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16 mars 2022 3 16 /03 /mars /2022 03:32

« La découvertes des critiques de Trotski envers le régime stalinien, ses condamnations de son système en même temps que son soutien aux acquis qu’avait permis la révolution, ont constitué pour moi une véritable révélation, parce qu’elles m’ont enfin permis de comprendre ce qu’il y avait de contradictoire entre les idéaux communistes d’une art et ce que je pouvais savoir, ou pressentir, de la réalité de l’URSS et des pays de l’Europe de l’Est d’autre part. » (Arlette Laguiller).




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S’il y a bien une personnalité qui a horreur du star system, qui refuse les paillettes et la célébrité, c’est bien Arlette Laguiller qui fête ce vendredi 18 mars 2022 son 82e anniversaire. Et pourtant, c’est "notre" Arlette nationale, pour rien au monde "nous" ne l’échangerions contre une autre. Elle est un spécimen éclatant que tous les dinosaures n’ont pas disparu.

Car Arlette Laguiller s’est forgée une solide notoriété, qui a contribué à façonner l’histoire des élections présidentielles sous la Cinquième République. Si elle n’a pas été la première candidate révolutionnaire et  trotskiste (le premier, c’était Alain Krivine en 1969, qui vient de disparaître), elle a été la première femme candidate, à une époque où la libération de la femme était en cours, au milieu des années 1970 (elle a été candidate à l’élection présidentielle de 1974).

Beaucoup de téléspectateurs et électeurs ont alors découvert une jeune femme (elle n’avait que 34 ans) qui s’époumonait à utiliser au mieux, au plus dense, ses quelques minutes de gloire, de temps de parole audiovisuel comme la réglementation sur le temps de parole l’imposait. Dans cet exercice militant, Arlette Laguiller était probablement la meilleure, cette capacité à débiter un discours ressassé souvent sur le capitalisme, les exploiteurs, les travailleurs qu’on spolie, etc. à une vitesse folle était un véritable exploit et une partie de son talent oratoire.

Un exemple lors de sa deuxième campagne, le 14 avril 1981 sur Antenne 2.





En mars 2021, dans "Toujours militante", son dixième ouvrage de témoignage, Arlette Laguiller a expliqué sa participation à l’élection présidentielle de 1974 : « Notre espoir, en participant à cette campagne électorale, n’était pas, bien sûr, de remporter la victoire dans la course à l’Élysée, mais nous avions voulu, plus modestement et plus audacieusement aussi, permettre aux travailleurs, aux petites gens, à tous ceux qui en ont assez des mensonges et des belles promesses, d’exprimer aussi bien leur colère vis-à-vis des hommes en place que leur méfiance envers celui qui se dit du côté des travailleurs mais qui a si longtemps participé à des gouvernements au service des riches. ». Elle parlait bien sûr de François Mitterrand.

Dans son article dans la revue "Histoire Politique" n°44 de 2021, l’historien Gilles Vergnon explique qu’Arlette Laguiller avait gagné un peu de notoriété tant comme porte-parole de LO aux élections législatives de mars 1973 que comme syndicaliste chez son employeur, le Crédit Lyonnais et que militante féministe revendiquant l’IVG (elle a même participé à une émission de télévision sur la famille en juillet 1973) : « Son rôle dans la grève des employés du Crédit Lyonnais au printemps 1974, quelques semaines avant l’élection, lui apporte une once de notoriété supplémentaire, comme en témoigne un article de "Paris Match" le 25 mars 1974 qui la désigne, photographie à l’appui, sous le chapeau "Les femmes qui font l’événement", comme "la Piaget des banques en révolte", l’alter ego féminin de Charles Piaget, héros de la grève des Lip. Le choix de la direction de LO d’en faire sa candidature procès donc (…) d’un choix rationnel enraciné dans l’histoire de l’organisation. ».

Dans "Moi une militante" publié en mars 1974 (Georges Pompidou était encore vivant et l’échéance présidentielle prévue en 1976), Arlette Laguiller esquissait déjà sa propre candidature à la prochaine élection présidentielle. Elle représentait les travailleurs, au sens, les "vrais" travailleurs, et s’opposait ainsi au trotskiste Alain Krivine, le candidat concurrent, qui était "l’intellectuel".

En 1974, Arlette Laguiller a disposé de 553 parrainages d’élus locaux pour se présenter alors que 100 suffisaient. Tous les territoires étaient représentés, autant les zones très urbanisées que les contrées rurales. Elle représentait : « une candidature d’extrême gauche au premier tour pour voter contre Giscard et Chaban sans donner un chèque en blanc à Mitterrand » ("Lutte ouvrière" n°294 du 16avril 1974).

À chaque élection présidentielle, elle était même la candidate attendue, celle qui revenait sans cesse à la charge malgré des scores lilliputiens, au point de battre, devant Jean-Marie Le Pen, le record de présence à une élection présidentielle : six fois ! En 2007, elle avait 67 ans. C’est toute une vie ! Pendant la campagne officielle de chaque élection présidentielle entre 1974 et 2007, elle se faisait donc voir et entendre, même si son action était en continu, qu’elle haranguait aussi à la télévision pour les campagnes officielles des élections législatives, européennes, tout ce qui pouvait être au niveau national. Une telle persévérance est d’ailleurs à saluer, c’est sans doute le signe du meilleur brevet de militantisme et d’une conviction solidement acquise.

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Au départ, pour les deux ou trois premières participations, elle n’était pas vraiment connue, on la citait parce qu’il le fallait bien (égal traitement de tous les candidats). Mais l’élection de 1995 était un peu différente. Elle est devenue la star. Peut-être aidée des "Guignols de l’Info" (mais je pense, comme l’histoire de la pomme avec Jacques Chirac, que les "Guignols" n’ont fait que traduire une sympathie populaire préexistante, au mieux, ils l’ont amplifiée), Arlette Laguiller est devenue la caricature d’elle-même. Ovationnée pour ce qu’elle est, une personnalité politique désormais historique, aussi une vieille routarde (vocabulaire laid au féminin) de la politique.

Et l’aspect un peu froid du discours laissait place à son admirable sourire et finalement, à un courant de sympathie qui, assurément, ne lui aurait jamais permis d’être élue, mais qui lui a permis d’atteindre plusieurs fois le seuil des 5% des suffrages exprimés, ce qui était historique dans une démocratie libérale. Les 5,3% de l’élection présidentielle de 1995 étaient en effet remarquables, soit plus de 1,6 million d’électeurs, devant notamment Philippe de Villiers et Dominique Voynet. Et ce n’est pas la déshérence du PCF qui l’a aidée puisque le candidat communiste Robert Hue avait fait un meilleur résultat (8,6%) que son prédécesseur de l’élection de 1988, André Lajoinie (6,8%) concurrencé par le "dissident" Pierre Juquin (2,1%). En 1988, Arlette Laguiller ne faisait que 2,0% des voix.

Gilles Vergnon remarque : « Arlette Laguiller devient une véritable star des médias, chantée par Alain Souchon, invitée chez Michel Drucker ou Thierry Ardisson… Mais cette éphémère médiatisation s’appuie sur des résultats électoraux incontestables. (…) Pourtant, dans la durée, ces campanes successives, qui ponctuent un travail militant acharné et ininterrompu, n’ont finalement pas permis de déboucher sur une quelconque "percée" ni de stabiliser une force politique au niveau souhaité, encore moins de construire un "parti révolutionnaire". ».

La fin des années 1990 et début des années 2000 fut donc l’âge d’or de l’extrême gauche française, paradoxalement alors que le communisme international venait de s’écrouler en même temps que l’URSS. Fort de son score à l’élection présidentielle, Arlette Laguiller a gagné quelques mandats électifs locaux : en juin 1995, conseillère municipale des Lilas (jusqu’en mars 2001), en mars 1998, conseillère régionale d’Île-de-France (jusqu’en mars 2004).

En juin 1999, ce fut alors la consécration grâce à l’idée très audacieuse d’unification des forces trotskistes, alors que Lutte ouvrière (LO), le mouvement dont Arlette Laguiller était le porte-parole, avait toujours refusé des compromis électoraux. Aux élections européennes, effectivement, la liste menée par Arlette Laguiller et Alain Krivine a conquis 5 sièges (sur les 87 à pourvoir) avec 5,2% des voix. Arlette Laguiller a donc exercé pendant cinq ans un mandat de parlementaire européenne de 1999 à 2004. Avant 1999, LO et la LCR avaient toutefois déjà fait liste commune aux européennes, et en juin 2004, Arlette Laguiller était la numéro deux d’une liste menée par Olivier Besancenot.

À l’élection présidentielle de 2002, elle a amélioré son score précédent de 15 000 électeurs supplémentaires, avec 5,7%, confirmant qu’elle fait partie des figures importantes du paysage politique français, cinquième place sur seize candidats, devant entre autres Jean-Pierre Chevènement, Noël Mamère, Alain Madelin, Robert Hue, Bruno Mégret, Christiane Taubira, Corinne Lepage et Christine Boutin. C’était d’autant plus un bon score qu’Arlette Laguiller n’était pas la seule candidate trotskiste à cette élection présidentielle, puisqu’il y en avait trois ! Avec Olivier Besancenot (LCR), qui a eu 4,2%, et Daniel Gluckstein (PT), ce triumvirat de l’extrême gauche a recueilli près de 3 millions d’électeurs, soit un total de 10,4% du corps électoral ! En comptant les 19,2% de l’extrême droite (Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret), cela faisait beaucoup, 30% pour les extrêmes après cinq ans de gouvernement de la gauche plurielle.

En 2007, ce fut pourtant le reflux : Arlette Laguiller a livré son dernier combat présidentiel et n’a obtenu que 1,3%, elle a perdu les trois quarts de son électorat tandis que son concurrent trotskiste de la LCR, Olivier Besancenot, a maintenu son score avec 4,1% (il a même gagné près de 300 000 électeurs). La forte mobilisation électorale autour des trois principaux candidats, qui ont marqué une nouvelle génération : Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou, n’ont pas laissé beaucoup d’espace pour les extrémismes, de gauche mais aussi de droite (Jean-Marie Le Pen, Olivier Besancenot, Philippe de Villiers, Marie-George Buffet, Arlette Laguiller, José Bové et Gérard Schivardi) qui ont représenté autour de 20% de l’électorat au lieu de 30% en 2002. Olivier Besancenot, symbolisant la jeunesse et le renouveau militant, a fortement concurrencé la candidate LO, figure trop ancienne du trotskisme.

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Au début, la porte-parole de LO donnait des consignes de vote pour le second tour de l’élection présidentielle. En 1974 et en 1981, Arlette Laguiller a appelé à voter pour François Mitterrand pour ne pas décevoir ses électeurs de gauche mais sans illusion. En 1988, elle n’a pas donné de consigne de vote et en 2002, elle a refusé d’appeler à voter pour Jacques Chirac pour faire barrage au FN. En 2007, elle a appelé à voter pour Ségolène Royal au second tour.

Lutte ouvrière est une organisation très secrète et certains l’auraient même assimilée à une secte. Ce sont des militants aguerris, efficaces et tenaces et dans les campagnes électorales, locales ou nationales, ils peuvent être seulement deux dans une agglomération mais ils sont généralement les derniers la nuit à repasser parmi les colleurs d’affiches si bien qu’au petit matin, les "travailleurs" qui vont au boulot voient surtout les affiches LO recollées sur les autres partis ou candidats.

Dès le 8 décembre 2008, LO et Arlette Laguiller ont choisi Nathalie Arthaud comme nouvelle porte-parole et surtout, représentante attitrée de LO à l’élection présidentielle, et 2022 représente la troisième participation de Nathalie Arthaud.





Arlette Laguiller refuse de se dire à la retraite et à l’occasion, elle participe encore à des actions militantes (autrement dit, à des manifestations politiques). Le 9 octobre 2021, Arlette Laguiller a répondu aux questions politiques d‘Yves Thréard dans ses "grands entretiens" diffusés sur LCP, la chaîne parlementaire, où l’on comprend que malgré l’expérience politique, malgré l’ancienneté, l’utopie est toujours au bout du rêve de cette dame qui inspire une sympathie sincère qui est inversement proportionnelle à son audience électorale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 mars 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

"La force électorale ? Les campagnes d’Alain Krivine et Arlette Laguiller (1969-1974)" par Gilles Vergnon ("Histoire Politique" n°44, 2021).

Arlette Laguiller.
Alain Krivine.
Pierre Juquin.
Romain Goupil.
50 ans de mai 1968.
Daniel Cohn-Bendit.
Nathalie Arthaud.
Philippe Poutou.
Rencontre surréaliste avec Trotski.
Trotski.
Les 200 ans de Karl Marx.
Le Capital de Karl Marx.
Totalitarismologie du XXe siècle.
La Révolution russe.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220318-arlette-laguiller.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/arlette-laguiller-et-les-240144

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/03/14/39388490.html








 

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