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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 04:48

« Notre peuple, bien qu’aient été sauvées son intégrité et son indépendance, bien qu’il ait su s’éviter à lui-même les grandes convulsions intérieures, bien qu’il ait repris son labeur avec courage au milieu des ruines, éprouve parfois une sorte de doute amer et s’interroge avec quelque angoisse sur ce que sera l’avenir. » (De Gaulle, le 7 avril 1947 à Strasbourg).





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Il y a soixante-quinze ans, le 7 avril 1947 à Strasbourg, devant l’hôtel de ville, De Gaulle, alors ancien Président du Conseil, a prononcé un discours qui a jeté les bases du Rassemblement du Peuple Français (RPF), un "rassemblement" ou un "mouvement" politique qui ne se voulait pas être un "parti" car son premier objectif était de dénoncer le "régime des partis" dans lequel la Quatrième République avait conduit la France.

De Gaulle créant un parti politique, c’était un scoop alors qu’il s’était toujours refusé à en créer, au nom de l’unité nationale (il représentait la France, pas une partition de la France). La plupart des résistants se sont retrouvés au sein du nouveau parti démocrate-chrétien, le MRP (Mouvement républicain populaire), comme Maurice Schumann, Louis Terrenoire et Edmond Michelet, au sein du parti radical, comme Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, et, pour les résistants communistes, au sein du PCF, qui fut, à la Libération, avec le MRP, l’un des deux partis les plus forts électoralement.

Le 21 janvier 1946, De Gaulle a quitté la direction du gouvernement, considérant que les partis venaient de sombrer dans les divisions politiciennes. En particulier, le divorce a eu lieu avec le MRP, mouvement qui soutenait le régime parlementaire, alors que De Gaulle, au contraire, souhaitait un exécutif fort, qu’il a décrit lors d’un célèbre discours à Bayeux le 16 juin 1946. Il pensait qu’il allait être rapidement rappelé au pouvoir, mais le jeu politique l’a emporté et s’est déroulé sans lui, marginalisé. Après une première tentative ratée de référendum, la Quatrième République est née laborieusement de combinaisons politiciennes et d’un référendum approuvé le 13 octobre 1946 par lassitude (seulement par 9 des 25 millions d’électeurs). Le 10 novembre 1946 enfin, furent élus les premiers députés de la Quatrième République.

De Gaulle s’est alors muré dans un silence pendant tout l’hiver et le 30 mars 1947, il est réapparu à Bruneval pour prononcer un premier discours à l’occasion d’un monument commémorant la Résistance où il a affirmé envisager la création d’un mouvement politique qu’il a confirmé le 7 avril 1947 à Strasbourg : « La Constitution en vertu de laquelle tous les pouvoirs publics procèdent dans leur source et reposent dans leur fonctionnement d’une manière directe et exclusive sur les partis et sur leur combinaison, cette Constitution a été acceptée par 9 millions d’électeurs, rejetée par 8 millions, ignorée par 8 millions, mais elle est entrée en vigueur. On voit, maintenant, ce qu’elle donne. Il est clair que la France n’a pas, à sa tête, à l’heure qu’il est, un État dont l’efficience, l’autorité soient à la hauteur des immenses problèmes qui se posent à elle. (..) Nous zigzaguons sur une route bordée de précipices. Faudra-t-il donc que nous demeurions indéfiniment dans cet État ruiné, exaspérant, où des hommes qui travaillent à une même tâche opposent organiquement leurs intérêts et leurs sentiments ? (…) La République que nous avons fait sortir du tombeau, où l’avait ensevelie le désespoir national, la République, dont il faut qu’elle se confonde maintenant avec notre rénovation. La République sera l’efficience, la liberté et la concorde ou bien elle ne sera rien que désillusion et impuissance (…). Il est temps que se forme et que s’organise le rassemblement du peuple français. ».





Son discours à Strasbourg a donc marqué un véritable retour politique de De Gaulle, alors que la veille, il avait célébré à Strasbourg le second anniversaire de la libération de l’Alsace qui avait été annexée par l’Allemagne dès 1940.

La création formelle du RPF a eu lieu le 14 avril 1947, suivie d’une conférence de presse de De Gaulle, entouré de Jacques Soustelle et du capitaine Guy, le 24 avril 1947 à la salle de la Maison de la Résistance, rue François-Ier à Paris, une salle beaucoup trop petite pour accueillir la myriade de journalistes venus l’écouter présenter le RPF : « Je déplore de choquer peut-être certaines de nos habitudes et de nos traditions, fort souvent très respectables, mais je constate que dans la France telle qu’elle, étant donné les partis tels qu’ils sont, ceux-ci ne peuvent pas fournir à ce sentiment commun le cadre nécessaire ; ils ne peuvent pas créer le sentiment nécessaire pour appuyer une politique déterminée. ».

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Dans son communiqué le 14 avril 1947, De Gaulle a affirmé à la presse : « Pour marcher droit vers son but, il faut que la nation soit guidée par un État cohérent, ordonné, concentré, capable de choisir et d’appliquer impartialement les mesures commandées par le salut public. Le système actuel, suivant lequel des partis rigides et opposés se partagent tous les pouvoirs, doit donc être remplacé par un autre où le pouvoir exécutif procède du pays et non point des partis, et où tout conflit insoluble soit tranché par le peuple lui-même. Cela, chaque Français le sent. Aujourd’hui est créé le Rassemblement du peuple français. J’en prends la direction. Il a pour but de promouvoir et de faire triompher, par-dessus nos divisions, l’union de notre peuple dans l’effort de rénovation et la réforme de l’État. J’invite à se joindre à moi, dans le rassemblement, toutes les Françaises et tous les Français qui veulent s’unir pour le salut commun, comme ils l’ont fait hier pour la libération et la victoire de la France. ».

Les quatre grands axes du RPF étaient ainsi présentés : réforme constitutionnelle, anticommunisme, troisième voie économique avec l’alliance capital-travail (ce fut la participation), enfin, souveraineté française dans les territoires d’Outre-mer, ce qui voulait dire concrètement la lutte contre l’influence soviétique en Afrique. L’idée était de rassembler politiquement tous les gaullistes et de contrôler, organiser et guider ce qu’était le gaullisme.

Le RPF était structuré avec des fédérations départementales, et le patron était le secrétaire général, poste confié à Jacques Soustelle le 14 avril 1947 qui précéda Louis Terrenoire en 1952 et Jacques Foccart en 1954. Parmi les adhérents du RPF, on retrouvait des expérimentés comme des très jeunes : Jacques Baumel (président du groupe UDSR avant le RPF), René Capitant, Jean Charbonnel, Robert Poujade, Jean Royer, Jacques Debû-Bridel, Roger Frey, Jacques Chaban-Delmas, Christian Fouchet, Léon Noël, Edmond Michelet, André Malraux, etc. Le trésorier était le normalien René Fillon, oncle de François Fillon et fondé de pouvoir chez Rothschild qui a introduit Georges Pompidou à cette banque.

Ce fut une grande réussite, car la création du RPF répondait à une forte attente d’une partie des Français. Un demi-million de Français ont adhéré au RPF en quelques mois, le mouvement est devenu un parti de masse, composé surtout de classe moyenne et beaucoup plus féminisé que les autres partis (car il y a eu beaucoup de femmes résistantes). Il y a eu à la fois des maurrassiens (Pierre de Bénouville par exemple), des modérés et des républicains de gauche comme Jacques Soustelle, René Capitant, André Malraux, etc.

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Il est assez rare que se forment des partis politiques ex nihilo, émanant surtout de son fondateur. À ma connaissance, il n’en a eu que deux qui ont su s’imposer dans le paysage politique depuis la Libération, le RPF (qui a donné ensuite l’UNR, l’UDR, le RPR, l’UMP et LR) et En Marche fondé par Emmanuel Macron le 6 avril 2016 à Amiens (qui a donné LREM), qui tous les deux, ont réussi à obtenir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale (en 1968, 2002 et 2007 pour l’un, 2017 pour l’autre). Le mouvement Reconquête lancé par Éric Zemmour le 5 décembre 2021 à Villepinte pourrait en être un troisième, mais reste à connaître son audience électorale réelle dans le pays, car sinon, on pourrait aussi compter de nombreux micro-partis personnels qui ont également été créés depuis une cinquantaine d’années, mais sans influence déterminante dans la vie politique.

Les débuts du RPF furent prometteurs : dès les élections municipales des 19 et 26 octobre 1947, ce fut un raz-de-marée pour les gaullistes, recueillant 40% des suffrages, gagnant de nombreuses grandes villes dont Paris (Pierre De Gaulle), Marseille, Lille, Strasbourg, Grenoble, Bordeaux (Jacques Chaban-Delmas), Renne, Nantes, Angers, Besançon, Le Mans, Tours, Le Creusot, etc., souvent au détriment des communistes. Ce qui a montré une organisation très efficace et une implantation généralisée sur tout le territoire (au contraire de LREM qui a toujours peiné dans les élections locales depuis 2017).

Mais les partis du "système" (de la Troisième force : SFIO, radicaux, MRP, CNIP) ont réagi avec efficacité contre le RPF en faisant voter la réforme électorale (loi des apparentements du 9 mai 1951) qui avait pour but de casser les dynamiques électorales du RPF et du PCF. Et effectivement, les élections législatives du 17 juin 1951 furent un échec pour les gaullistes et les partis de la Troisième force ont pu gagner une majorité de 402 sièges au lieu des 301 qu’ils auraient dû obtenir avec l’ancien mode de scrutin. Résultat, deuxième force du pays avec 21,8% (derrière le PCF à 25,9%), le RPF n’a obtenu que 121 sièges sur 626 et n’a pas pu réellement peser (l’objectif du RPF était de faire élire 200 députés).

Les crises politiques qui se sont succédé après ces élections ont provoqué des divisions au sein des gaullistes. Jacques Soustelle fut même pressenti pour diriger un gouvernement de coalition mais y renonça à cause du refus de De Gaulle, mais d’autres députés RPF (vingt-sept députés dont Édouard Frédéric-Dupont) ont quand même soutenu Antoine Pinay lors de son investiture de Président du Conseil le 8 mars 1952. D’autres députés RPF se sont éloignés de De Gaulle pour d’autres raisons. Les élections municipales des 26 avril et 3 mai 1953 furent une défaite pour les gaullistes qui ont perdu la plus grande partie des villes conquises en 1947 (le nombre de suffrages est passé de 40% à 10% !), perdant notamment Paris, Marseille (Gaston Defferre élu maire), Châlons-sur-Marne, etc.

L’échec aux municipales de 1953 a démobilisé De Gaulle qui a redonné leur liberté aux députés RPF ; eux-mêmes ont créé le groupe des Républicains sociaux jusqu’en novembre 1958. Pour De Gaulle, l’échec provenait des élus de droite qui n’avaient plus peur du PCF (réduit) et donc, qui pensaient pouvoir se passer de De Gaulle et aller à la soupe. Pour d’autres, c’était l’hétérogénéité du recrutement des adhérents du RPF qui a provoqué les profondes divisions (comme plus tard pour LREM, le RPF acceptait la double appartenance avec un autre part, mais les autres partis refusaient cette double appartenance). Le RPF fut mis en sommeil officiellement le 13 septembre 1955 mais tous les réseaux du RPF ont servi à préparer le retour politique de De Gaulle en mai 1958.

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Le journal "La Croix" du 14 avril 2017 a retrouvé dans ses archives les déclarations de De Gaulle au cours de sa conférence de presse du 24 avril 1947, où il confirmait que sur seulement 40 départements structurés, des centaines de milliers d’adhésions étaient déjà arrivées. Les journalistes ont posé de nombreuses questions dont certaines étaient très intéressantes.

Sur la politique américaine, De Gaulle a expliqué : « [Je l’ai] rencontré tout de suite après la libération de la France et [connaissais] ses sentiments. Le Président Truman demeure fidèle à la politique traditionnelle américaine qui consiste à défendre la liberté même hors du nouveau monde, à soutenir partout le droit des peuples et des individus à disposer d’eux-mêmes. La tradition américaine s’apparente à la tradition française. À Strasbourg presque en même temps que le Président Truman et, bien sûr, sans que nous ne nous soyons concertés, j’ai tenu un langage qui n’était pas sans analogies avec le sien. ».

Sur le fait qu’il n’ait pas voulu proposer "sa" propre Constitution à Libération, De Gaulle a confié : « Je dois vous faire une confession publique. En août 1944, je n’ai pas cru devoir ouvrir moi-même une controverse constitutionnelle. Souvenez-vous. Nous étions en guerre contre l’Allemagne et le Japon. On s’est même battu contre le Japon jusqu’en septembre 1945, c’est-à-dire jusqu’à la veille des élections pour l’Assemblée Constituante. Je comptais sur la raison et la réflexion de mes concitoyens pour parvenir peu à peu à un régime démocratique bien organisé. Je suis intervenu plus tard, quand le débat s’est trouvé ouvert. Je ne suis pas surpris que nous ne soyons pas arrivés à une situation définitive, puisqu’il avait fallu cinq ans dans une période beaucoup moins troublée pour élaborer la Constitution qui devait d’ailleurs être révisée plusieurs fois. ».

Sa démission en janvier 1946 : « Quand je n’ai plus senti derrière moi ce rassemblement actif, je m’en suis allé, car je n’aurais plus servi à rien. ».

Les accusations de pouvoir personnel : « On parle beaucoup à mon propos de plébiscite, de pouvoir personnel. Il faudrait s’entendre sur les mots. Il y avait plébiscite en France quand un homme, après avoir pris le pouvoir, faisait ratifier cette conquête par le peuple. Moi, je suis revenu d’Égypte et je n’ai pas étranglé la République. Si être pour le pouvoir personnel, cela veut dire que l’on doit prendre pour soi toutes les responsabilités de la tâche à laquelle on s’est attelé, alors oui, je suis pour le pouvoir personnel. ».

Accusé à l’époque d’être un nouveau général Boulanger, De Gaulle a finalement prononcé des mots (la dernière citation) que pourrait aujourd’hui prononcer Emmanuel Macron dans sa manière de gouverner la France. En d’autres termes, Emmanuel Macron a été l’enfant idéalisé d’un De Gaulle qui recherchait avant tout l’efficacité dans la défense de la souveraineté de la France. Reste à savoir si le peuple suivra, car pour De Gaulle, cela n’a été qu’épisodiquement…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Gaulle chef de parti.
La création du RPF.
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220407-rpf.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/04/06/39422881.html






 

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