évidemment très ému. Il me propose : "Je vais aller à Colombey le plus vite possible pour aider votre mère". ». Philippe De Gaulle lui proposa plutôt de se charger lui-même des dispositions des obsèques avec Georges Pompidou : « Si vous voulez nous prêter main-forte, rendez-vous plutôt sans tarder à l’Élysée avec l’exemplaire numéro trois que voici et insistez pour être reçu par Pompidou en lui demandant d’appliquer les dispositions voulues par le Général De Gaulle. ».

Pierre Lefranc s’est alors rendu immédiatement à l’Élysée, a rencontré Georges Pompidou qui lui a expliqué qu’on recherchait l’exemplaire qu’il détenait lui-même du testament de De Gaulle (depuis 1952, il n’était pas immédiatement accessible), exemplaire qu’il a ensuite publié dans la presse à midi (dans "France-Soir", à une époque où ce journal était réellement un journal avec de vrais journalistes et de la vraie information). La famille De Gaulle aurait été prête à publier le testament au même moment sans concertation avec l’Élysée si celui-ci continuait à montrer autant de mauvaise volonté. Le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas, qui venait d’arriver à l’Élysée, a ainsi été averti de la mort de De Gaulle par Pierre Lefranc qui l’a croisé.

À partir de 1971, Pierre Lefranc s’est sans doute considéré comme orphelin, orphelin du Général De Gaulle (il n’avait alors que 49 ans). Il a alors quitté le champ politique pour se consacrer au travail de mémoire, il fut en quelque sorte le grand conservateur du musée national du gaullisme, en concentrant son activité à donner vie à l’Institut Charles-De-Gaulle, en lui consacrant une vingtaine d’ouvrages ainsi qu’en se permettant, sous pseudonyme (Pierre Lamballe), une activité de romancier. En 1974, il a aussi participé à la vingt-septième session de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et assistait régulièrement aux réunions de l’association des auditeurs.

En fait, pendant une quinzaine d’années, il y a eu deux structures, l’Institut Charles-De-Gaulle d’une part et la Fondation Charles-De-Gaulle d’autre part, et ces deux structures ont fusionné en 2006. Pierre Lefranc fut l’animateur principal de l’Institut de 1971 à 1991, puis il présida temporairement la Fondation de 2006 à 2007. Les présidents de l’Institut furent André Malraux en 1971, Gaston Palewski en 1976, Geoffroy Chodron de Courcel, Secétaire Général de la Présidence de la République sous De Gaulle, Compagnon de la Libération et oncle de Bernadette Chirac, en 1984, Pierre Messmer en 1992, le général Jean Simon en 1995, Jean Foyer en 1997, Michel Debré en 1998 et Yves Guéna en 2000 jusqu’en 2006. La Fondation a été présidée par Pierre Messmer en 1992, Jean Foyer en 1997, Yves Guéna en 2000, Pierre Mazeaud en 2007, Jacques Godfrain en 2010 et depuis le 18 décembre 2018, elle est présidée par l’ancien ministre Hervé Gaymard.

Comme beaucoup de barons du gaullisme, Pierre Lefranc fut un nostalgique de De Gaulle, considérant que le gaullisme était mort avec De Gaulle. Gardien du temple, il a présidé l’Association nationale d’action pour la fidélité au Général De Gaulle.

Ainsi, Pierre Lefranc n’hésitait pas à critiquer les successeurs gaullistes du premier Président de la Cinquième République, à commencer par le Président Georges Pompidou, qui avait accepté l’adhésion du Royaume-Uni à ce qui deviendrait l’Union Européenne. Il s’est opposé aussi au Président Jacques Chirac sur au moins trois sujets : le discours du Vel’ d’Hiv’ sur la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans les rafles des Juifs (1995), le quinquennat (2000) et le Traité constitutionnel européen (2005). Il n’était pas plus indulgent pour le troisième (et actuellement dernier) Président gaulliste qui a succédé à De Gaulle, à savoir Nicolas Sarkozy qui a fait réintégrer la France dans le commandement militaire de l’OTAN, qui a poursuivi l’intervention militaire française en Afghanistan et qui a fait adopter le Traité de Lisbonne.

Au printemps 2002, Pierre Lefranc a soutenu la candidature de Jean-Pierre Chevènement, « le seul à parler de la France ». Ce dernier, à la mort de l’ancien résistant, l’a qualifié de « patriote » et de « républicain impeccable » : « Chef de cabinet du Général De Gaulle, il semblait tenir de lui, sans rien perdre de son naturel, la prestance, la voix et le regard aigu qu’il portait sur les choses. Il laisse un exemple, celui d’un homme désintéressé, ne se déterminant qu’à l’aura des intérêts de la France, d’une France dont il gardait une haute idée. ».

Bien que totalement étranger aux appareils politiques, Pierre Lefranc s’était rapproché au parti de Nicolas Dupont-Aignan à la fin de sa vie, dont le souverainisme l’avait séduit. Il a même participé à l’université de rentrée de Debout La République le 7 septembre 2008 à Dourdan : « Si je suis là (…), pourquoi ? C’est parce que nous avons l’impression que la France s’engage dans une mauvaise voie. (…) Je suis persuadé qu’au fond de nous-mêmes, nous avons tous pris la décision de maintenir l’indépendance de notre pays. Et si nous voulons être fidèles au grand message que nous a laissé Charles De Gaulle, de la vocation de la France dans la monde, vous savez que cette vocation, on ne peut la remplir que si nous sommes libres et indépendants. ». Toutefois, je doute que Pierre Lefranc se serait senti à l’aise dans un parti qui s’est allié en 2017 avec un parti d’extrême droite créé par Jean-Marie Le Pen à l’expression ouvertement antigaulliste.

Si j’ai une admiration sans bornes pour Pierre Lefranc, pour ce qu’il représente sur le courage d’un étudiant qui va risquer plusieurs fois sa vie, dans la manifestation contre les occupants puis dans les combats armés pour retrouver l’indépendance de son pays, pour ce qu’il représente de la pensée gaulliste, j’émets néanmoins une réserve sur ses opinions politiques d’après-gaullisme (c’est-à-dire, après la mort de De Gaulle) : elles n’engagent que lui-même, et certainement pas le Général De Gaulle dont les deux principes, ce sont effectivement l’indépendance, mais aussi le pragmatisme.

Dans un monde globalisé fait de nations-continents, De Gaulle aurait certainement admis que la France seule ne pourrait pas peser efficacement face aux autres blocs sans la construction d’une Europe soudée qui permettrait à la France de préserver sa puissance, son indépendance et surtout, ses valeurs. D’ailleurs, c’est De Gaulle qui a appliqué le Traité de Rome alors que certains de ses proches ne voulaient pas en entendre parler en 1958. Personne, aujourd’hui, n’est donc capable de dire ce que De Gaulle aurait dit, pensé, fait s’il était au pouvoir. Personne, pas même lui. De Gaulle appartient désormais à la France et nul n’est son prophète.

Cela n’empêche pas que les affirmations de Pierre Lefranc sont intéressantes et importantes, et que les leçons de courage du passé seront toujours instructives dans la perspective de l’avenir. En outre, Pierre Lefranc a été un incroyable témoin de cette épopée gaulliste et son témoignage est précieux pour les livres d’histoire, d’autant plus qu’il s’est longuement étendu dans plusieurs ouvrages, tant sur sa vie personnelle que sur la vie politique.

À cet égard, dans le livre "Gouverner selon De Gaulle" (éd. Fayard, 2008), Pierre Lefranc a livré quelques petites pépites comme celles-ci, principalement sur le successeur direct, où il ne se privait pas de piment.

Sur André Malraux : « La considération que le Général portait au miracle de l’écriture rejaillissait naturellement sur les auteurs. Telle est la source de l’intérêt particulier qu’il a porté à André Malraux. De surcroît, le passé politique de l’auteur de "L’Espoir" en faisait un homme de progrès, militant contre tous les totalitarismes et cet engagement représentait une garantie. Avec lui, les libertés ne subiraient aucune atteinte. Quant à vouloir l’encadrer et l’insérer dans des règles administratives, c’était une tout autre histoire ! De Gaulle l’avait fait entrer dans son gouvernement en 1945, et l’écrivain, venu se mettre à sa disposition, présent lors du lancement du RPF à Strasbourg le 7 avril 1947, s’était vu confier le secteur de la propagande du mouvement. Malgré son activité littéraire, il n’avait jamais laissé ce lien se distendre. ».

Sur Georges Pompidou avant 1969 : « On ne peut pas demander à tous d’être des héros, mais subir l’effondrement national sans réaction aucune, voilà qui est vraiment grave lorsqu’on prétend, par la suite, atteindre les plus hautes fonctions. Bien que membre du RPF, il en était resté à l’écart, puis s’était installé dans le privé. Il ne croyait pas au retour du Général et trouvait vains nos efforts. Revenu aux affaires dans la proximité immédiate de De Gaulle, très influencé par sa relation avec le milieu de la finance, il s’était montré hostile à toute avancée sociale, notamment  l’égard de la participation. ».

Le paradoxe de cette description et excessif reproche de Pierre Lefranc, c’est que Georges Pompidou a été nommé Premier Ministre par De Gaulle en tout connaissance de cause. Et là, De Gaulle est bien l’acteur vivant du gaullisme.

Sur Georges Pompidou après 1969 : « Pompidou n’aimait pas les ennuis. Qui les aime ? Les hommes de caractère, s’ils les créent parfois, savent y faire face. Lui cherchait toujours les solutions qui permettent de tourner la difficulté, même si elles doivent parfois égratigner les principes. Personnage d’intelligence et de culture, il estimait que la conduite d’un pays consiste à éviter les à-coups et les chocs. Il préférait sacrifier les grandes aspirations au calme du parcours. Rien de ce qui pouvait secouer la société ne lui paraissait bon. Son idéal : une évolution lente et sans heurts. Appartenant à la première génération de la réussite, étant celui qui avait effectué la percée, il n’avait pas encore dominé sa satisfaction du succès. Selon lui, son propre exemple démontrait que le progrès social était possible dans cette République où il suffisait de se donner du mal. ».

Là encore, ce que Pierre Lefranc décrivait comme un défaut serait plutôt perçu maintenant une qualité : ne pas brusquer le peuple, ne pas le contraindre à des mesures trop fortes, pas assez soutenues dans le pays. La France meurt de ne pas pouvoir se réformer et ceux des dirigeants, volontaristes, qui sont déterminés à le réformer sont souvent confrontés à ce mur impopulaire ; c’était le cas de Nicolas Sarkozy, comme Emmanuel Macron qui a été stoppé dans ses réformes (gilets jaunes, crise sanitaire, etc.), mais aussi Alain Juppé version 1995.

On le comprend, Pierre Lefranc a été un théoricien du pouvoir, c’est-à-dire qu’il a prôné ce qui était, selon lui, l’idéal. Or, la politique, ce n’est pas du tout cela. C’est la recherche de l’équilibre entre le souhaitable et le réalisable, c’est beaucoup moins satisfaisant intellectuellement, mais si De Gaulle pouvait se permettre de gouverner à l’arraché, parce qu’il avait cette rare légitimité historique que seules, une ou deux personnes peuvent avoir par siècle, et encore…, on ne se demande qui l’a depuis un demi-siècle, il s’est lui-même retrouvé face au mur impopulaire, disons ici référendaire, en 1969 au moins d’abandonner toute ambition nationale. Gouverner, par essence, c’est naviguer par compromis. Et l’enjeu, c’est d’éviter de transformer les compromis en compromissions.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2022)
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Pour aller plus loin :
Pierre Lefranc.
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Christian Poncelet.
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