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29 mars 2022 2 29 /03 /mars /2022 03:35

« Bien sûr que je voterai, mais je préfère rester à l’écart de tout ça. Je ne serai pas utile. » (Jacques Delors, le 3 novembre 2021 dans "Le Point").




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S’il y a bien une personnalité politique à laquelle le Président de la République Emmanuel Macron voudrait se référer, c’est bien Jacques Delors : l’ancien Président de la Commission Européenne, qui a à son actif d’avoir négocié le tournant de l’Europe après la Réunification de l’Allemagne et l’effondrement de l’URSS, avec le Traité de Maastricht (approuvé en France par le peuple français, rappelons-le !) qui a institué l’euro, la monnaie unique, qui a aussi, auparavant, réalisé l’Acte unique, qui a permis en particulier la correspondance des diplômes universitaires et l’harmonisation de nos vies quotidiennes, qui a également construit l’Espace de Schengen, représente ce qu’Emmanuel Macron considère comme un bâtisseur d’Europe (pas un père, car l’Europe était déjà née avant lui). Au même titre que Valéry Giscard d’Estaing, à l’origine du suffrage universel direct pour élire le Parlement Européen et de l’institution du Conseil Européen.

Mais ce n’est pas seulement sur la construction européenne qu’Emmanuel Macron peut se sentir proche politiquement de Jacques Delors. C’est également sur cette analyse que le clivage du paysage politique en deux camps, à droite et à gauche, ne correspond plus à la réalité sociologique du pays. En fin de compte, ce clivage a explosé en 2017 et vraisemblablement, cette explosion n’est pas fortuite et sera confirmée dans quelques jours, le 10 avril 2022 : ni LR ni le PS ne constituent désormais des réservoirs du possible au gouvernement (même s’il ne faut pas négliger l’importance des élections législatives des 12 et 19 juin 2022).

En décembre 1994, Jacques Delors, ancien Ministre de l’Économie et des Finances du Président François Mitterrand de 1981 à 1984, en fin de second mandat à Bruxelles, était en tête, et largement en tête, de tous les sondages. Son avantage, c’était qu’il était apprécié par les électeurs du camp opposé (centre droit), tandis que les électeurs de son camp (gauche) étaient plutôt réticents à se laisser vampiriser par lui, sauf si c’était pour gagner à une époque où, depuis 1993, confirmé en 1994, le PS était nettement démonétisé. Il n’a pas osé franchir le pas, il n’a pas osé l’aventure, déjà trop fatigué.

Le rêve de Jacques Delors était de réunir le centre gauche et le centre droit et de proposer une politique assumée d’intégration européenne et de progrès économique et social. Cela ne vous rappelle pas quelqu’un ? Bien sûr, c’est exactement le positionnement national d’Emmanuel Macron, et entre les deux, François Bayrou avait également tenté l’aventure, principalement en 2007, avec un certain succès mais insuffisant.

Le "problème" de Jacques Delors, c’est qu’il est resté fidèle au PS, par fidélité politique mais aussi familiale. Même si elle est plutôt discrète au niveau national, sa fille Martine Aubry reste l’un des derniers ténors, l’un des derniers éléphants du PS à se maintenir au PS en 2022. C’était difficile pour Jacques Delors en 2017 avec la candidature de Benoît Hamon, c’est encore plus difficile en 2022 avec la candidature de la maire de Paris Anne Hidalgo, soutenue activement par Martine Aubry et par Lionel Jospin (moins activement par François Hollande qui était, rappelons-le, le responsable du transcourant deloriste au sein du PS dans les années 1990), car elle n’a rien compris à la gauche de gouvernement, elle n’a rien appris, elle est partie dans un trip de gauche alternative de témoignage qui veut se faire plaisir sans se préoccuper de vouloir gouverner et prendre en compte les contraintes extérieures.

Alors, bien sûr, Jacques Delors ne prendra certainement pas position officiellement. Il restera prudemment dans la discrétion de son vote, qui est, rappelons-le aussi, libre et sincère, et donc, pour qu’il n’y ait pas de pression, secret, sauf pour ceux qui s’exposent et font campagne, bien sûr.

Quand il a quitté la Présidence de la Commission Européenne, Jacques Delors allait atteindre l’âge de 70 ans, un âge respectable pour se retirer de la vie politique active et prendre sa retraite. Certains créent alors des fondations humanitaires, lui a créé un institut, un « groupement d’études de recherches sur l’Europe », appelé Notre Europe (le "notre" est le mot principal) et qui s’appelle désormais Institut Jacques-Delors, actuellement présidé par Enrico Letta, un grand Européen francophile et ancien Président du Conseil italien.

Maintenant, Jacques Delors s’achemine tout doucement vers son 97e anniversaire qu’il fêtera cet été. Profondément affecté, il avait gardé secret le décès de son épouse en pleine campagne des municipales en juin 2020 (sa fille menait une campagne difficile à Lille). À ses 95 ans, le 20 juillet 2020, le Président Macron lui avait souhaité un chaleureux anniversaire sur Twitter : « Je souhaite un très bel anniversaire à Jacques Delors. Il nous a toujours montré que rien n’était impossible en Europe quand on a du courage et de l’ambition. ». Un tweet envoyé depuis Bruxelles où le Conseil Européen se réunissait pour convenir d’un gigaplan de relance à la suite de la première vague du covid-19 qui avait plombé l’économie mondiale.

Intellectuellement exigeant et politiquement dubitatif, Jacques Delors n’est toutefois pas dupe et comme il ne souhaite pas être instrumentalisé, il refuse donc de prend part à la campagne. Il était d’ailleurs lucide et sincère quand, interrogé par Jérôme Béglé, Emmanuel Berretta et Sébastien Le Fol dans un entretien à l’hebdomadaire "Le Point" publié le 3 novembre 2021, il a expliqué à propos d’Emmanuel Macron : « Toute sa politique démontre qu’il n’est pas social-démocrate. La vie politique s’est affaiblie. Le rôle déclinant du Parlement est un avertissement pour nous. », sans préciser d’ailleurs qui est le "nous", s’agit-il des "socialistes", des Français en général ?

Néanmoins, le 12 décembre 2021, le journal "La Croix" a cru bon de publier un article intitulé : "Le discret soutien de Jacques Delors". La raison ? La vision européenne du Président, dévoilée, certes, à la conférence de presse du 9 décembre 2021 au cours de laquelle il allait présenter le programme de la Présidence française du Conseil de l’Union Européenne du premier semestre 2022, mais aussi au cours d’une intervention trois jours auparavant.

Effectivement, le 6 décembre 2021 dans la soirée, l’Institut Jacques-Delors a fêté son 25e anniversaire à l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris, en présence du Président de la République Emmanuel Macron et de bien d’autres invités prestigieux. Jacques Delors, lui-même absent de la cérémonie, était pourtant présent par la lecture d’un message lu par un proche, ancien commissaire européen, Pascal Lamy.

Dans ce message, Jacques Delors a d’abord rappelé une évidence que les complotistes oublient généralement : « La construction européenne n’est pas un programme préparé de toute pièce, une procédure à exécuter, un dessein miraculeusement irréversible. Ce n’est jamais un long fleuve tranquille, vous en faites l’expérience. Nous devons sans cesse repenser l’Europe au regard de ce qui a été réalisé, de ce qui a fonctionné ou non et au regard de l’état du monde si mouvant et si brutal. Ce serait céder à la paresse intellectuelle et manquer de courage politique que de s’en tirer aux arbitrages passés, au statu quo. ».

C’est exactement la philosophie volontariste d’Emmanuel Macron. Mais il y a encore plus de proximité avec celle-ci lorsque l’ancien Président de la Commission Européenne a lancé : « L’Europe au commencement a été pensée comme un projet de paix. Elle doit aujourd’hui se penser aussi comme puissance ; une puissance en devenir, responsable et généreuse dans le monde. (…) Affirmer notre Europe, en soulignant le "notre", signifie à la fois que l’Union nous appartient à tout un chacun mais aussi qu’elle est plurielle par essence. Qu’elle est à la fois un bien commun à préserver et une œuvre collective à poursuivre. ».

Et cette petite phrase qui vaut adhésion au programme européen du Président Macron : « Je me félicite que la Présidence française du Conseil de l’Union ait choisi de mettre en avant la notion d’appartenance à l’Europe. C’est une appartenance à double sens : l’Europe nous appartient autant que nous appartenons à l’Europe. ».

Et de préciser sa pensée qui est aussi celle de la France et de son chef d’État : « Pour tous nos pays, appartenir aujourd’hui à l’Europe, c’est refuser de se laisser appartenir à la Chine, à la Russie ou même de s’aligner docilement sur les États-Unis. C’est refuser que notre continent de nouveau se divise et laisse son destin lui échapper. ».

Mais "en même temps" : « Appartenir à l’Europe ne signifie pas non plus se détacher de son pays. Au contraire, c’est lui être fidèle. Comme Albert Camus, "j’aime trop mon pays pour être nationaliste". Le projet européen n’a jamais été l’ennemi des nations, qui ne peuvent s’épanouir isolément. Quel meilleur gage de rayonnement pour chacune d’elles que son engagement européen ? » (Source : Institut Jacques-Delors).

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Depuis le 1er janvier 2022, Emmanuel Macron s’active et se démène pour faire justement en sorte que l’Europe devienne une puissance, elle l’est déjà économiquement, mais tout reste à faire politiquement. L’absolue unité dont elle a fait preuve depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine a montré que nous y parviendrons d’une manière ou d’une autre.

À ce message amical de Jacques Delors, le Président de la République a répondu dans ce même sentiment que tout reste à faire pour relancer la construction européenne. Avant sa conférence de presse du 9 décembre 2021, il avait ainsi lâché quelques éléments du puzzle européen avec trois maîtres mots : « relance, puissance, appartenance » qui sont les trois axes actuels de la Présidence française : « Nul n’ignore le débat public dans notre pays en ce moment (…). Quand les choses deviennent difficiles, on dit : c’est la faute de l’Europe. ».

Pour le chef de l’État, l’Europe puissance, c’est : « Une Europe qui pourra faire ses propres choix, militaires, technologiques, culturels, de valeurs. (…) Nous avons des débats provinciaux, là où les vrais sujets sont de savoir ce que nous voulons devenir rapport au modèle chinois, au modèle américain. ».

Et le futur candidat Emmanuel Macron a donné un exemple de la puissance de l’unité européenne avec la vaccination contre le covid-19 : « C’est un acquis formidable, on a pu vacciner grâce à l’Europe ! Sans elle, abandonnée aux égoïsmes nationaux, on n’aurait sans doute pas pu vacciner notre population. (…) Soyez nationalistes, vous Hongrois, soyez nationalistes, Polonais ou Français, vous ne seriez pas vaccinés, ou imparfaitement. Peut-être que vous auriez eu vos amis russes pour vos donner le [vaccin] Sputnik qui n’est toujours pas homologué par l’OMS ? Bon courage ! Vous n’êtes vaccinés avec les meilleurs vaccins au monde que parce que vous êtes Européens. ».

En revanche, Emmanuel Macron a rejeté catégoriquement le diktat des fonctionnaires européens qui demandait de bannir des expressions comme "Mesdames et Messieurs" ou "période de Noël" au profit de formules plus neutres : « L’Europe qui vient expliquer aux gens ce que devraient être les mots à dire ou ne pas dire n’est pas une Europe à laquelle j’adhère totalement, c’est un peu n’importe quoi ! ». Et d’ajouter : « L’Europe, c’est celle qui tresse nos cultures nationales et les rend plus fortes par le dialogue, pas celle qui les désagrège. ».

Alors, Jacques Delors a-t-il été séduit par cette notion de souveraineté européenne et d’Europe puissance d’Emmanuel Macron ? Évidemment, oui, comment cela pourrait-il en être autrement alors qu’Emmanuel Macron est le seul dans la classe politique, du moins parmi les candidats à l’élection présidentielle, à se prévaloir d’un véritable volontarisme politique ? Jacques Delors votera donc probablement pour Emmanuel Macron, mais chut ! Il ne faut que pas sa fille le sache…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 mars 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Delors votera-t-il pour Emmanuel Macron ?
Jacques Delors aurait-il pu être le précurseur d’Emmanuel Macron ?
Jacques Delors, l’honneur de la France et de l’Europe.
Institut Jacques-Delors (créé en 1996).
Qui peut remplacer Jacques Delors en 2014 ?
L’occasion ratée de 1995.
Martine Aubry.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220327-delors.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jacques-delors-votera-t-il-pour-240488

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/03/27/39408588.html











 

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